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Hervé Billaut, un moment de grâce tout simplement …

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Paris. Salle Cortot, 27-IV-2006. Robert Schumann (1810-1856) : Arabeske op. 18 ; Davidsbündlertänze op. 6  ; Gabriel Faure (1845-1924) : Thème et Variations en ut # mineur op. 73 ; Frederic Chopin (1810-1849) : Ballade n°4 en fa mineur op. 52 ; Polonaise en la bémol majeur op. 53 « Héroïque ». Hervé Billaut, piano.

Il est des artistes qui nous surprennent un peu plus à chaque rencontre, nous frappent, nous enivrent, parvenant à faire oublier le monde qui nous entoure en nous plongeant dans leurs propres univers. Celui d’ est des plus simples et pourtant des plus originaux : un univers où la sensation, impulsée par une pensée claire et intelligente, est le maître mot. Sa récente intégrale d’Ibéria d’Isaac Albeniz, qui lui a valu la récompense suprême de l’émission Le Pavé dans la mare, et son dernier récital Salle Cortot nous avait déjà transportés dans une Espagne authentique, fiévreuse et légère, à la sensualité exacerbée qui éveille les sens des plus récalcitrants. La prestidigitation signifie littéralement la rapidité des doigts, et pourtant tout bon musicien et bon magicien sait que la rapidité n’est pas le plus important, au contraire. Mais le mot est dit : magicien, car la prestidigitation relève de la magie, surtout sous les doigts d’. Magicien sonore et prestidigitateur, il nous a, encore une fois, enchanté dès les premières notes.

La musique est l’art des sons, certes, mais ce soir là, elle fut davantage l’art de l’enchantement, ou comment matérialiser le rêve, le combiner avec l’impossible, défier la réalité et plonger l’auditeur attentif dans ses rêves d’enfants. Souriante, fraîche et détendue, l’interprétation de l’Arabesque de Schumann a coupé court aux jugements parfois condescendants faits à ce petit bijou sans prétention dans lequel se cache toute la tendre naïveté d’un de nos compositeurs les plus chers et les plus tourmentés. Mettant en valeur la subtilité harmonique et la liberté agogique de ces quelques pages, c’est à mi-mot qu’Hervé Billaut nous a questionné avec une tendresse infinie oscillant entre une réalité quotidienne rythmée et une rêverie passionnément simple…

Jamais un piano n’a sonné de façon aussi subtile, jamais un pianissimo n’a porté autant de délicates attentions. Tel un susurrement musical, presque imperceptible, le pianiste nous a offert un doux rêve d’une rare qualité poétique auquel l’épilogue a ouvert les portes de notre imagination à une sphère idéale laissant accessible le champ de tous les possibles … Revêtu tantôt de l’habit du fougueux et chevaleresque de Florestan, tantôt de celui du tendre et parfois dépressif Eusebius, Hervé Billaut s’est efforcé d’apporter une certaine homogénéité à cette œuvre si contrastée à travers les deux personnages ô combien chers à Schumann et ô combien opposés auxquels s’adjoint une cohorte de compagnons de combat : le fameux groupe de Davidsbündler, ou Compagnons de David, qui donnent leurs noms à l’œuvre Davidsbündlertänze. Qui étaient ces compagnons demanderez-vous ? Amis réels ou irréels de notre musicien à l’imagination débordante ? Il s’agit d’un groupe uni contre les Philistins de l’art où Schumann s’attribuait le rôle de David. Parmi les premiers on trouvait Mendelssohn ou le jeune Wagner, mais la confrérie englobait aussi bien Berlioz, Chopin que Mozart ou Beethoven – cités par Schumann – par opposition aux Philistins de l’art tels que Rossini, Meyerbeer, Czerny ou encore Pleyel. Pas facile d’apporter une cohérence à une œuvre aussi hardie que celle-ci, sans doute l’une des plus modernes du maître, tout en préservant son côté fantasque, quasi « déjantée ». Pourtant, c’est avec une rare justesse et une rare intelligence musicale qu’Hervé Billaut nous a, pédagogiquement presque, dévoilé cette fantaisie musicale avec un naturel inhabituel qui, pourtant, n’a cessé de souligner les moindres contradictions et subtilités musicales, l’étonnante souplesse et l’instabilité tout à fait schumaniennes.

Après la complexité structurelle et émotionnelle du maître allemand, le Thème et Variations de Gabriel Fauré nous est apparu tout ce qu’il y a de plus français. Concis et clair, le pianiste a rejeté toute grandiloquence au profit d’une atmosphère sereine et sans emphase par volonté de rendre, à juste titre, la dimension classique d’une œuvre qui place la grande forme thème et variations à son degré suprême où chaque variation apparaît comme un précieux petit morceau au caractère propre, qui pourtant ne forme qu’un. Conscient que Fauré ne peut se comparer ni au Debussy scandaleux de Pelléas et Mélisande, ni à l’audacieux Ravel des Histoires naturelles et qu’il n’est « que » ( ? non bien sûr ! et Hervé Billaut le sait !) musicien de la continuité dix-neuviémiste qui ignore les soubresauts de l’esthétique « moderne », Hervé Billaut a souhaité nous présenter Fauré tel qu’il est, en toute simplicité, contrairement à certaines interprétations qui, malheureusement, s’efforcent à le dénaturer au grand malheur de nos oreilles. Une vision intemporelle, hiératique voire « athénienne » d’une justesse musicale sans faille à la sensibilité aiguë pour notre plus grand plaisir… Face à la retenue toute française qui succédait au romantisme fougueux schumannien, l’épanchement intimiste chopinien s’est à son tour imposé délicatement et naturellement.

Hervé Billaut, à l’image de Frédéric Chopin, s’est livré complètement et intimement à son piano. Il s’est donné jusqu’à ce que toute pensée étrangère ne disparaisse pour ne faire qu’une avec la sienne. S’appropriant la philosophie de Chopin, la phrase musicale d’Hervé Billaut ne fut faite que de simplicité  : « La dernière chose, c’est la simplicité. Après avoir épuisé toutes les difficultés, après avoir joué une immense quantité de notes et de notes, c’est la simplicité qui sort avec tout son charme, comme le dernier sceau de l’art ». Cette phrase de Chopin, Billaut l’a fait sienne. Tantôt pathétique, tantôt passionné, tantôt triste, voire suppliant, notre pianiste a dévoilé une palette sonore d’une richesse inégalable.

Pour clore cette somptueuse soirée, le public parisien s’est vu recevoir deux bis tout aussi riches et, encore une fois, tout à fait contrastés. Suscitant l’envie pressante d’écouter une nouvelle fois son enregistrement d’Ibéria (qui, il faut bien l’admettre, est loin de prendre la poussière sur nos étagères et que nous ne pouvons que vous conseiller!), Hervé Billaut nous a plongé au cœur de l’Espagne chaude et profonde à travers la Seguidilla d’Isaac Albeniz, grâce à une brillance et une gaieté des plus coquines et des plus audacieuses emplies d’une sensualité à fleur de peau, tellement délicate. A la grande surprise – et finalement au grand ravissement – de l’auditoire, et sous l’oreille et l’œil attentifs du compositeur et ami Jacques Casterede venu l’applaudir, Hervé Billaut a étonné par son interprétation d’Apocalypsis Rock, extrait de l’Hommage à Thelonius Monk. Œuvre imposée au Concours International Marguerite-Long (dont Hervé Billaut remporta cette même année le 3ème prix !) et avec laquelle il avait d’ailleurs gagné le Prix Spécial du Prince de Monaco pour la meilleure interprétation de l’œuvre contemporaine, ce qui lui avait valu son premier concert avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo… Comment aurions-nous pu ne pas être subjugués ? ! Une merveille !

Vous l’aurez compris, le moment musical passé en compagnie d’Hervé Billaut fut intense et d’une rare richesse. À l’origine d’une puissance d’imagination qui n’a d’égale que l’intensité des pulsions affectives et de la magnificence d’une palette sonore, si personnelle. Une soirée vécue comme un pur moment de grâce. Merci Hervé Billaut.

Crédit photographique : © DR

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Paris. Salle Cortot, 27-IV-2006. Robert Schumann (1810-1856) : Arabeske op. 18 ; Davidsbündlertänze op. 6  ; Gabriel Faure (1845-1924) : Thème et Variations en ut # mineur op. 73 ; Frederic Chopin (1810-1849) : Ballade n°4 en fa mineur op. 52 ; Polonaise en la bémol majeur op. 53 « Héroïque ». Hervé Billaut, piano.

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