L’intégrale des quatuors de Dimitri Chostakovitch par les Danel

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Intégrale des Quatuors à cordes. Quatuor Danel : Marc Danel, 1er violon ; Gilles Millet, 2nd violon ; Tony Nys, alto ; Guy Danel, violoncelle. 5 CD Fuga Libera. Ref. Fug512. Enregistré du 8 Mai au 15 Juin 2005 à la Bayerischer Rundfunk à Munich. Notice bilingue (anglais /français). 6h26’’

 

Les Clefs ResMusica

La musique de accompagne le depuis sa formation et c’est à partir de 1993, date à laquelle il remporte le premier prix au Concours International à Saint-Pétersbourg, qu’il commence à donner en concert le cycle des quinze quatuors à cordes. Cette somme fait à présent l’objet d’un superbe coffret paru chez Fuga Libera et d’une interprétation de référence qui témoigne d’une connaissance approfondie de l’écriture du maître russe mais aussi d’une imprégnation voire même d’une empathie avec la personnalité du musicien dont le retrace l’itinéraire spirituel à travers l’Opus Magnum de ces quinze quatuors.

Soutenu dans un premier temps par le quatuor Borodine pour préparer cette intégrale, le quatuor Danel aura l’opportunité de partager régulièrement des moments privilégiés avec Irina Antonova – la veuve du compositeur – et certains spécialistes de la musique de Chostakovitch que ces musiciens semblent aujourd’hui avoir fait leur.

Mesurer la distance qui sépare le premier du quinzième quatuor de Chostakovitch c’est envisager l’expérience spirituelle de l’artiste vécue à travers le cheminement de trente cinq années de création (de 1938 à 1974). C’est aussi prendre en compte les obstacles, les « disgrâces » essuyées par le compositeur en but au parti communiste ; ces rappels à l’ordre sont sensibles dans son écriture qui manifeste parfois des signes de « régression » lorsque Chostakovitch s’efforce d’être « esthétiquement correct ». Si les Quatuors n°1, 4 et 6 relèvent de ce « ton pacifiste » et folklorisant en concordance avec la ligne officielle du parti, la majorité des autres – il aurait voulu en écrire 24 comme ses Préludes et Fugues pour piano – ouvrent les portes d’un monde privé et intime dont le langage souvent crypté et symbolique détient les clefs de l’expression. Sortant souvent du moule traditionnel en quatre mouvements, les quatuors suivent des itinéraires très différents allant de deux mouvements dans le n°12 à sept mouvements enchaînés dans le n°11 qui n’est pas sans rappeler l’expérience visionnaire de Beethoven dans son Quatuor en ut dièse mineur op. 131. A l’exemple du maître de Bonn, Chostakovitch modèle le genre à sa fantaisie mais en fait surtout, comme lui, le médium privilégié de ses interrogations spirituelles.

Lourde responsabilité que le quatuor Danel assume avec une profondeur et une sincérité étonnantes. A cœur ouvert mais sans théâtralité, avec une intelligence du texte et le plus grand respect de l’écriture mais sans jamais en exagérer le trait, le quatuor Danel s’engage dans ce parcours initiatique où l’énergie farouche, la violence primitive de certains mouvements contrastent avec le chant sublime des longues mélodies infinies telle cette » cavatine » du quatrième mouvement dans le quatuor n°8 que l’on est encore tenté de rapprocher du « chant d’action de grâce d’un convalescent à la divinité », troisième mouvement du Quatuor en la mineur op. 132 de Beethoven. Avec une sobriété dans le jeu et une sonorité chaude et profonde, le quatuor s’épanche, certes, mais avec une noble retenue et une conduite mélodique toujours bien dirigée qui donne au discours son sens et son intensité. Etonnante également cette capacité qu’a le quatuor Danel à renouveler son jeu au gré des humeurs du compositeur, passant, dans le Quatuor n°11, de l’écriture stylisée et parodique du Scherzo minutieusement articulé à la puissance dramatique du Recitativo où se concentrent les énergies en une polarisation très forte des tensions. Cette homogénéité des pupitres et cette force expressive déployée par les quatre instrumentistes vont culminer dans le huitième quatuor, sorte de confession autobiographique dont les cinq mouvements enchaînés sont nourris, entre autres citations, de la signature motivique DSCH – ré mib do si – formée par Chostakovitch sur les initiales de son nom. Avec un sens magistral de la grande forme et de l’énergie cinétique, le quatuor fait vivre les contrastes saisissants ménagés entre la violence d’un discours volontaire et obstiné, propulsé par de constantes décharges rythmiques et l’errance des mélodies infinies tissant un contrepoint épuré pour nous transporter dans un espace-temps tout autre. Ces ardents motifs « tristanesques » seront l’obsession de ses dernières œuvres jusqu’au quinzième quatuor presque suicidaire – six mouvements lents – que Chostakovitch recommandait de jouer « de façon que le public commence à quitter la salle par pur ennui ». Comme dans le dernier lied du Voyage d’hiver de Schubert– le Quatuor n°15 referme également l’album de cette intégrale – le discours se fige, trahissant l’épuisement et la maladie qui mine le compositeur dans les dernières années de sa vie. Avec une sonorité détimbrée, sans vibrato – l’excellence de l’enregistrement nous en fait apprécier toutes les nuances – le quatuor Danel accuse dans son jeu la nudité du contrepoint, la fragilité d’un discours au bord de l’indicible et semble accompagner, dans cette trajectoire de chute saisissante, les derniers instants du compositeur qui regarde le vide avant qu’il ne l’engloutisse.

Une intégrale qui force l’admiration et confine au sublime.

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.