Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Du pré à la cour, du parvis à l’autel de Graville

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Le Havre. Prieuré de Graville. 18-VI-2006. Anonymes médiévaux, d’après les manuscrits du Livre Vermeil de Montserrat, de Londres, de Paris Arsenal et de Bayeux. Guillaume de Machaut (c. 1300-1377) : « Comment qu’à moi ». Ensemble Tempus Paris : Francisco Orozco, chant, luth, citole ; Christophe Deslignes, orguines et voix ; Bruno Caillat, percussions.

IIe Festival de musique médiévale

Quelque part sur les hauteurs du Havre, un petit prieuré dans le plus pur style du roman normand, accueillait dimanche 18 juin 2006, ses « Deuxièmes prieurales », sous l’égide des amis du Prieuré de Graville. Après les estampilles royales proposées l’années dernière, le prieuré de Graville nous invitait à entrer dans une « autre approche de la danse au Moyen-âge ». Le défi n’est pas des moindres. Le Moyen-âge est victime de bien des calomnies et de nombreux raccourcis dus pour l’essentiel aux auteurs de la Renaissance eux-mêmes, désireux de se démarquer du passé pour mieux émerger dans une Rinascita de l’époque antique enfin retrouvée après mille ans d’obscurantisme et d’immobilisme. Pris dans sa haine personnelle à l’encontre du pouvoir impérial et appuyé sur son idéologie anti-monarchiste et anti-cléricale, Jules Michelet accentua dans l’historiographie officielle du XIXe siècle cette idée d’un entre deux âges, comme mille années inutiles en forme de temps perdu. Même si depuis quelques années le Moyen-âge regagne les faveurs du public, comme une pause ludique dans la vie moderne, il n’en demeure pas moins victime de son image male dégrossie et avilissante. Pourtant, pour qui veut bien se pencher sur son chevet, tout y est en germe et cette Renaissance si fière d’elle-même et si méprisante n’en est que l’aboutissement.

La musique en est un des exemples les plus saisissants. Caricaturée à l’extrême par les films grands publics, elle semble cantonnées aux divertissements criards, au chant grégorien et à l’amour courtois uniformes sur mille ans. La musique médiévale, au contraire, est un laboratoire sans cesse en gestation. Les instruments se créent, s’adaptent, se transforment, tandis que le répertoire se diversifie et que les techniques se mettent en place. Le thème choisi pour ces deuxièmes prieurales en est une parfaite illustration. Sur la notion générique de la danse, le concert s’est offert quatre moments très distincts, répondant à la distinction médiévale elle-même. La nature, l’appel ecclésiastique, la danse de cour et enfin la danse chorégraphique nous ont donné l’occasion de parcourir autant de genres différents que d’époques, d’auteurs et aussi d’ambiances. Car l’une des caractéristiques de la musique médiévale et encore de certains moments musicaux du baroque, c’est précisément de faire pénétrer ou d’accompagner une ambiance. Pour comprendre la musique médiévale, il faut la rejoindre et se laisser rejoindre par elle. Ne lui demandons pas ce pourquoi elle n’est pas. La musique au moyen âge est tout à la fois un divertissement, un lieu d’expression et de mémoire qui accompagne la vie quotidienne. Ne lui demandons pas d’être un concert de virtuosité. Le texte y est souvent très important et les plus grands poètes de l’époque, comme , sont souvent les plus grands compositeurs. Il est à cet égard dommage que la diction de ait été si peu audible sur un texte de vieux français, déjà difficile à comprendre. De même, était-il à propos de prononcer les textes latins sur le mode italianisé imposé au début du XXe siècle par le pape Pie X ? Cette question de la diction et de l’audition, pourtant primordiale pour le Moyen-âge, fut donc malheureusement le point le plus délicat que dut ressentir le public particulièrement âgé. C’est d’autant plus regrettable que , possède une très grande technique vocale et maîtrise de sa voix qu’il sait faire sonner avec force et surtout avec chaleur et conviction. C’était une véritable joie de le regarder si heureux de jouer et de faire partager ce qui est incontestablement sa passion. On ne peut en dire de même de et de son orguine. Très désinvolte dans son jeu, il n’est jamais parvenu à donner une réelle dimension à l’organum. Certes, conçu comme instrument d’appoint à l’origine, les jeux de l’orguine se sont tout de même développés au cours du temps au point d’en faire un instrument non seulement complet, mais un élément important du développement de la polyphonie. Tout au long du concert, il n’est jamais parvenu non plus à réguler correctement la soufflerie qu’il actionnait mécaniquement, comme il se doit. A l’inverse, saluons l’excellence de Bruno Caillat aux percussions. Maîtrise, talent et génie qui ont donné une place de choix à ce qui est pourtant généralement considéré comme un simple accompagnement de rythme pour la danse. Au-delà des limites, cette après midi fut une importante contribution à la vérité de la musique médiévale, une illustration de sa richesse que l’ensemble Tempus Paris peut se prévaloir d’honorer et de rayonner.

Crédit photographque : © 2èmes Prieurales de Graville

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Le Havre. Prieuré de Graville. 18-VI-2006. Anonymes médiévaux, d’après les manuscrits du Livre Vermeil de Montserrat, de Londres, de Paris Arsenal et de Bayeux. Guillaume de Machaut (c. 1300-1377) : « Comment qu’à moi ». Ensemble Tempus Paris : Francisco Orozco, chant, luth, citole ; Christophe Deslignes, orguines et voix ; Bruno Caillat, percussions.

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