Le mystère Gilad

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Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Sonate n°1 en fa majeur op. 1  ; Sonate n°2 en ré mineur op. 14 ; Suggestion Diabolique. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Prélude n°12 en ut majeur op. 32 ; Prélude n°5 en ré majeur op. 23 ; Variations sur un thème de Corelli op. 42. Jonathan Gilad, piano. 1 SACD Lyrinx LYR 2245. Enregistré du 4 au 7 mai 2005. SACD multicanal Hybride. Notice bilingue (français, anglais, très courte). Durée : 52’10’’

 

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Connaissez-vous et son profil atypique? Oui? Alors, tâchez d’oublier ce que vous savez sur lui : ce n’est pas pour cela que ce CD est intéressant. Il l’est par le choix du répertoire, et, bien plus, par son interprétation.

Prokofiev et Rachmaninov sont russes, contemporains, pianistes. Leurs œuvres font partie des pièces de prédilection de bon nombre de pianistes en quête d’une musique qui leur permette de mettre en valeur leur instrument et leur talent. Pourtant, leurs styles sont radicalement différents : alors que Rachmaninov est encore totalement ancré dans le romantisme, Prokofiev est tourné vers l’avenir. Le choix et l’ordre des œuvres figurant dans cet enregistrement mettent subtilement en valeur les inévitables points communs des deux hommes, mais surtout le monde qui les sépare.

Prokofiev compose sa Sonate n°1 en 1907, alors qu’il n’est âgé que de seize ans. Son extrême jeunesse se ressent cruellement : cette œuvre extrêmement courte, d’un seul mouvement, fait plus figure d’esquisse de jeunesse au service de l’instrument du compositeur que de réelle œuvre. Fortement ancrée dans la tradition romantique et virtuose, elle développe et délaye des motifs extrêmement courts et simples. Cependant, bien que l’on ait vite l’impression de tourner en rond, la pièce est très agréable à entendre, enchaînant les moments de lyrisme et ceux, plus fougueux, qui assènent des octaves balayant tout le clavier. Gilad, avec un jeu d’une finesse et d’une parfaite précision, nous offre ici une pièce, qui, bien qu’elle n’ait rien d’un chef d’œuvre, est pleine d’une naïveté juvénile.

Composée cinq ans plus tard, la Sonate n°2 porte l’opus 14. Entre ces deux œuvres, Prokofiev a composé plusieurs pièces et a gagné en maturité. L’univers sonore si particulier du compositeur s’est forgé peu à peu et se révèle dans cette grande œuvre en quatre mouvements. Les climats se succèdent sans transition et pourtant sans brutalité. Des moments d’une grande délicatesse sonnent comme d’étranges comptines, sans jamais céder au lyrisme grandiloquent, tandis que des traits d’une grande virtuosité offrent des déflagrations de sonorités pleines, sans pour autant se complaire dans les excès du romantisme. Chaque instant surprend ou séduit, mais ne laisse jamais le temps à l’humeur du moment de s’installer. Et peu à peu un climat général, propre à Prokofiev et reconnaissable entre tous, s’installe, entre construction et destruction permanente. De longues descentes chromatiques détruisent peu à peu les motifs récurrents, et, particulièrement dans les troisièmes et cinquièmes mouvements, les dissonances assenées n’agressent pas mais créent une agréable sensation aigre-douce. égrène et distille les mélodies, se rue sur les passages les plus virulents – particulièrement le dernier mouvement – délicat sans tomber dans la mièvrerie, énergique et puissant sans jamais être dur ou violent, tour à tour subtil ou enivrant …

Il est amusant de comparer à cette sonate les deux Préludes de Rachmaninov qui les suivent dans l’enregistrement. Composés en 1903 (op. 23 n°1) et 1910 (op. 32 n°5), ils sont souvent taxés de « musique facile » par les musicologues, mais plébiscités par le grand public. Evidemment moins novateurs que la sonate de Prokofiev, ils sont une bouffée d’oxygène. Grâce et lyrisme pour le premier, puissance jubilatoire pour le second, célébrissime. Qu’il est bon, parfois, de se laisser aller à la relative facilité de la musique, lorsqu’elle est bien écrite et magnifiquement jouée!

Les Variations sur un thème de Corelli sont composées plus tardivement, après près de quinze ans de silence du compositeur – il préférait se consacrer à sa carrière de pianiste. Les thèmes et variations sont généralement des pièces qui mettent en valeur la créativité du compositeur et mettent à l’épreuve l’interprète, par la variété des climats et difficultés qu’elles proposent. Celles-ci ne font pas exception. Rappelant les Papillons de Schumann par la brièveté de chaque variation, elles explorent avec bonheur les possibilités du piano. Durant les années qui se sont écoulées, Rachmaninov a gagné en profondeur et en concision, mais n’a rien perdu de son inspiration romantique. Gilad est ici dans son élément : délicatesse extrême, grande virtuosité, passion, légèreté, profondeur, vivacité se succèdent au gré des variations. Et, toujours, cette extrême précision dans les moindres détails, qui n’omet ni la pédale ni la vélocité – qui, parfois, sont victimes du besoin d’expressivité chez certains pianistes.

Au XIXe siècle, la virtuosité était souvent attribuée à une intervention diabolique. Le diable était d’ailleurs une source de fascination pour les romantiques, qui lui ont dédié un grand nombre d’œuvre. La Suggestion diabolique de Prokofiev, extraite des Pièces op. 4 (composées à partir de 1908), exige effectivement de la part du pianiste une extrême virtuosité, mais va bien plus loin dans la violence et une sorte d’illustration de la démence que ses prédécesseurs. C’est sur cette tornade qui balaie tout sur son passage que se conclut cet enregistrement.

On serait tenté de penser qu’une telle maîtrise de chaque aspect de la partition demande une grande maturité. Jonathan Gilad n’a pourtant que 25 ans. Il est vrai qu’il aborde un répertoire prisé des jeunes interprètes. Il est généralement admis que pour atteindre un tel niveau, il faut avoir eu le courage d’abandonner ses études pour se consacrer entièrement à la musique. Jonathan Gilad est diplômé de Polytechnique et actuellement Ingénieur des Ponts et Chaussées. N’essayons pas comprendre rationnellement : cela est impossible. Ecoutons, savourons, et applaudissons, tout simplement.

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