Lady Macbeth de Mzensk de Dimitri Chostakovitch

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Lady Macbeth de Mzensk, second opéra terminé de Chostakovitch et succès public phénoménal, devait constituer le premier volet d’une trilogie à la gloire de la femme soviétique. Staline, scandalisé, brisa net la carrière de l’opéra et fit abandonner au compositeur toute velléité d’autre création lyrique

 

Anniversaire

Genèse

Lady Macbeth de Mzensk, second opéra terminé de Chostakovitch et succès public phénoménal, devait constituer le premier volet d’une trilogie à la gloire de la femme soviétique. Staline, scandalisé, brisa net la carrière de l’opéra et fit abandonner au compositeur toute velléité d’autre création lyrique.

Cet opéra en quatre actes sur un livret du compositeur et du dramaturge Alexandre Preis est basé sur une nouvelle de Nicolaï Leskov qui raconte un fait divers de la province russe du XIXe siècle, et fut mis en chantier par Chostakovitch en 1930, tout de suite après la création de son premier opéra Le Nez. L’œuvre fut créée à Léningrad le 22 janvier 1934 et donnée deux jours plus tard à Moscou. Le succès fut tel qu’elle ne quitta pas l’affiche et atteignit en deux ans presque deux cents représentations.

En 1936, Joseph Staline se décida à voir Lady Macbeth de Mzensk, qui lui déplut, pas tant par sa musique que par la crudité des scènes sexuelles. La voici qualifiée de décadente et dégénérée par le Petit Père des Peuples indigné. Le 28 janvier 1936 parut dans le Pravda, organe du parti communiste, et par conséquent reflet de ses opinions, un article anonyme intitulé « le chaos remplace la musique » : « L’auditeur de cet opéra se trouve d’emblée étourdi par un flot de sons intentionnellement discordants et confus […] Il est difficile de suivre cette musique, il est impossible de la mémoriser […] cette musique est mise intentionnellement sens dessus-dessous […] Il s’agit d’un chaos gauchiste remplaçant une musique naturelle, humaine. La faculté qu’a la bonne musique de captiver les masses est sacrifiée sur l’autel des vains labeurs du formaliste petit bourgeois […] Ce Lady Macbeth est apprécié des publics bourgeois à l’étranger. Si le public bourgeois l’applaudit, n’est-ce pas parce que cet opéra est absolument apolitique et confus ? Parce qu’il flatte les goûts dénaturés des bourgeois par sa musique criarde, contorsionnée, neurasthénique ? ».

Cet article fut le signal de départ d’une campagne de presse et de mobilisation de l’opinion contre Chostakovitch, et Lady Macbeth disparut de la scène. Après l’ère stalinienne, le compositeur entreprit la révision de l’œuvre, principalement sous trois aspects : Le livret est édulcoré, la tessiture de l’héroïne, très aiguë afin de traduire son état d’hystérie, est transposée vers le bas, l’interlude symphonique illustrant la scène d’amour est supprimé. En 1963, cette mouture assagie est donnée sous le titre de Katerina Ismaïlova. En 1966 les autorités soviétiques décident de tourner un film tiré de l’opéra avec l’interprète préférée de Chostakovitch, Galina Vichnevskaia, qui tenta discrètement un retour partiel à la source en chantant sa partie dans la tessiture d’origine. En 1974, Galina Vichnevskaïa et son époux Mstislav Rostropovitch quittèrent l’URSS, avec dans leurs bagages la partition de la version originale de Lady Macbeth. L’enregistrement, qui fait encore figure de référence de nos jours, parut en 1979. Lady Macbeth de Mzensk était définitivement sortie du purgatoire, et de l’oubli.

Un opéra pornographique

Staline avait-il raison de voir dans cette œuvre un opéra pornographique ? Et quelle est la portée de cet érotisme absolu ? Tout commence comme une Madame Bovary soviétique. Dans la Russie profonde, une jeune femme mal mariée rêve d’une autre existence. Même milieu provincial et bourgeois, même ennui, même insatisfaction… mais Katerina n’est pas Emma, elle ne se perd pas dans des rêveries romantiques provoquées par l’ingestion à trop forte dose de romans à l’eau de rose, d’ailleurs elle ne sait pas lire, ce dont elle a besoin, c’est d’un homme, elle le sait et elle le dit. Nous apprenons en effet très vite que son mari est impuissant.

Aussi, quand ce bellâtre de Sergueï pointe le bout de son nez, il arrive en terrain conquis d’avance. Il traîne derrière lui une sale réputation de coureur de jupons, et manifestement il sait y faire avec les femmes. Quelques œillades bien placées, de belles paroles, et elles tombent toutes ! Son œil exercé reconnaît tout de suite une proie facile en Katerina, ce n’est pas qu’il tombe amoureux, loin de là, mais la femme du patron, quel trophée à ajouter à son tableau de chasse, et puis, qui sait, il pourrait bien obtenir par elle quelques menus avantages ?

Mais avant qu’il ne passe à l’attaque, se déroule une petite scène troublante. Les didascalies indiquent « dans la cour, les serviteurs de Zinovy s’amusent. Ils ont enfermé Aksinya dans un tonneau ouvert et refusent de l’en laisser sortir » De cette petite plaisanterie, la cuisinière sort la robe déchirée et des bleus sur les seins, symptômes assez singuliers quand on se trouve dans un tonneau. Serait-ce une scène de viol collectif qui ne veut pas dire son nom à laquelle nous assistons ? C’est en tous cas la thèse très explicite d’un film tiré de l’opéra, dans laquelle les chanteurs de la version Rostropovitch sont doublés par des acteurs visiblement plutôt habitués à la vidéo porno.

C’est à travers ce genre de situations à la fois dérisoires et violentes et d’une galerie de personnages secondaires hauts en couleur (un prêtre alcoolique, un paysan crasseux, des policiers corrompus, toute une noce se saoulant à la vodka) que Chostakovitch campe le décor pas vraiment reluisant d’un monde brutal et ignare dans lequel seules comptent les choses matérielles : Argent et sexe. Dans ce monde terrien, on ne soupire pas tels des amoureux transis, on baise, Chostakovitch l’a bien compris. Katerina Ismaïlova, toute charismatique qu’elle soit, ne fait pas exception à la règle. Sa passion ne peut être que sexuelle.

Le titre de l’opéra lui-même est une dérision. Mzensk, c’est le trou-du-cul du monde, la négation de la société, et cette Lady Macbeth ne peut y être qu’une meurtrière au petit pied : Tandis que le couple shakespearien assassine pour conquérir la royauté, l’ambition de ces amants-là est de mettre la main sur les biens du mari et d’accéder au statut de marchands. Trêve de digression. L’« innocente » plaisanterie faite à Aksinya met Katerina en rage, et provoque un premier affrontement entre Sergueï et elle. Bien évidemment, ni une joute verbale, ni un assaut d’intelligence : Une confrontation physique, une lutte à main nue, qui aura pour conséquence de révéler à Katerina la sensation de bras d’hommes autour d’elle, d’une poitrine masculine contre la sienne.

Le soir même, Sergueï s’introduit dans la chambre de Katerina, sous un prétexte de beau-parleur, il s’ennuie, un être cultivé tel que lui est en dessous de sa condition, il voudrait un livre… ou autre chose… La résistance de Katerina n’est que de pure forme, et nous voici rendus au fameux « interlude pornographique ». Et descriptif, il l’est réellement. Les petits coups de trombone imitent à s’y méprendre les poussées d’un membre masculin dans un vagin, quant au glissando final de l’instrument, « post coïtal » démarrant de l’extrême aigu pour « débander » dans une descente en demi-tons, il est bien plus qu’allusif…

Les interludes symphoniques sont nombreux dans Lady Macbeth de Mzensk, et ils ont plus ou moins les mêmes fonctions que dans Pelléas et Mélisande : Illustrer l’action, permettre les changements de décor et décrire les états d’âme des protagonistes. C’est peut-être à eux que Chostakovitch a réservé sa plus belle musique. L’« interlude pornographique » en particulier, est inouï d’incandescence. Dérangé un instant par Boris, le beau-père de Katerina, le couple reprend ses ébats. A défaut d’avoir une âme, Sergueï a de la santé. Arrive ce qui devait arriver, et au bout d’une semaine, Sergueï se fait pincer par le beau-père. Suit une nouvelle scène d’une terrible crudité : Boris fait fouetter, sur scène, l’amant de sa belle-fille tout en obligeant celle-ci à regarder. C’est alors que Katerina n’a plus le choix. Bien sûr, cela fait longtemps qu’elle marmonne « crève, c’est pour toi que devrait être le poison ! » quand le vieux Boris l’humilie un peu plus que d’habitude, mais ce ne sont que des mots. Elle ne peut plus se passer de Sergueï, et si elle veut le récupérer, elle n’a pas d’autre alternative que d’empoisonner le vieillard. Elle ne réfléchit même pas : Son amant est plus important que tout.

La suite de l’opéra nous place dans l’intimité du couple, une nuit de cauchemar, peuplée de fantômes, pour Katerina. On pourrait penser que leurs sentiments ont évolué d’une façon plus tendre, mais il n’en est rien. Ce que Katerina demande à Sergueï c’est : « Embrasse-moi, de sorte que j’aie mal aux lèvres, que le sang me monte à la tête, que les icônes tombent de leur emplacement ». Lui, ne montre aucune affection à sa maîtresse, ce qui lui importe, c’est le confort matériel qu’elle peut lui apporter, profiter au maximum de la situation. On sent même déjà de la lassitude et de l’agacement face aux terreurs nocturnes de Katerina. Elle n’est pas idiote, si elle veut garder Sergueï, elle sait qu’elle doit se débarrasser de son falot de mari et installer son amant à la place (« je ferai de toi un marchand, et je vivrai avec toi comme il convient (…) ce n’est pas ton affaire. Ton affaire, c’est de m’embrasser très fort, comme ça »). C’est-à-dire que son deuxième meurtre est prémédité, contrairement au premier, même s’il se déroule dans la précipitation d’un retour inopiné du mari avant la date prévue, et commandité par Sergueï (« Zinovy revient, ton époux légitime. Qu’en sera-t-il de moi ? Regarde, comment pourras-tu dormir avec ton époux légitime ? ») qui va même jusqu’à prêter main-forte : Pendant que Katerina étrangle Zinovy, il le maintient, puis l’achève en le frappant avec un chandelier.

Dans la nouvelle littéraire, Katerina supprime également le neveu de son mari, héritier de ses biens, en l’étouffant avec un oreiller. Cette scène n’a pas été retenue par Chostakovitch, peut-être parce que c’est le moins passionnel, le plus calculé des meurtres de Lady Macbeth, et que l’assassinat d’un enfant est toujours difficile à présenter pour un dramaturge qui veut rendre son personnage sympathique.

La partie de l’opéra dans lequel le couple se fait pincer donne lieu à une description satirique de policiers grotesques et corrompus. On a voulu y voir une allusion à la répression bureaucratique du régime communiste, tout comme dans le drame de Katerina un sous-entendu à la société soviétique qui broie les destins individuels. Cela reste à démontrer, en tous cas, ce n’est pas le sujet principal. Sur la route de la Sibérie, Katerina n’est pas malheureuse. Les aléas matériels lui importent peu, du moment qu’elle peut soudoyer les gardes pour aller du côté des hommes, retrouver son cher Sergueï. Mais celui-ci a changé. Sa maîtresse ne peut plus rien lui apporter, et il lui reproche même de se retrouver au bagne à cause d’elle, lui, l’instigateur et le complice du deuxième meurtre !

Il l’humilie publiquement et fricote avec une autre déportée. Le moment où ils vont tous deux s’isoler dans les fourrés en échange d’une paire de bas chauds extorquée à Katerina n’est ni montré, ni illustré musicalement, car ce n’est pas ce sexe-là qui importe, c’est le sexe vécu par Katerina, celui de la passion. Bien au contraire, cet instant est occupé par un splendide air de l’héroïne, bouleversant de désespoir.

N’ayant plus rien à perdre, puisqu’elle a perdu Sergueï, Katerina commet son dernier meurtre, le moins prémédité, le plus passionnel : Elle précipite sa rivale dans l’eau glacée de la rivière, et s’y noie avec elle. L’histoire se termine donc comme elle a commencé, en parallèle avec celle de Madame Bovary, par le suicide de l’héroïne. Mais ici l’acte est éclatant, ardent, violent, et ne s’effectue pas dans la solitude et le secret d’un poison ingéré en catimini au fond d’un boudoir. Car si Emma représente la rêverie romantique et bien peu la pratique, Katerina, c’est la sève, c’est la vie.

Les hommes de Katerina

Mis à part la cuisinière Aksinya et la prisonnière, plus utilités que personnages autonomes, Katerina est entourée d’hommes, ce qui est paradoxal pour un être aussi frustré. Mais aucun d’entre eux n’est particulièrement reluisant. Passons rapidement sur le mari, le falot, le lamentable Zinovy, incapable de mettre un enfant dans le ventre de son épouse et moins encore. On suppose que Katerina, qui vient d’un milieu misérable (« j’avais la vie plus belle quand j’étais fille ! Vrai, on était bien pauvres, mais au moins j’avais la liberté ») lui a mis le grappin dessus pour échapper à la pauvreté, car on ne l’imagine guère mariée de force, pas plus qu’on n’imagine un riche marchand arrangeant un mariage pour son fils avec une femme qui n’est pas de sa condition financière (« j’avais dit à mon fils n’épouse pas Katerina, il ne m’a pas écouté »). Mais elle était loin d’imaginer l’ennui, la frustration sexuelle, les vexations quotidiennes qui deviendraient son lot. Et dans la Russie du XIXe siècle, on ne divorce pas…

Vexations quotidiennes, disions-nous, et même humiliation permanente, car l’homme qui occupe la plus grande place dans la vie de Katerina jusqu’à l’arrivée de Sergueï, ce n’est certes pas son minable époux, mais son beau-père. Vieillard riche et inculte, paysan mal dégrossi, Boris est le portrait saisissant d’un homme de l’ancienne génération à qui tous, ouvriers, belle-fille, enfant, doivent se soumettre sans discuter, parce que c’est la loi d’un immuable code social. Il développe en outre un penchant sadique prononcé – ce n’est peut-être pas un hasard si son fils est si pusillanime – et passe une bonne partie de son temps à tourmenter Katerina. Les reproches de mauvaise foi pleuvent : « Une bonne épouse, vraiment : Cinq ans qu’elle est mariée, et elle n’a pas donné naissance à un seul enfant ! » (acte I scène 1) alors qu’il connaît très bien la cause du problème « Zinovy ne tient pas de moi : Il ne peut même pas contenter sa femme » (acte II scène 4).

L’acharnement semble permanent, à la fois par respect des vieux usages, et par plaisir. Quand Zinovy part quelques jours superviser les réparations du moulin, le terrible patriarche oblige Katerina à lui dire au revoir à genoux devant tous les ouvriers. Le fait qu’elle puisse tromper son fils semble une obsession, car il revient sur le sujet à plusieurs reprises, et il l’enferme à clé tous les soirs dans sa chambre. Désir inassouvi pour sa belle-fille ? C’est possible, car il va traîner sous ses fenêtres la nuit, mais il n’est pas plus capable que son fils (« si j’étais plus jeune, ne serait-ce que d’une dizaine d’années…alors, alors, je la réchaufferais (…) je vais la voir, allons. »). De la même façon, la manière dont il fouette Sergueï après l’avoir découvert sortant la nuit de la chambre de sa belle-fille doit être considérée à l’aune d’un mélange de jalousie, de sadisme et de respect des convenances. Il l’aurait peut-être tué de coups si Katerina n’avait pas pris les devants. Elle hait son beau-père et souhaite sa mort depuis longtemps (« rat toi-même ! C’est pour toi que devrait être le poison ! » acte I scène 1) mais ne passe à l’action que quand il devient un obstacle à la possession de Sergueï. Elle ne fait qu’éliminer froidement le gêneur, sans états d’âme.

Le portrait de Sergueï est déjà dessiné en creux dans le chapitre précédent. Contrairement aux Boris, qui sont une espèce en voie d’extinction, les Sergueï sont de toutes les époques. De nos jours, ils arborent un piercing à l’oreille et un tatouage négligemment dévoilé sur une épaule bronzée, ils parlent de filles comme du bétail (« elle est trop bonne ! ») et ne les considèrent que sous forme de tableau de chasse. Comment une femme si vibrante a-t-elle pu s’amouracher d’une telle « nullité mielleuse » (le mot est de Chostakovitch) ? C’est qu’elle vit dans un tel désert affectif, et puis c’est bien le seul, armé de son panache de coq de basse-cour, qui ait osé l’approcher. Hélas, il faut bien reconnaître aux Sergueï un sacré savoir-faire pour tourner les têtes aux plus endurcies, et ce sont ceux qui ont le moins de sentiments qui y réussissent le mieux. Une fois la femme du patron baisée, elle ne l’intéresse plus guère, il ne lui témoigne aucune affection et semble déjà lassé de cette maîtresse collante. A supposer que les meurtres n’aient jamais été découverts, il aurait probablement très vite trompé Katerina, et ne l’aurait jamais rendue heureuse.

Katerina, petite sœur, toi qui portes le même prénom que moi, Katiochka, qu’ont-ils fait de toi ?

Référence discographique : 2 CD EMI 7243 5 67776 Rostropovitch / Vishnevskaya, Gedda, Petkov et 1 DVD EMI FSKoAB Anissimov/ Secunde, Ventris

Illustration : Chaïm Soutine : Portrait de femme russe © Los Angeles Museum of Art

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