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Annick Massis, une soprano à l’école

Découverte. Les journalistes, qu’ils soient de la presse écrite ou d’internet, n’ont pas le monopole des questions aux stars. Ainsi, la classe de 2nde 1 du Lycée Français de Vienne est-elle allée trouver . A questions futées, réponses pédagogiques. Propos recueillis le 14 décembre 2005 par les élèves de 2nde 1 du Lycée Français de Vienne et rassemblés par Valéry Fleurquin pour ResMusica.

« Après beaucoup d’années d’apprentissage, je peux le dire : j’ai fait de ma passion mon métier. »

ResMusica : Devenir chanteuse était-il une vocation ?

 : Depuis toujours je rêvais de devenir chanteuse. J’ennuyais beaucoup de personnes dans mon entourage et aussi à l’école ; j’aimais déjà la musique et j’avais une oreille très fine.

RM : Dans quelle filière étiez-vous avant d’aborder vos études de chant ? 

AM : J’ai passé une licence d’histoire et une autre d’anglais à l’université. Par ailleurs j’avais une bonne oreille, et en tant que passionnée d’opéra je me suis acheté des partitions avec boulimie sans vraiment bien les lire tout d’abord. Finalement j’ai été reçue au conservatoire.

RM : Combien de temps a duré votre éducation vocale ?

AM : J’ai été élevée dans un milieu où la musique jouait un rôle important et où l’on chantait beaucoup. On peut dire que je chante depuis un très jeune âge. Déjà depuis mon enfance j’ai été influencée parla musique et je me suis intégrée à la tradition de mon environnement. Plus tard, j’ai commencé à prendre des leçons de chant et j’ai finalement achevé mes études à Paris, ma ville natale. En résumé mes études ont environ duré trois ans avant de commencer à chanter en public.

RM : Vos débuts ont-ils été plutôt faciles ou difficiles ?

AM : Mes débuts ont été plutôt faciles car j’étais enthousiaste. Mais j’ai commencé plus tard que les autres chanteurs. J’ai beaucoup appris en peu de temps. Cependant je recevais des offres par-ci et par-là ; j’en refusais certaines parce que je ne me sentais pas encore prête pour certains rôles, ou que les rôles ne me plaisaient pas. Mais je dois dire que les débuts ont été très rapides.

RM : Quel est votre genre d’opéra préféré ?

AM : Je me sens très à l’aise avec le romantisme, il me correspond très bien car il permet au chanteur de montrer toutes les couleurs de sa voix. C’est un genre très expressif, tous les sentiments y sont présents et j’aime beaucoup ça. J’ai débuté ma carrière avec le XIXe siècle français qui m’a beaucoup passionné et qui me passionne toujours d’ailleurs. Mais c’est vraiment le romantisme italien, et bien sûr Bellini qui est pour moi fabuleux, qui domine dans mon répertoire. Bien sûr, je me suis aussi tournée vers l’opéra baroque, que j’apprécie beaucoup, Mozart évidemment que j’adore. Pour résumer, c’est d’abord le romantisme italien, puis le XIXe français et ensuite le baroque que je préfère.

RM : Parmi toutes les langues que vous chantez, dans laquelle aimez-vous le plus vous exprimer? 

AM : Dans les nombreuses langues que je chante, dont le français, l’italien, l’anglais, l’allemand et le russe, je préfère chanter en italien car je le considère comme la langue du chant qui s’appuie techniquement sur la prononciation des voyelles et la façon de gérer le souffle pour faire de longues phrases musicales.

RM : Mais n’est-il pas trop difficile d’interpréter des rôles dans des langues étrangères ?

AM : C’est passionnant! Quand j’ai commencé l’opéra je parlais déjà français et un peu anglais. Bien entendu, je me suis aussi mise à l’italien pour pouvoir interpréter les rôles des compositeurs comme Rossini ou Donizetti. Apprendre une langue est captivant, mais apprendre à la chanter est un travail différent et plus merveilleux encore. On se redécouvre à travers elle. Italien, allemand, français, russe, autant de cultures à explorer. C’est donc un apprentissage difficile, mais enthousiasmant. Le sentiment de toujours m’enrichir et de progresser dans le domaine du chant comme dans celui des langues me procure une grande satisfaction.

RM : Globalement, est-ce que vous réussissez à vous ancrer dans la psychologie des personnages que vous jouez ?

AM : Oui, c’est évident. Il y a des personnages pour lesquels j’ai besoin de prendre plus de temps que pour d’autres. Je dois parfois m’y prendre une à deux années à l’avance, d’autres fois, six mois. Il m’est arrivé d’en apprendre un en trois mois, puis de le connaître parfaitement. Souvent, la première répétition avec le chef d’orchestre et mes collègues se passe parfaitement. Mais lors de la seconde répétition qui est une répétition scénique, tout doit être intériorisé donc tout se complique. Petit à petit les rôles s’inscrivent en moi.

RM : Quel rôle préférez-vous parmi ceux que vous avez interprétés ?

AM : Mon rôle préféré est Lucia di Lammermoor, c’est une héroïne extraordinaire que j’ai beaucoup aimée car Lucia évolue beaucoup pendant toute l’histoire. C’est un rôle où l’on peut donner toutes les couleurs vocales. Il a un gros impact sur le public, quelle que soit sa culture. C’est un personnage qui ne laisse pas le public indifférent, car il fait passer quelque chose de très spécial : le public évolue en même temps que Lucia, il n’y a plus aucune frontière. Au début Lucia est relativement instable mais tout de même elle reste dans le monde réel, puis elle s’enferme dans son monde intérieur et devient folle. Pour ce rôle il faut donner tout ce que l’on a, il faut s’impliquer énormément comme chanteuse mais aussi comme actrice. C’est quelque chose qu’il faut aller chercher au fond de soi-même. C’est un personnage très instinctif et passionnel. Lucia est d’une grande fragilité mais en même temps d’une grande force ; c’est aussi un personnage très dramatique : ce rôle a de nombreuses facettes. C’est un choix à la fois musical car j’aime beaucoup le romantisme, mais également passionnel.

RM : Le rôle de Lucia n’est-il pas difficile à interpréter avec en particulier la scène de folie de l’acte II ? 

AM : Oh que si ! C’est monstrueux…Monstrueux! C’est un rôle épuisant qui demande une virtuosité et une force exceptionnelles. Le personnage de Lucia subit au cours de l’œuvre de tels changements qu’il me faut jouer sur toutes les couleurs, toutes les expressions de ma voix. Il faut aussi réaliser un véritable travail d’actrice. Quand elle pénètre sur scène à l’acte I, elle n’est encore qu’une délicate et fragile jeune femme puis, au fur et à mesure que l’on progresse dans l’intrigue, la voix, l’attitude doivent prendre en force et en puissance. Le chant présente les plus grandes difficultés, atteignant des registres suraigus ou particulièrement graves. La tension atteint son point le plus haut à l’instant même où est ménagé l’entracte. Il s’agit alors de conserver, de chauffer la voix pour repartir avec la même note qu’en quittant la scène. Pour moi, à cet instant, une révolution s’est déjà opérée en Lucia, elle s’isole dans le monde irréel de ses visions, elle devient criminelle et va jusqu’à mourir. Mourir sur scène, c’est… comment vous dire, une impression unique, vraiment indescriptible, c’est merveilleux. Cela établit une communication, un lien très étroit dans toute la salle entre le public et moi. Bien entendu, la scène finale requiert un travail des positions, des attitudes et un immense effort pour la voix. Oui, décidément, le rôle de Lucia est difficile à interpréter, d’une part à cause de son personnage extraordinairement riche, d’autre part, à cause de la virtuosité qu’il demande. Cependant, pour moi, c’est ce qui fait tout le charme du personnage. Lucia est captivante, elle permet d’établir avec le public une communication étroite, de l’émouvoir, de partager avec lui des sensations merveilleuses.

RM : Quel est le Théâtre où vous préférez chanter ?

AM : Cette question est difficile car beaucoup de maisons d’opéra sont agréables. Ce qui est important pour le chanteur est l’acoustique de la salle. Par exemple le Staatsoper à Vienne a une très bonne acoustique, l’Opéra-Garnier à Paris, qui est très beau et agréable, aussi, ou encore la Fenice à Venise… Ce qui est prestigieux est de savoir aussi que de grands chanteurs sont passés par-là. Je me rends compte en vous répondant que tous ces opéras sont des théâtres italiens, c’est à dire des théâtres du XVIII – XIXe siècle. Mais il y a aussi un très bel opéra moderne, à Glyndebourne en Angleterre, il est fait de bois et de verre, situé en pleine nature, alors, quand vous sortez d’une représentation, vous vous trouvez dans les pâturages parmi les vaches et les moutons, c’est magnifique! Ce qui compte aussi dans les opéras, c’est le public qui change d’un pays à l’autre. Mais comme je vous l’ai dit, j’aime beaucoup les théâtres à l’italienne.

RM : Est-ce que le public est le même d’une ville à une autre ? 

AM : Ah! non, le public est toujours différent, cela dépend de la culture de chaque pays. En plus de ça, le public est plus ou moins sensible à la musique, mais mon but principal est de trouver un lien avec lui, de le toucher. Il n’y a rien de plus horrible qu’un public qui reste indifférent, je préfère qu’il n’apprécie pas plutôt qu’il ne ressente rien!

RM : Mais peut-on dire qu’il y a une vraie différence de réception d’une nationalité à une autre ? 

AM : Oui c’est sûr, en Italie, le public est plus expansif, plus passionnel ; on sait tout de suite si ça lui plaît ou pas. A la Scala de Milan le public est difficile mais peut être très chaleureux ; au Japon il est très enthousiaste. Les Japonais sont en plus très organisés. Par exemple, après chaque représentation au Japon, j’ai été amenée dans une salle avec un bureau, un rideau s’est ouvert devant moi et une foule de Japonais faisait la queue pour que je signe des CD et des photos de moi que je n’avais parfois jamais vues! En Allemagne j’ai trouvé que le public plus froid de prime abord, il se concentre énormément sur la musique, il réagit davantage à la fin. Le public de première est en général plus froid et plus distant, mais bon… Ici à Vienne, je l’ai trouvé extraordinaire, on voit qu’il y a une culture musicale très présente.

RM : Comment vous préparez-vous mentalement et physiquement avant un opéra, le jour de la représentation ? 

AM : Physiquement, je m’entraîne beaucoup à chanter pour avoir le réflexe vocal. Je fais beaucoup d’exercices vocaux. Le matin je chauffe ma voix, une ou plusieurs fois, ça dépend comment je me sens. Il faut avoir un mental très fort et une grande concentration. Je regarde aussi les passages où je ne me sens pas à l’aise pour améliorer la concentration et la performance des résultats.

RM : Est-ce que vous avez le trac ? Comment le gérez-vous ?

AM : Monstrueux ! Monstrueux ! J’ai énormément le trac. Le jour d’avant la représentation et le jour-même, il ne faut pas m’embêter! Quand j’ai le temps, je fais du sport, par exemple du yoga ou du jogging, pour me calmer et pour m’ancrer dans la réalité et dans mon corps. J’ai besoin de ce confort pour éviter le tracet surtout de silence le jour de la représentation. J’essaie de ne pas parler pour préserver ma voix. Juste avant d’entrer en scène, c’est le pire, mais si tout va bien, le trac se transforme en une aide qui me laisse faire des choses que je n’imaginais pas pouvoir faire. Je peux dire qu’il y a le bon et le mauvais trac. C’est comme un ami qu’il faut essayer d’apprivoiser.

RM : Avez-vous du temps libre à côté de l’opéra ?

AM : Non, très peu. Je vais de spectacles en spectacles et je m’entraîne aussi quand je rentre chez moi, avec mes professeurs de chant, mon pianiste. Je ne suis presque jamais à la maison. Pendant les rares moments libres, je fais du yoga et du sport pour me relaxer.

RM : Aimez-vous d’autres styles musicaux que l’Opéra ?

AM : Oui, oui ! J’aime aussi le Jazz, U2, en gros je m’intéresse à tout. J’apprécie Madonna et Bjork même si je ne les connais pas personnellement! J’aimerais bien chanter avec Bjork dont je suis une très grand fan. A un moment j’étais aussi folle de Barbara Streisand. Je préfère les chanteurs qui sont engagés, qui ne prennent pas seulement le micro dans la main, mais qui ont une démarche artistique et parfois humanitaire.

RM : N’est-il pas difficile d’être toujours en voyage en raison du grand nombre de propositions artistiques ?

AM : Oui, c’est très difficile pour moi de ne pas voir ma famille ou mes amis autant que je voudrais. C’est pour cela qu’il faut être fort et avoir un mental solide.

RM : Est-ce que vous prévoyez d’arrêter de chanter un jour ?

AM : Chanter toute sa vie est impossible, car au bout d’un moment la voix se transforme à cause de certaines hormones féminines. On ne peut plus chanter les mêmes choses. De plus l’intérêt et les goûts changent : vous n’avez plus envie d’interpréter les mêmes œuvres. La possibilité physique n’est plus la même ; à partir d’un certain âge vous perdez aussi une part de vraisemblance sur scène. J’aimerais plus tard me tourner vers l’enseignement musical car je pense que cela peut être intéressant de partager mon expérience scénique.

RM : Pouvez-vous dire que vous avez fait de votre passion votre métier ?

AM : Oui, après beaucoup d’années d’apprentissage, je peux le dire. Bien qu’il ne me reste pas beaucoup de temps en dehors des voyages et des répétitions, je peux dire que j’ai fait de ma passion mon métier. Je suis toujours intéressée d’apprendre de nouveaux rôles.

Crédits photographiques : © Gianni Ugolini

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