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Redécouverte de Le Feste d’Apollo de Gluck

À emporter, CD, Opéra

Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Le Feste d’Apollo. Avec : Ditte Andersen, Cirene, Bauci ; Ann Hallenberg, Aristeo, una pastorella ; Marie Lenormand, Cidippe, Filemone ; Magnus Staveland, Ati, Giove. Les Talens Lyriques, direction Christophe Rousset. 2 CD Ambroisie référence AMB 9995. Enregistré en 2006. Notice français-anglais (un peu fouillis) Durée : 2heures 15.

 

« Ce disque est une histoire d’amour. Celle de Vincent et Caroline Guiot pour leur petit Philémon, atteint d’une maladie rare et reparti trop tôt vers son étoile. Vincent a créé, un an plus tard, l’association Les sept vies de Philémon, autour d’un constat : la lutte contre les maladies rares souffre d’un manque cruel de moyens et d’un vrai déficit de médiatisation. Autour aussi d’un parti pris : on ne demande pas d’argent, on crée un spectacle, on conçoit un disque dont la qualité attirera un large public, dont les bénéfices iront à la recherche et aux associations des familles de personnes atteintes. » Tel est le début du texte de présentation de ce coffret. Que rajouter après cela ? Que dire d’autre ? Face à une telle peine, la tâche du critique musical paraît bien futile et bien inutile. Bref. Après un premier disque de jazz dont les produits ont été reversés à la recherche, l’association propose un CD au nom de circonstance, Philémon et Baucis. Cet opéra-ballet, ou fête théâtrale, commandée à pour le mariage du duc de Parme Ferdinand, petit-fils de Louis XV, et de l’archiduchesse d’Autriche Marie-Amélie, sœur de Marie-Antoinette, se nomme en réalité Le Feste d’Apollo, Philémon et Baucis n’en constituant qu’un acte. Donné le 24 août 1769, il ne fut plus jamais rejoué depuis. La partition a été exhumée par Vincent Guiot à la Bibliothèque Nationale Suisse à Berne.

Cette œuvre de circonstance se devait forcément d’être fastueuse, avec des décors somptueux et la contribution des gosiers célèbres du temps. Le sujet en était les différentes formes de l’amour, et comprenait un prologue et trois actes : Orfeo, qui n’est autre qu’une reprise remaniée en sept scènes du célèbre Orfeo créé à Vienne et qui deviendra plus tard Orphée et Eurydice, Aristeo et Bauci e Filemone. Seuls ces deux derniers actes ont été enregistrés dans le présent coffret. Si Orfeo et Alceste avaient déjà été composés en italien par Gluck à l’époque, il n’était pas encore devenu le grand réformateur de l’opéra français. On pourrait donc considérer Le Feste d’Apollo comme une sorte de chaînon manquant entre les compositions viennoises et les compositions françaises de Gluck. Et il est vrai que l’œuvre mêle habilement les influences françaises et italiennes (rappelons que Gluck s’était taillé la spécialité de réécrire des opéras-comiques français pour la cour de Vienne). Il est pourtant difficile de se faire une idée précise de l’aspect novateur – ou non – de l’œuvre.

Tout d’abord parce que l’on parle dans la plaquette d’opéra-ballet, et que l’on n’entend aucune musique de danse sur ces deux CD. Ont-elles été coupées ? La plaquette et le texte plus complet présenté sur le site de l’association, bien que très diserts sur le propos historique, sont muets à ce sujet. Une petite analyse musicologique, ou une explication de sur ses choix interprétatifs auraient pourtant été les bienvenus. De la même façon, faute de l’entendre, on ne sait pas en quoi consiste le remaniement d’Orfeo, dont l’original est bien pourvu en musique de danse. Car s’il existait des ballets, la physionomie de l’œuvre aurait alors été tirée vers l’opéra-ballet, c’est-à-dire vers la musique française. Or qu’entendons-nous dans ces deux CD ? Deux charmantes pastorales, ni meilleures, ni pires que beaucoup d’autres, mais pas franchement révolutionnaires : un grand air, quelques ariettes, quelques duos et trios, quelques chœurs très courts, et des récitatifs secs, la patte du compositeur se faisant surtout sentir dans les morceaux orchestraux (ouverture, tempête…). Même les sujets sont simplifiés pour faire tenir le livret en un seul acte. Ainsi le texte d’Ovide a-t-il été bien raccourci, Philémon et Baucis sont jeunes dès leur entrée sur scène, le thème de l’amour de vieillesse n’est simplement pas effleuré. Entendons-nous bien. Toute redécouverte d’une œuvre de Gluck est une bénédiction, et notre propos ne diminue en rien ni le mérite de , ni la valeur de l’initiative de l’association Les sept vies de Philémon. Mais, tout comme on se demande depuis des lustres, malgré ce qu’on a pu lire sur le sujet, ce que Paride e Elena du même compositeur apporte de neuf à l’opera seria, on se dit que les assertions forcenées sur Gluck, réformateur de l’opéra, concernant la moindre de ses œuvres, même la plus mineure, relève plus de l’incantation que de l’analyse, de l’idée que si Gluck a apporté un sang nouveau à l’opéra français, il n’a pu que l’avoir fait pour toutes les autres formes : opéra-comique, opera seria, opéra-ballet…

Pour servir l’œuvre, Christophe Rousset a choisi, non pas de ces vedettes connues, parfois un peu rassies, dont le seul nom fait vendre, mais bien au contraire de jeunes voix inconnues, parfois un peu vertes, mais si fraîches !

La part du lion revient à la soprano , à qui sont dévolus l’air de bravoure de chacun des actes. Celui d’Aristeo n’est autre qu’une traduction en italien d’» Amour vient rendre à mon âme » qu’on retrouvera par la suite dans Orphée et Eurydice, celui de Bauci e Filemone est s’il est possible plus terrifiant encore, hérissé de redoutables difficultés : vocalises vertigineuses, suraigus… La jeune chanteuse s’en sort avec les honneurs, et si tous les obstacles ne sont pas encore parfaitement maîtrisés, au moins sont-ils crânement assumés. Deux mezzos, et , et un ténor, Magnus Staveland, se partagent le reste de la distribution d’une écriture bien plus modeste, avec de charmantes voix bien éduquées. On retiendra surtout le beau timbre fruité de .

On aime toujours autant le son clair et précis des Talens Lyriques, Christophe Rousset se confirmant comme l’un des chefs baroqueux actuels les plus excitant.

Site de l’association Les sept vies de Philémon : www. philemonetbaucis. com

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