IVe centenaire de la naissance de Corneille

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Rouen. Salle des Etats de l’Archevêché. 9-VI-2006. Bénigne de Bacilly (vers 1625-1690) : « Des vrais sçavants la sagesse profonde » des Airs Spirituels (ed. de 1688). Médéric Corneille(?-1731) : « Ouvrages du Très-Haut », « Jette un œil de pitié » des Airs spirituels de meilleurs autheurs (1701). Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : « Qu’elle est lente cette journée… », « Phinée est plus aymé… » extraits de Phinée ; Stances du Cid (1681) » Perçé jusques au fond du cœur » (H. 457), « Que je sens de rudes combats » (H. 459), « Père, maîtresse, honneur, amour » (H. 458). Denis Gaultier (vers 1597-1672) : Andromède de la Rhétorique des Dieux (vers 1652). Constantijn Huygens (1596-1687) : « Graves tesmoins de mes délices… » (Pathodia Sacra et profana, Ballard, 1647). Louis-Nicolas Blondel : « Mes soupirs vous ont dit… » du XIe Livre d’Airs de différents autheurs (Ballard, 1668). Georges Brassens (1921-1981) : Marquise si mon visage… Conclusion de Tristan Bernard (1866-1947). Ensemble Les Meslanges. Thomas Van Essen, baryton. Jérôme Lefebvre, luth et théorbe.

Le grand siècle dans tous ses Etats !

Fermez les yeux, laissez-vous porter, il n’y a pas de doute, vous êtes au Grand Siècle, le roi ne devrait plus tarder. Son Excellence l’archevêque de Rouen ouvre la Salle des Etats du Palais de l’Archevêché au tout Rouen invité par la prestigieuse et savante Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, à passer deux journées autour de Pierre Corneille qui, au milieu de Flaubert, Monet ou encore Boieldieu, tient sa place dans le firmament rouennais. Cette docte et sérieuse assemblée s’est offerte une récréation d’époque avec l’ensemble .

Lorsque et Jérôme Lefebvre entrent dans la salle des Etats, en tenue d’époque avec Flutte, luth et Théorbe, pour s’installer sous le portrait de l’écrivain normand, il ne manque plus que les valets en livrée des grands salons parisiens. Avec eux, nous sommes plongés dans l’ambiance de ces célèbres salons qui perçaient déjà sous Louis XIV, où le divertissement culturel et musical ne se concevait pas sans quelques hauteurs intellectuelles. La mise en scène est à s’y méprendre. Avec le ton et la conviction du récitatif, nous découvre les profondeurs d’auteurs méconnus. Avec l’érudition qui convenait à cette assemblée académique, avec la passion qui lui est propre, il rompt, sans l’ombre d’une pompe obséquieuse, la distance entre le public et la musique, entre le musicologue initié et l’auditoire néophyte. Avec Jérôme Lefebvre, ils théâtralisent, sans rien laisser paraître, un véritable cours de musicologie illustré.

Créés en 1997, dans le but d’explorer et de faire découvrir le paysage musical baroque, sont un exemple réussi de vulgarisation. La musique n’est pas affaiblie par une mauvaise démarche qui la rabaisserait pour être accessible par un public considéré comme irrécupérable. Au contraire, le public est discrètement élevé au niveau de la musique par le truchement de la passion et de la mise en scène. Corneille n’est ici qu’un prétexte en forme de fil rouge, pour présenter un visage peu connu de la musique baroque. Généralement de cette période, le grand public (même averti) retient Marc Antoine Charpentier et son Te Deum, l’écrasant Lully omniprésent, la musique religieuse des grandes messes, quelques opéras. Mais ces petites scénettes diverses et variées et cette musique, faire valoir du théâtre restent souvent dans l’ombre. L’ombre d’un Corneille lui-même qui ne la considérait que comme accessoire, l’ombre d’un Lully qui régnait en maître sur cette terre de composition. C’est pourtant une véritable réussite de Marc Antoine Charpentier que d’avoir su s’imposer en dehors des autorisations de Lully et d’avoir peu à peu fait de la musique de théâtre une composition à part entière et non plus le passage obligé des changements de décors, particulièrement importants avec l’utilisation des machines, notamment à l’occasion d’Andromède. Nous tournons là une des pages de cette longue épopée qui tente d’harmoniser et d’équilibrer le drame, le texte et la musique. Epopée qui parcourt les siècles de ses formes aussi différentes que l’opéra, le poème symphonique ou encore la musique de film.

Mais, Les Meslanges n’en restent pas là et leur passion de la recherche, de la redécouverte et de la réhabilitation est pour nous l’occasion d’entendre de petites perles rares, comme le trop peu connu Bacilly, ou Médéric Corneille ou… Brassens et Tristan Bernard que seule l’érudition pouvait intégrer avec humour et à propos. Ce fut enfin l’occasion pour Jérôme Lefebvre d’alterner entre luth et théorbe. Il est toutefois dommage que cette dernière se soit révélée parfois un peu sèche et peu équilibrée ou en harmonie avec la voix remarquablement bien posée de . Cependant les soufflets parfois exagérés nuisaient à la compréhension du texte régulièrement peu audible.

Enfin, compte tenu de la passion et de la qualité pédagogique, espérons que le temps permettra à ces jeunes musiciens de développer leur technique musicale et d’affiner davantage le sens de l’interprétation. C’est peut être ce qu’il manque pour que l’ensemble entre de plein pied dans la cour des grands, comme il nous a fait entrer pour quelques minutes dans la cour du roy.

Crédit photographique : © Thomas Van Essen

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