Méditations d’un bavard impénitent

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Toulouse. Halle aux Grains. 11-XI-2006. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Concerto pour violoncelle n° 2 op. 126. Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Shéhérazade, suite symphonique op. 35. Truls Mørk, violoncelle ; Malcolm Stewart, violon solo. Orchestre National du Capitole de Toulouse, direction : Tugan Sokhiev.

Interrogé par une charmante journaliste de la télévision japonaise sur ce qu’il attendait du nouveau directeur de l’orchestre de Toulouse, l’auteur de ces lignes eut tout d’abord une mimique à la fois douloureuse et effarée (on y arrive très bien avec un peu d’entraînement), puis se perdit en d’intenses et profondes réflexions, avant de répondre quelques phrases entortillées et embrouillées qui tendaient à conclure que, bon, ben, bof, bof, en fait, rien… Pour un bavard impénitent, le coup a été rude, et ses méditations ne se sont pas arrêtées là. Qu’attendre, en effet, d’un jeune chef qui n’en est qu’à son deuxième concert en tant que « Chef principal invité »? Est-il raisonnable de placer en lui de trop grandes espérances, au risque d’être déçu? N’est-ce pas avant tout aux musiciens de l’orchestre de s’exprimer sur ce qu’ils attendent de ? Et lui, quels espoirs met-il dans sa venue en France? Pourquoi vouloir détruire la terre et ses misérables habitants, Ô puissant Galactus ? À ce petit jeu-là, on a vite fait de ressembler à l’inénarrable Surfer d’Argent… Tout cela pour en arriver à une conclusion toute relative, mais prudente : après tout, ce que l’on peut espérer de plus raisonnable, c’est qu’il nous donne de beaux concerts.

Et donc, deuxième concert entièrement russe, avec deux partitions dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont de caractère contrasté. Œuvre douloureuse et méditative, le Concerto pour violoncelle n°2 de Chostakovitch bénéficiait de la lecture extrêmement intériorisée de . Aucune surcharge de pathos, mais au contraire une sonorité d’une pureté totale, un jeu tout à la fois léger et très présent, modelé comme un chant ininterrompu qui s’élève avec facilité. Il est ardu de rendre ainsi en quelques mots l’impression dégagée par le jeu du violoncelliste ; rien n’y paraît jamais forcé ou démonstratif, aucune recherche de puissance, pourtant cette légèreté de touche s’accompagne d’une sonorité riche et intense. a parfaitement relayé la conception de son soliste, avec une même intériorité, une même absence d’effet, sans pourtant édulcorer les quelques touches acidulées de la partition.

Cette qualité d’intériorité, accompagnée d’une direction toujours aussi tranchante, se retrouvait également dans une œuvre où on l’attendait moins a priori, Shéhérazade. L’orchestre est très beau, très tenu, notamment les bois – il faut absolument signaler les superbes solos de hautbois et de clarinette. Mais les cordes manquent un peu de corps dans les tutti et l’approche reste très élégante et maîtrisée, là où on est habitué à plus explosif. On retrouve chez Sokhiev ce mélange d’un caractère impérieux dans la netteté des accents et de retenue expressive, comme s’il ne libérait que par moments une fougue que l’on sent pourtant sous-jacente. Tout cela est d’une qualité de finition exemplaire, mais de brefs éclats, une ardeur subite aussitôt réprimée, laissent espérer que le chef se « lâche » un peu plus ; sentiment que l’on éprouve également dans les solos de Malcolm Stewart à la sonorité très fine mais pas absolument rayonnante. La maîtrise technique du chef est patente, et ses conceptions musicales montrent une claire compréhension de l’architecture de l’œuvre. Mais, on a vu récemment dans la Symphonie n° 4 de Tchaïkovski quelle énergie il pouvait parfois mettre dans sa direction. Dans cette Shéhérazade, on gardait un peu l’impression que la puissance était bien là, sous le capot, au détour d’un bref coup d’accélérateur, mais que le chef se souciait avant tout de négocier chaque virage avec souplesse sans jamais faire ronfler le moteur, là où un Svetlanov par exemple – parce qu’il faut bien parler des grands anciens russes – mordait allègrement la bande blanche, faisait crisser les pneus et hurler le moteur au risque de couler une bielle. Cette métaphore digne d’» Auto-Moto » permet d’esquisser peut-être une espérance secrète pour de futurs concerts : que tant de rigueur laisse un peu de place au grand frisson…

Crédit photographique : DR

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.