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Isabelle Philippe, soprano anti-star

En 2003, sa Dinorah au Théâtre Impérial de Compiègne fit l’effet d’un coup de tonnerre dans le paysage lyrique. Elle est depuis objet de culte auprès de la poignée de lyricomanes qui ont eu la chance de l’entendre. Resmusica. com a rencontré la soprano, qui est bien loin d’occuper la place qu’elle mérite dans l’univers musical français.

« Les rôles français du XIXe siècle correspondent bien à ma voix. »

ResMusica : Votre Dinorah a été une découverte pour bon nombre de mélomanes. Mais que s’est-il passé avant ?

 : Je viens d’une famille de mélomanes, et j’ai été plongée dans le monde de l’opéra depuis que je suis petite. Après mes études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris en classes de baroque avec William Christie et d’opérette avec Nicole Broissin, j’ai participé à plusieurs concours à l’étranger – lauréate du concours Francesco Vinas en Espagne, premier prix du concours Valsesia-Viotti et prix du meilleur chanteur étranger au concours Guseppe di Stefano en Italie – de retour en France, il y a eu le fameux concours de Marmande qui est une bonne occasion de rencontrer des directeurs de théâtre pour un jeune chanteur désireux de se frotter à la carrière lyrique. Tout s’est très bien passé pour moi puisque j’ai remporté trois prix : premier prix d’opéra, prix d’opérette et prix du public. La même année j’ai remporté la » voix d’or d’opéra » au Concours des Voix d’Or. A la suite de ces prestations, le directeur de l’Opéra d’Angers m’a embauché pour chanter Leila dans Les pécheurs de perles, ce sont mes véritables débuts. Ensuite, le directeur de l’Opéra de Dijon m’a engagée pour Gilda dans Rigoletto, et puis ces deux maisons ont continué à m’inviter, c’est ainsi que je suis rentrée petit à petit dans la carrière.

RM : Arrive Dinorah, et explose dans le cœur des amoureux des belles voix… mais ni dans celui du grand public, ni dans celui des directeurs de théâtre. Pourquoi ?

IP : Effectivement, Dinorah a été un déclencheur, mais plutôt en région parisienne, car je chantais des rôles importants en province depuis plusieurs années. La production a été médiatisée, c’était un événement, puisque cet opéra n’est jamais monté, et puis c’est un rôle de responsabilité. Mais pensez par exemple à Annick Massis. Elle a débuté au Théâtre Impérial de Compiègne, et elle mène aujourd’hui une carrière internationale, mais combien de temps s’est-il passé entre le moment où Pierre Jourdan l’a découverte et le moment où les choses se sont concrétisées ? Dix ou quinze ans ?

RM : On a l’impression que vous travaillez beaucoup, mais essentiellement dans des théâtres de province, et que les grandes maisons vous boudent. Par exemple, nous sommes dans un café juste devant l’Opéra Bastille, il y a une affiche pour une production de Rigoletto, dans lequel la soprano est américaine, alors que vous possédez vous-même Gilda à votre répertoire. Cela ne vous met-il pas en colère ?

IP : Bien sûr que si, ça m’énerve ! Je suis venue faire une doublure à l’Opéra Bastille dans Perela, l’homme de fumée, et quand il a été repris à l’Opéra de Montpellier on m’a demandé d’assumer le rôle. C’est d’ailleurs moi qui suis sur l’enregistrement, et j’en suis très fière. Et je ne vois pas pourquoi on ne nous donne même pas notre chance. C’est triste, car nous sommes un certain nombre d’artistes français vraiment prêts, et même si on ne veut pas nous confier des Gilda, il y a quand même des seconds rôles qu’on pourrait nous accorder sans danger, non ? Il me semble que proposer une sœur Constance dans Dialogue des carmélites ne serait pas trop prendre de risques ? Et au moins pour le répertoire français ! Ça a le don de m’exaspérer encore plus ! Quand on entend un Pélléas où il n’y a qu’un seul français dans la distribution, c’est encore plus qu’énervant !
Il y a aussi des arrangements qu’on ne connaît pas, il existe des « prêtés pour des rendus » entre les théâtres et les agences qui vendent des artistes de renommée et « refourguent » en même temps leurs poulains, alors il n’y a plus de place pour les autres.

RM : Il existe cependant une poignée d’inconditionnels qui n’hésite pas à faire le voyage jusqu’à Metz, qui n’a pas particulièrement la réputation d’une grande ville lyrique, rien que pour entendre votre Lakmé. Quel effet cela vous fait-il ?

IP : Ça fait plaisir, car on se dit que même si les directeurs font la fine bouche, ou veulent jouer dans une certaine catégorie, au moins, les gens pour lesquels on chante, ce sont ceux qui sont dans la salle, il ne faut quand même pas l’oublier, et si certains vous ont apprécié au point de se déplacer pour venir vous écouter, ça fait chaud au cœur !

RM : Pensez-vous que votre voix soit typique d’un certain répertoire français du XIXe siècle pour voix stratosphérique (Olympia, Philine, Lakmé, etc) ?

IP : Je vous avouerais que ce n’est pas dans Olympia que je me sens le plus à l’aise, car le rôle est court, mais la tessiture est tendue de bout en bout. Je chante Konstanze le mois prochain à Limoges, c’est un rôle qui me convient bien parce qu’il y a des aigus, mais aussi un corps de voix qui descend jusqu’au si grave. D’ailleurs, quand j’ai commencé à étudier le chant, j’étais plutôt dans un registre médian, je chantais Cherubino, Despina, ce genre de tessiture un peu intermédiaire. Mon aigu – et les rôles de colorature – est venu par le travail, c’est-à-dire que, petit à petit, j’ai gagné un demi-ton, un ton…et puis une octave ! Auparavant, un sol aigu me faisait peur, et puis j’ai changé de professeur, et à force de travail, j’ai atteint le contre-sol ! J’ai pensé à ce moment-là que ce serait dommage de ne pas exploiter ces possibilités, d’autant plus qu’il y a beaucoup de sopranos sur le marché, et si ces suraigus étaient une façon de se distinguer, pourquoi pas ? C’est ainsi que je suis venue à ce répertoire.

D’ailleurs, tous ces rôles, Lakmé, Dinorah, me conviennent bien, car ils se caractérisent par un grand air très aigu, mais le reste sollicite beaucoup le médium que j’ai effectivement plus charnu que la plupart des sopranos légers. En définitive, ces rôles requièrent un corps de voix coloré et un ambitus large.

RM : Vous êtes la diva du Théâtre Impérial de Compiègne, et à ce titre, vous interprétez beaucoup de rôles d’opéra français. Hasard ou empathie ?

IP : Il est vrai que les rôles français du XIXe siècle correspondent bien à ma voix. Mais j’ai chanté Traviata l’an dernier, c’était la deuxième fois que j’interprétais Violetta, et c’est un rôle que j’adore chanter car il est aussi riche musicalement qu’émotionnellement et théâtralement. Depuis que Callas s’est emparée du rôle, on a tendance à le confier à des chanteuses plus dramatiques, mais une voix comme la mienne peut s’y sentir très à l’aise. Je n’y rencontre aucun problème technique, donc je suis complètement disponible pour l’interprétation de mon personnage. J’ai déjà chanté du Rossini, mais je pense que Bellini me correspondrait mieux, car les lignes y sont plus longues, les vocalises plus souples et par moment l’orchestration permet des nuances très fines, très aériennes, dans le médium comme dans l’aigu.

RM : Tous ces rôles d’opéra français du XIXe siècle ont la particularité de décrire de pures et chastes jeunes filles. On vous a entendu une seule fois dans un rôle de « méchante » celui d’Isabeau de Bavière dans Charles VI de Halévy, et vous donniez l’impression de vraiment vous éclater !

IP : Je chante une autre méchante, c’est la Reine de la nuit. La première fois que je l’ai interprétée en concours, un membre du jury m’a dit « c’est bien, mais la Reine de la nuit doit faire peur ». Je me suis demandé ce que cela pouvait bien signifier. On fait peur quand on est dans un état second, quand les gens voient en vous une sorte de folie ! Quand j’ai approfondi le rôle, je me suis rendue compte que cette femme était poussée à bout, elle avait perdu son royaume, on lui avait enlevé son pouvoir, sa fille, elle n’avait plus rien. Et quand elle chante son deuxième air, elle est au bord de la folie par rage, par désespoir. C’est quand on est dans cet état là, qu’on arrive à faire peur.

C’est exactement la même chose avec Isabeau de Bavière. Elle a épousé un roi qui est devenu fou très tôt, et c’était à une époque où les femmes n’avaient pas voix au chapitre ! Elle a dû gérer l’Etat alors que tous les cousins, oncles et barons se disputaient les restes de la France et s’entretuaient, et elle a essayé de préserver la paix. On dit qu’elle a vendu la France aux anglais, peut-être, mais au bout de combien de temps de résistance ? Et d’ailleurs elle n’était pas la seule ! Halévy a vraiment caricaturé le personnage par rapport à la véritable Isabeau de Bavière, ensuite, on est à l’opéra, et il faut savoir jouer le jeu, et vraiment je me suis bien amusée ! Une caractéristique des rôles tenus par des coloratures, c’est que ce sont des personnages vraiment extrêmes, soit très proches d’une sorte de féerie (la fée dans Cendrillon de Massenet…), ou folles, d’une folie stratosphérique (Lucia, Dinorah…), ou d’une méchanceté représentative d’une autorité, d’un pouvoir (les Reines précédemment citées, le Feu dans l’Enfant et les Sortilèges…)

RM : Vous donnez une impression d’anti-star. On dirait que le battage médiatique vous ennuie et que vous n’aimez pas répondre aux interviews ?

IP : C’est vrai que je n’aime pas vraiment ça. Je sais pourtant qu’il faut que je fasse cet effort. Et puis il m’est arrivé plusieurs fois de faire des interviews et de ne pas me reconnaître dans les propos tenus.

Il y a aussi ce qu’on peut lire dans la presse. Il est tout à fait normal de faire des critiques de spectacles, et de ne pas être forcément élogieux. Mais certaines critiques sont vraiment négatives, et sans être constructives. Je pense qu’il y a toujours quelque chose à sauver, un point positif à mentionner. Parfois je trouve qu’un compte-rendu de presse est vraiment trop dur, et ne choisit pas les mots pour le dire. Une critique est bonne si elle nous aide à progresser, pas si elle nous démolit.

Nous avons la responsabilité de faire rêver les gens, de les emmener ailleurs, d’oublier le quotidien, mais nous sommes des êtres humains, et nous avons des faiblesses. Nous ne sommes pas des disques vivants. Nous avons de nos jours tellement de références discographiques dans l’oreille que, pendant un spectacle, on prévoit qu’on va trouver la même perfection, ce qui est impossible. Mais je pense aussi que lors d’un spectacle, on va découvrir une émotion qu’on ne retrouve pas au disque, parce que si nous, artistes, nous laissons entraîner à l’extrême limite de nos possibilités, nous prenons des risques, dans tous les sens du terme, et parfois au détriment de la perfection vocale. Il faudrait que les critiques prennent ça en compte.

RM : Vous êtes une toute jeune maman, puisque votre fille est née en novembre. Est-il possible de mener de front une carrière de cantatrice et une vie de famille ? On m’a par exemple raconté que vous allaitiez dans votre loge à la fin du spectacle ?

IP : Oh ! pas seulement à la fin du spectacle, avant, et pendant les entractes aussi ! Ce n’est pas facile de concilier maternité et carrière, et c’est pour cette raison que j’ai longtemps hésité. C’est pourtant tellement merveilleux que je me demande pourquoi je me suis posée la question, car c’est extraordinaire d’avoir un bébé, et ce n’est pas parce que je suis artiste que je ne peux pas me le permettre ! Pour l’instant, j’espère que ça va continuer, j’ai de la famille qui ne demande qu’à m’accompagner ; quand les enfants grandissent, je suppose que cela devient de plus en plus difficile, à cause de l’école : alors se pose le difficile choix : partir seule et souffrir de la séparation ou partir avec son enfant en assumant l’école par correspondance, tout en se demandant quel est le meilleur pour l’enfant ! De toutes façons d’autres cantatrices ont eu des enfants avant moi, il est donc possible de concilier les deux! Je pense que c’est extraordinaire d’avoir un enfant, cette nouvelle dimension qui se révèle permet aussi de renforcer les émotions qu’on peut donner au public, parce que c’est tellement riche, on se sert de tout ce qui nous fait vivre pour le réexprimer sur scène.

RM : Pensez-vous que votre grossesse, puis votre maternité, ont pu changer votre voix ?

IP : On le dit. Je pense que le bonheur immense lié a la grossesse contribue à un épanouissement mental et vocal. Lorsqu’on est enceinte, la place et le poids du bébé écartent de plus en plus les côtes flottantes et de ce fait, favorisent le travail du diaphragme. Celui-ci fonctionne alors plus naturellement et souplement. C’est donc un moment où on retrouve une simplicité dans la respiration et la voix y gagne fluidité et rondeur. Evidemment lors du dernier mois de grossesse, le fœtus s’étant beaucoup développé, le diaphragme est un peu à l’étroit, d’autant que les poumons travaillent pour deux et on a alors le souffle un peu plus court et un peu moins d’endurance dans l’enchaînement des morceaux. Cela dit, je suis colorature, j’ai une technique de souffle solide et je n’ai pas senti tant de différence. J’ai chanté jusqu’à la veille d’accoucher et j’ai repris très vite, un mois après. De ce fait, je n’ai pas perdu la musculature comme ça peut arriver. Quand j’ai réattaqué, les sensations sont revenues très vite.

RM : Quels sont vos projets ?

IP : Je n’aime pas parler de ce qui n’est pas encore signé. Dans ce qui est certain, il y a les Caprices de Marianne d’Henri Sauguet à Compiègne, juste après, au même endroit, Fra Diavolo de Auber, repris en coproduction à l’opéra de Metz. Il y aura aussi probablement Carolina de Il matrimonio segreto dans un théâtre parisien, et puis en mai Zerbinette dans Ariane à Naxos à Metz. Dernièrement, suite a une audition récente, il serait question d’une Adèle de la Chauve-souris en décembre 2006 …au Capitole ! Et puis en 2007 les trois rôles dans les contes d’Hoffmann à Limoges.
(ndlr : une indiscrétion nous a fait part également d’une Thaïs à Metz)

RM : De quels rôles rêvez-vous ?

IP : J’aimerai beaucoup chanter Lucia di Lammermor. Je suis certaine que le rôle me conviendrait. J’attends ce jour avec impatience, j’en parle aux directeurs de théâtre qui m’apprécient, peut-être un jour…

Crédits photographiques : © D.R.

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