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Magazines papiers et revues Internet, frères ennemis ou complémentaires

Quand le rédacteur en chef d’Opéra Magazine Richard Martet rencontre la rédactrice en chef de ResMusica, de quoi peuvent-ils parler, si ce n’est de ce qui les rapproche ou les sépare ? Compte-rendu d’un entretien qui tenait plus de la conversation à bâtons rompus devant une andouillette moutarde que de l’interview proprement dite.

« Je ne me serais pas jeté à l’eau si je n’y croyais pas ! »

ResMusica : On a entendu beaucoup de rumeurs sur le dépôt de bilan du groupe ECM Presse, qui détenait Opéra International. Que s’est-il vraiment passé ?

Richard Martet : Fin juin, le dernier numéro d’Opéra International paraissait. Nous avons été laissés en plan début juillet, 31 salariés sur le carreau (il y avait 6 journaux), un dépôt de bilan le 21 juillet, l’ouverture d’un plan de cession, des propositions de rachat sérieuses pour OI, indépendamment des autres titres, reprenant toute l’équipe (5 personnes), la liquidation du groupe en septembre avec toutes ses dettes, l’obligation légale de licencier les salariés dans les quinze jours suivants, et coup de théâtre! Impossibilité de rachat!

ResM : Pourquoi donc ?

RM : C’est une histoire compliquée. ECM Presse était la filiale française d’un groupe basé en Suisse. Au moment où certains titres allaient être vendus, la holding suisse a fait valoir qu’ECM Presse, si elle les avait effectivement édités, n’en était pas propriétaire, rendant impossible leur cession par le liquidateur.

ResM : Avez-vous pensé immédiatement à remonter un nouveau magazine ?

RM : Immédiatement, non. J’ai vécu les trois mois d’été comme un véritable cauchemar. J’espérais que les choses s’arrangeraient, que le titre pourrait enfin être racheté, mais les repreneurs potentiels, au moins six offres très sérieuses, n’ont rien pu faire, l’imbroglio était impossible à dénouer rapidement. J’ai fini par aller trouver l’un d’entre eux en lui demandant s’il était prêt à lancer un nouveau titre avec nous. C’était vers la mi-octobre. En trois semaines, nous avons réalisé ce nouveau magazine.

ResM : Quel courage !

RM : Je ne voulais pas laisser tomber. A l’heure actuelle, à ma connaissance, la situation du titre Opéra International n’est toujours pas réglée sur le plan juridique.

ResM : Opéra International était-il déficitaire ?

RM : J’insiste beaucoup sur ce point : le titre Opéra International s’équilibrait, mais il appartenait à un groupe de presse qui perdait énormément d’argent. Celui-ci, qui a eu de nombreux noms, a été racheté deux fois en deux ans, et il y a eu deux dépôts de bilan. Imaginez qu’il a été racheté en février 2005 pour être de nouveau en dépôt de bilan au mois de juillet!

ResM : Pourtant, les rédacteurs d’Opéra International n’ont pas été payés pendant presque un an ?

RM : Oui, car ils étaient payés par le groupe, pas par le journal! Les propriétaires d’Opéra Magazine ont d’ailleurs instauré une véritable révolution, en supprimant le paiement en droits d’auteur pour les rédacteurs, qui ont désormais une fiche de paie et acquièrent ainsi le statut de salariés !

ResM : Donc Opéra Magazine est un titre parfaitement viable ?

RM : Je ne me serais pas jeté à l’eau si je n’y croyais pas ! Et je ne pense pas que je me serais lancé dans cette aventure si, auparavant, Opéra International n’avait pas été viable et rentable. Il ne faut pas s’acharner quand ça ne marche pas, et rester lucide!

ResM : Beaucoup d’abonnés d’Opéra International ont reçu le 1er ou le 2ème numéro d’Opéra Magazine, avec à l’intérieur un formulaire d’abonnement. Est-ce à dire que vous avez récupéré le fichier des abonnés de OI ?

RM : Non. Nous avons envoyé ces numéros un peu au hasard, à des adresses que nous connaissions par ailleurs ou que nous avons pu retrouver d’une façon ou d’une autre. J’insiste sur ce point : certes, l’équipe est la même que celle d’Opéra International, mais le journal est nouveau, car le titre n’a pas pu être racheté. Le fichier des abonnés est bloqué avec le titre, ce qui pose problème, car les lecteurs d’Opéra International nous demandent si nous allons continuer leur abonnement jusqu’à son terme, alors que nous ne le pouvons pas.

ResM : Ce coup de marketing a-t-il marché? Les lecteurs d’Opéra International, qui ont perdu leur abonnement, qui peuvent être aussi des anciens lecteurs d’OpéraMag, disparu en mars 2004, avec une autre perte d’abonnement, ne sont-ils pas devenus méfiants ?

RM : Nous avons pour l’instant de très bons résultats d’abonnement. Cependant, il y a trop peu de temps que nous paraissons pour en tirer des conclusions sur les gens qui s’abonnent. Nous n’avons même pas encore les chiffres de vente du n° 1, qui a été retiré des kiosques la semaine dernière, pour la parution du n° 2. L’accueil général, en tout cas, semble positif.

Le liquidateur aurait dû prévenir par courrier les abonnés d’Opéra International de la liquidation, ce qui n’a apparemment jamais été fait. Beaucoup de lecteurs ont essayé de téléphoner au siège social de la rue Martel pour savoir ce qui se passait, mais comme le téléphone a été coupé, ils ne pouvaient plus nous joindre, et restaient dans l’ignorance totale des événements. Je pense que certains continuent encore à téléphoner, alors que les locaux sont vides depuis plus de deux mois. On a quand même l’impression que, grâce au bouche à oreille, les lecteurs reviennent bien.

ResM : Il se passe quelque chose de très curieux sur les forums Internet dédiés à l’opéra. La naissance d’Opéra Magazine donne lieu à des commentaires acerbes sur l’obsolescence de la presse papier, son coté dépassé et définitivement remplacé par la presse web, mais tous ces détracteurs se sont précipités pour acheter Opéra Magazine ! C’est-à-dire que même les internautes acharnés, qui ont accès à tous les sites de musique classique, ne peuvent pas se passer de la revue papier !

RM : J’en ai l’impression et ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre ! Je ne sais pas comment expliquer le phénomène. Pour ma part, j’ai toujours cru dans le magazine papier, même en ayant moi-même travaillé pour des sites Internet. D’abord, je pense que tout le monde n’est pas équipé en informatique, et puis, je suis persuadé que papier et Internet sont des supports complémentaires. On ne lit pas un article sur le web comme on lit un article dans un journal : on ne recherche pas la même information, présentée de la même façon. Ce sont deux manières de lire différentes et parfaitement complémentaires. Et puis, la plupart des sites couvrent la francophonie, alors qu’Opéra Magazine traite aussi de l’actualité internationale, jusqu’aux Etats-Unis et en Amérique du Sud.

ResM : Pensez-vous que ce phénomène aurait pu être le même avec un magazine plus généraliste, et pas complètement dédié à l’opéra? Imaginons que Diapason ou Classica ait mis la clé sous la porte. Une nouvelle revue aurait-elle pu naître ?

RM : Voilà une bonne question! A l’heure actuelle, le marché étant ce qu’il est, je pense qu’un nouveau magazine généraliste ne prendrait pas.

ResMu : Une différence très importante entre papier et Internet est la réactivité : si on se débrouille bien, une critique peut être publiée sur un site dans les deux jours. Pour un magazine, il faut attendre un mois ! Les lecteurs veulent de l’information fraîche chaque jour, et même plusieurs fois par jour !

RM : Ce n’est pas présenté pareil, ni enchaîné de la même façon. Dans un journal vous avez tout à la suite, sur le web vous devez changer de page pour chaque article. On ne lit pas un magazine pour trouver la critique d’un spectacle bien particulier, tandis qu’on va sur Internet à la recherche d’un événement bien spécifique et on ne prend pas forcément le temps de musarder à côté.

ResM : Il y a eu trois périodes et demie dans la vie d’Opéra International. Tout le monde a plus ou moins oublié la première, quand le magazine ne s’appelait encore qu’» Opéra ». Vint l’ère Segalini, très riche, mais aussi très longue, et les lecteurs finissaient par s’irriter d’un éditorial passéiste sur le thème « il n’existe plus de grands chanteurs », de partis pris indéboulonnables où ils lisaient que , pour ne citer qu’elle, était une mauvaise chanteuse, même quand le sujet n’avait rien à voir avec la cantatrice, on arrivait même à dénicher cette phrase dans la critique d’un CD de Boris Christoff ; et enfin que le Festival de Martina Franca, dont était également directeur, était le meilleur du monde, chose que l’écoute des CD issus de ce festival (tous gratifiés d’un Timbre de platine) contredisait d’une façon manifeste!
C’est donc avec soulagement qu’ils virent arriver Christophe Capacci. Hélas, ils déchantèrent très vite, le magazine, voulant probablement attirer un autre public, simplifia son éditorial jusqu’à l’inanité, fin des dossiers de fond dignes de ce nom au profit d’articles plus ou moins « people », fin des discographies plus que complètes, suppression des fiches techniques en début de compte-rendu de concerts…la revue perdait de sa substance, sans pour autant attirer un nouveau lectorat. En revanche, la maquette était vraiment jolie, très mode…
Arriva enfin Richard Martet, pour trois numéros, qu’on n’eut même pas le temps de juger, puis disparition du titre. Avec la naissance d’Opéra Magazine, les lecteurs ont l’impression de retrouver Opéra International ancienne formule, mais sans et sans Martina Franca…
(Richard Martet sourit. Visiblement, ma saillie l’amuse, sans qu’il veuille se prononcer)

RM : J’ai fait partie de l’équipe Segalini! Je ne me permettrai bien évidemment pas de juger les options de mes prédécesseurs, je pense qu’effectivement les lecteurs sont contents de retrouver certaines choses. Beaucoup se sont plaints de la disparition des fiches techniques en début de compte-rendu de spectacle. La première chose que j’ai faite en tant que rédacteur en chef d’Opéra International a été de les rétablir. Cela dit, je trouve que Christophe Capacci avait apporté un vent de nouveauté, et j’essaie de garder le cap entre les deux formules : conserver la partie histoire, dossiers, articles de fond, et en même temps de ne pas négliger les jeunes chanteurs et les valeurs montantes.

ResM : La presse Internet véhicule une réputation de manque de sérieux et se heurte souvent au dédain des journalistes professionnels et des attachés de presse. Par exemple, nous allons ce soir au même concert, vous avez une invitation, alors que j’ai payé ma place, le responsable de ce théâtre ayant fermé sa porte à tous les sites Internet (et bien entendu je ne ferai pas de compte-rendu). Une autre attachée de presse d’une grande maison parisienne s’est singularisée en public à plusieurs reprises par ses déclarations fracassantes sur les mœurs sexuelles des rédacteurs de sites web (j’en profite pour rassurer -ou décevoir- le lecteur, les miennes sont tout à fait ordinaires et je suis mère de famille). Elle ouvre en revanche sa porte à un seul site Internet, dont le propriétaire est connu pour ses choix politiques douteux. De la même façon, la candidature de l’un des membres du comité de rédaction de ResMusica au syndicat de la critique a secoué ce microcosme et son cas n’est toujours pas tranché. Auriez-vous une explication ?

RM : Il faudrait le demander aux intéressés, car ayant moi-même travaillé pour des critiques de disques sur un site Internet (Classicstodayfrance) après avoir quitté Répertoire, je ne peux pas avoir ce genre de préjugés. J’ai lu de vrais dossiers, absolument passionnants, sur pas mal de sites. Pour un attaché de presse, peut-être que l’identification est moins facile, parce que tenir un magazine entre les mains, c’est très différent que de voir une image sur un écran, et je pense que c’est important pour la perception.

ResM : Une des grosses différences entre les rédacteurs de la presse papier et d’Internet est que ces derniers ne sont pas payés, ils sont bénévoles. Pourtant, on trouve parmi eux le même quota d’universitaires ou de personnes travaillant dans le milieu musical, et puis, on pourrait penser que cette façon de ne pas vivre de sa plume et d’y consacrer ses loisirs est un moyen de conserver une certaine fraîcheur, et l’enthousiasme… tout en étant effectivement des « gâcheurs de métier » pour ceux qui vivent de leur plume!
Il est vrai également que n’importe qui a la possibilité d’ouvrir un site Internet et se proclamer critique. Il existe d’ailleurs certains sites particulièrement réjouissants, mais n’importe qui peut faire la différence entre un site individuel et un site collectif employant une trentaine de rédacteurs, et reconnaître la qualité de ce qui est écrit. C’est un peu comme si les professionnels ne savaient pas faire la différence entre Opéra Magazine et le fanzine vendu au coin de la rue par un sans-abri!
Il existe aussi, face à ce dédain des institutions, une véritable fascination des sites Internet pour les rédacteurs de la presse écrite. C’est-à-dire que si l’un d’entre eux condescend à collaborer avec un site, on lui déroule le tapis rouge et on lui octroie tout ce qu’il désire, car « c’est une signature ».

RM : Est-ce que vous n’avez pas l’impression que c’est un problème dû aux forums liés à ces sites qui discréditent l’ensemble? J’apprécie par exemple la discrétion du forum de ResMusica. Mais je vais de temps en temps sur d’autres sites, les propos échangés, sous couvert de pseudonymes, sont d’une violence incroyable ! Et le pire, c’est que ces paroles parfois insultantes n’ont rien à voir avec le site en lui-même, car les journalistes n’y interviennent pas! Les forums véhiculent énormément de bruits, de commérages, de méchancetés, je suis effaré par ce qu’on y lit! Je me mets à la place des artistes qui tombent sur ce genre de propos. Est-ce que les accès à ces forums sont contrôlés? Est-ce qu’on laisse n’importe qui s’exprimer?

ResM : Tout dépend de la politique du site, et de la volonté de ses modérateurs. Certains préfèrent tout laisser passer, y compris les insultes, d’autres sont extrêmement contrôlés. Il n’y a pas de règle générale.
Parlons un peu de l’archivage. Là encore, les façons de faire sont différentes. L’homme qui ne partage pas ma vie est très impressionné par ma façon de conserver amoureusement dans leurs reliures tous les numéros d’Opéra International depuis 1985, et de retrouver dans le quart d’heure l’article dont je me souvenais et qui m’intéresse! D’un autre coté, avec un moteur de recherche, il est tellement plus facile de s’y retrouver sur un site Internet !

RM : C’est affaire de goût, de façon d’appréhender ses recherches. Encore une fois, on ne réagit pas de la même façon entre les deux supports.

ResM : Les coûts ne sont pas les mêmes non plus. Un journal papier doit payer l’imprimeur, les rédacteurs, la maquette, mais un site Internet doit payer son hébergement, prix proportionnel à son importance! Et comme le web n’a pas de recettes de vente, puisque l’accès aux sites est gratuit, son propriétaire non seulement ne gagne pas d’argent, mais doit le payer de sa poche, sauf à faire des bandeaux publicitaires, ce qui n’est pas toujours bien perçu.

RM : Je n’avais jamais réfléchi à ça. Pour un journal, il faut ajouter aussi les frais d’expédition et de routage, qui sont très lourds.

ResM : Alors, presse papier et presse Internet, antagonistes ou complémentaires?

RM : Certains veulent absolument voir une concurrence entre ces deux médias, ce qui n’est pas mon cas. Je pense qu’ils sont vraiment complémentaires, qu’ils n’ont pas les mêmes buts et peuvent réellement s’entraider.

Crédits photographiques : © D.R.

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