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Les Heures persanes de Charles Koechlin, l’alchimiste magicien

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Charles Koechlin (1867–1950) : Les Heures persanes op. 65 (version orchestrale). Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWR, direction : Heinz Holliger. 1 CD Hänssler CLASSIC / SWR. Réf : CD 93. 125. Enregistré au Stadthalle Sindelfingen de Stuttgart le 19-23/01/04. DDD. Bonne notice multilingue (allemand, anglais, français). Durée totale : 58’03’’

 

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Le compositeur alsacien né à Paris en 1867 est sans doute un des compositeurs du siècle dernier les plus injustement ignorés. Cet homme éminemment curieux, intelligent, fasciné autant par les voyages, l’art que la photographie, la science et les découvertes astronomiques, est pourtant l’auteur de plus de 200 opus, dont la plupart sont des œuvres d’une profonde originalité, singulières notamment par leur orchestration inouïe et leur inventivité harmonique, des œuvres à la fois discrètes et souvent terriblement complexes, ce qui peut possiblement expliquer la diffusion si lente de sa musique. Remercions le formidable travail d’ et du label Hänssler pour faire revivre ces partitions passionnantes et leur rendre justice méritée (lire la chronique de la précédente parution).

Au début d’un XXe siècle parisien illuminé par l’impressionnisme de Fauré, de Ravel et de Debussy, Kœchlin a su se laisser influencer, prendre ce qui l’intéressait et se forger un langage musical personnel, très différent de ses contemporains ; véritable alchimiste des sons, le magicien Kœchlin a mijoté sa propre substance sonore, fruit d’expérimentations, de mélanges de tons et de couleurs les plus raffinés et les plus nuancés. La singularité du climat sonore, de l’atmosphère, voilà la première chose qu’on remarque en écoutant sa musique, avant même que commence tout développement harmonique ou thématique.

Les Heures persanes que propose le présent enregistrement dans une toute fraîche et merveilleuse interprétation de et de la Radio-Sinfonieorchester de Stuttgart, est un magnifique spécimen de cette alchimie de couleurs musicales inédites, d’autant plus que le sujet et l’inspiration de l’œuvre sont parfumés d’orientalisme.

Fasciné par l’Orient et de la littérature qui s’en inspire, (en particulier Shéhérazade, les contes des Mille et une nuit, les Nouvelles asiatiques, Vers Isaphan), le voyage musical que propose Kœchlin dans son op. 65 est un voyage onirique, un voyage au mystérieux pays de l’imaginaire, du rêve et du sommeil. Composé à l’origine pour piano seul, Kœchlin a fait par la suite une orchestration de cette œuvre qui est comme une sorte de poème symphonique à programme. On est plongé dès le début dans la sieste du « rêveur » ; commence alors son rêve, son aventure dans l’atmosphère mystérieuse d’un pays étranger et lointain. Plus qu’une simple description du contenu du rêve et de ses événements, du passage de la Caravane, de l’Escalade obscure, du fracas des rues de la ville, des Derviches dans la nuit, il s’agit de ressaisir en quelque sorte l’étoffe qualitative des vécus du rêveur, ses impressions naissantes, fuyantes, l’ambiance psychologique si étrange et si mystérieuse qui se manifeste au fur et à mesure que le voyage se poursuit, dans ces lieux si exotiques et quelque peu irréels, des lieux à peine esquissés, pleins de repères fugaces et insaisissables, que l’auditeur est bien forcé d’essayer de se représenter par lui-même. Ce n’est pas un cauchemar, cependant il règne comme un climat de légère anxiété, né du caractère imprévisible et fabulateur de l’imagination, de l’inconnu du rêve et de sa progression ; la musique est souvent douce, mais elle est tendue de façon presque permanente.

D’un point de vue purement technique, le langage musical de Kœchlin peut-être tout à fait être qualifié d’avant-gardiste ; il est l’un des premiers compositeurs à employer les techniques d’atonalité et de polytonalité. Son orchestre est d’une incroyable richesse de nuances et de couleurs, usant de mélanges instrumentaux les plus recherchés et les plus insolites. Mais au lieu de s’intéresser aux nouvelles techniques et aux nouveaux styles en eux-mêmes, Kœchlin s’y intéresse dans le but de créer de nouveaux climats sonores, ou comment trouver de nouveaux moyens pour représenter musicalement les différentes nuances, impressions et variations de couleur et de lumière. Il en résulte une musique très riche, très subtile, très fine, qui nécessite de la part de l’auditeur un redoublement d’efforts d’attention et de concentration. La musique de Kœchlin est difficile à mémoriser, même après plusieurs écoutes ; pas de mélodies toutes faites, clairement discernables par l’oreille, mais des atmosphères changeantes, des nuages de sons délicatement perceptibles. Un peu comme dans un rêve que l’on vit pleinement durant le sommeil, et dont au réveil il ne reste que quelques bribes d’images, d’enchaînements hasardeux ; on éprouve une difficulté extrême à se représenter dans sa pureté originelle le contenu et le déroulement du rêve dans ses moindres détails. Ainsi de la musique de Kœchlin, musique de rêve et de sommeil, sonorités inédites et envoûtantes… Laissez-vous rêver, envoûter, vous ne regretterez pas le voyage.

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Charles Koechlin (1867–1950) : Les Heures persanes op. 65 (version orchestrale). Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWR, direction : Heinz Holliger. 1 CD Hänssler CLASSIC / SWR. Réf : CD 93. 125. Enregistré au Stadthalle Sindelfingen de Stuttgart le 19-23/01/04. DDD. Bonne notice multilingue (allemand, anglais, français). Durée totale : 58’03’’

 
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