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Fondé en 1991, le a reçu en quinze ans l’enseignement des Borodine et de , altiste du Quatuor Beethoven, les deux formations de quatuors qui ont le plus compté pour Chostakovitch. ResMusica a rencontré à Bruxelles Gilles Millet et Guy Danel, deux hommes qui ont vu les hommes qui ont vu Chostakovitch.

« L’attrait pour la musique de Chostakovitch était pour nous naturel. »

ResMusica : Vous avez formé votre quatuor en 1991, et vous vous êtes aussitôt consacrés aux quatuors de Chostakovitch, un compositeur alors largement mésestimé en France.

 : L’attrait pour sa musique était pour nous naturel. Nous avions l’impression qu’elle avait été écrite par notre père, notre grand-père, nos aïeux connus.

RM : N’était-ce pas néanmoins un choix risqué ?

QD : On a effectivement tout entendu à l’époque. Que la musique de Chostakovitch était légère, facile. Et qu’elle vidait les salles. Depuis, heureusement la perception de l’importance de l’œuvre a complètement changé.

RM : La musique de Chostakovitch paraît indissociable de l’histoire de l’Union Soviétique. Quelle importance accordez-vous à cet héritage ?

QD : Travailler étroitement avec les musiciens qui ont connu Chostakovitch a été pour nous fondamental. La décision de fonder le Quatuor Danel est contemporaine à notre rencontre avec les Borodine, qui étaient alors pour nous l’unique référence dans ce répertoire. Nous avons fait deux stages d’une dizaine de jours à Aldeburgh en 1991 avant d’y être trois mois en résidence dont six semaines avec les Borodine. Pour Valentin Berlinsky, violoncelliste et fondateur du Quatuor Borodine, on ne pouvait pas être à la fois musicien d’orchestre et jouer en formation de quatuor. Le quatuor exigeait qu’on s’y consacre entièrement. Nous avons réfléchi quelques mois, puis nous sommes revenus lui annoncer que nous renoncions à nos carrières individuelles pour fonder le quatuor Danel. Il a été très sensible à cette détermination. Nous travaillons avec lui encore aujourd’hui.

RM :Vous êtes probablement la formation hors de Russie qui a le plus travaillé auprès des Borodine ?

QD :Oui. Aucun quatuor occidental n’a eu la chance de travailler aussi longtemps que nous avec les Borodine.

RM : Et chez les Russes, y a-t-il un quatuor qui a particulièrement travaillé avec eux ?

QD : On pourrait citer le Quatuor Dominant, qui sont restés très proches et voient les Borodine encore très souvent.

RM : A-t’il été facile pour un quatuor de retenir l’attention du Quatuor Borodine face aux formations russes ?

QD : Les Borodine ne cherchaient pas à se limiter à des élèves russes. Mais on a peut-être bénéficié d’un moment d’ouverture. Dans le monde post-soviétique fragilisé des années 90, il y avait d’autres opportunités pour les musiciens doués que de s’astreindre exclusivement à l’étude du quatuor au cordes.

RM : De quelle manière avez-vous reçu l’enseignement des Borodine ?

QD : Fin 1991, nous avons obtenu le second prix lors du Concours International de quatuor à cordes à Saint-Pétersbourg. Sur le retour, nous avons été bloqués la nuit du 24 décembre à l’aéroport d’Heathrow à Londres, l’aéroport était vide, il n’y avait que nous avec notre prix, et quelques balayeurs au petit matin. Nous avions raté Noël mais c’est un grand souvenir. Début 1992, nous étions avec Valentin Berlinsky, le violoncelliste, Mikhail Kopelman le premier violon et Dmitri Chebaline l’altiste, à Aldeburgh en résidence, nous avons travaillé l’intégrale des Quatuors en trois mois, au moins sept heures de répétitions par jour, y compris les week-ends, nous avons continué à ce rythme pendant 5 ans.

RM :Comment les Borodine enseignaient-ils ?

QD : Soit en résidence, soit par de très régulières séances de travail qui se tenaient à l’occasion de leurs concerts dans des pays proches. Le principe d’une résidence demande un rythme de travail qui s’inscrit bien dans un certain héritage soviétique. Le Quatuor Borodine n’a accepté aucuns honoraires pour leur enseignement. Mikhail Kopelman, qui a été le premier violon pendant vingt ans, se concentrait beaucoup sur la technique. Chebaline, l’altiste, lui, est affectif. Berlinsky racontait qu’il avait suggéré à Chostakovitch dans le début du Quatuor n°3 de jouer pizzicato au lieu d’arco. Chostakovitch lui avait répondu : « En effet c’est beaucoup mieux comme ça, mais gardez votre archet… ». D’une grande culture, remarquable pédagogue, Berlinsky est très concerné par la technique du quatuor et il raconte beaucoup d’anecdotes. Musicalement, on peut dire qu’il vise à « l’efficacité », même si le terme n’est pas parfait.

RM :Que veut dire « être efficace » pour un musicien ?

QD : C’est un terme plus souvent utilisé parmi les musiciens de jazz et de rock. Avec sa connaissance de Chostakovitch et de sa musique, un grand interprète comme Berlinsky procède à des ajustements d’interprétation afin de faire sonner tel ou tel passage de la manière la plus expressive et la plus explicite. Berlinsky est quelqu’un de dirigiste dans la transmission de son interprétation, mais cela ne l’empêche pas d’évoluer dans ses conceptions au fur et à mesure des années. En cela, il a une attitude très différente de , l’altiste du Quatuor Beethoven.

RM : Gardez-vous un souvenir marquant de vos séances de travail avec les Borodine ?

QD : Oui, Berlinsky qui nous remet une copie de toutes leurs partitions des quatuors de Chostakovitch, ou Chebaline qui nous offre du pain et des fruits. C’était un symbole important.

RM : Le Quatuor Beethoven a été la formation la plus proche de Chostakovitch. Quelle a été votre relation avec Droujinine, l’altiste des Beethoven ?

QD : En 1993, nous avons remporté le 1er prix du Concours Chostakovitch ex-æquo avec le Quatuor Anton, et Droujinine était dans la salle. Nous avons depuis lors travaillé avec lui. Le Quatuor Beethoven précède les Borodine d’une demi-génération. Ils ont vécu et travaillé dans un environnement très différent. Ils ont assuré la création de treize des quinze Quatuors, dont six avec Droujinine comme altiste. Dans son enseignement, Droujinine insistait pour qu’on l’on interprète en respectant le texte de la partition à la lettre. Il ne se donnait aucune liberté, les seules modifications qu’il acceptait étaient celles que Chostakovitch avait lui-même opérées. Sur la partition du Quatuor n°12, Droujinine nous a montré un accent, indiqué dans la partition : « Cet accent, c’est moi qui l’ai créé ! ». Chostakovitch l’avait ajouté sur une suggestion de Droujinine, et celui-ci en éprouvait une immense fierté.

RM : Comment définiriez-vous le jeu respectif des Borodine et des Beethoven ?

QD : Berlinsky a façonné son interprétation avec Chostakovitch. Les Borodine ont signé les versions majeures des quatuors de Chostakovitch, mais cela reste leur interprétation. Il y a des problèmes de propreté dans les enregistrements des Beethoven, qui caractérisent souvent les enregistrements de cette génération, réalisés dans des conditions plus difficiles et avec des moyens techniques plus limités, mais il y a des choses troublantes. Droujinine nous a appris à revenir au texte, il nous a donné une dimension plus intimiste de l’œuvre, plus intériorisée peut-être. Il nous a aussi proposé une vision de Chostakovitch plus dans la continuité des grands classiques, en particulier Haydn et Beethoven. Par exemple, il nous a dit un jour, « un intervalle, ce n’est pas une distance, c’est un chemin ».

RM :Vous définiriez-vous comment le plus russe des quatuors français ?

QD : Oui, vraisemblablement, car notre interprétation doit beaucoup au Quatuor Borodine comme au Quatuor Beethoven par l’intermédiaire de Fiodor Droujinine, ce dernier étant toutefois un tenant de la grande école franco-belge. Nous avons passé des centaines d’heures ensemble, le temps après les répétitions est aussi important, les traditions orales qu’ils nous ont transmises sont si importantes.

RM : Dans votre interprétation des quatuors de Chostakovitch, notamment celle de votre intégrale, quelle importance accordez-vous finalement au contexte historique soviétique ?

QD : Ce contexte nous a souvent été raconté entre autre par les musicologues qui ont participé à l’élaboration du livret : Frans Lemaire et David Fanning. A l’instar de la plupart des spécialistes de la musique soviétique, ils font partie de notre entourage proche. En tant que musicien, nous ne pouvons certainement jamais faire abstraction du contexte dans lequel ont vécu les créateurs, mais Droujinine avait subi de plein fouet la période stalinienne, certains de ses proches avaient été emportés dans les purges. Un jour il nous dit cette chose tout à fait étonnante, et qui répond probablement à votre question : « Notre vie, c’était notre famille, nos amis, la musique. Le reste, c’était des circonstances ».

* Marc Danel premier violon. Gilles Millet second violon. Vlad Bogdanas alto. Guy Danel violoncelle

Crédits photographiques : © Quatuor Danel

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