Musique orchestrale française transcendée par Paul Paray

À emporter, CD, Musique symphonique

Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Symphonie n°3 « avec orgue » ; Samson et Dalila, bacchanale. Paul Paray (1886-1979) : Messe pour le Cinquième Centenaire de la Mort de Jeanne d’Arc. Édouard Lalo (1823-1892) : Le Roi d’Ys, ouverture ; Namouna, suite n°1. Henry Barraud (1900-1997) : Offrande à une Ombre. Ernest Chausson (1855-1899) : Symphonie en si bémol. Jacques Ibert (1890-1962) : Escales. Maurice Ravel (1875-1937) : Rhapsodie espagnole ; Alborada del gracioso ; Pavane pour une Infante défunte ; La Valse ; Le Tombeau de Couperin. Georges Bizet (1838-1875) : Patrie, ouverture ; Carmen, suite ; L’Arlésienne, suites n°1 & n°2. Ambroise Thomas (1811-1896) : Mignon, ouverture & gavotte ; Raymond, ouverture. Louis-Ferdinand Hérold (1791-1833) : Zampa, ouverture. Daniel-François-Esprit Auber (1782-1871) : Les Diamants de la Couronne, ouverture. Charles Gounod (1818-1893) : Faust, musique de ballet. Hector Berlioz (1803-1869) : Les Troyens, chasse royale et orage. Jules Massenet (1842-1912) : Phèdre, ouverture. Detroit Symphony Orchestra, direction : Paul Paray. 5 CD Mercury Living Presence. Réf. : 475626-8. ADD. Enregistré à Detroit de mars 1956 à mars 1962. Notices unilingues (anglais) succinctes. Durée : 72’48’’- 72’43’’- 67’44’’- 72’02’’- 68’13’’

 

Paul_ParayQuel éblouissement sonore ! Et quelle vitalité !… Et pourtant, avant l’arrivée de à Detroit, l’Orchestre Symphonique de la Motor City était moribond… Le label américain Mercury avait le don de détecter les chefs-médecins d’orchestre de l’époque : non seulement pour le Detroit Symphony, mais aussi pour l’Eastman-Rochester Orchestra, et surtout Antal Doráti pour Dallas, Minneapolis, Washington, Detroit (encore), Londres… Tous trois ont su donner à leurs orchestres respectifs les vitamines nécessaires pour accomplir de véritables prouesses pyrotechniques sonores qui soient cependant tout autant – et d’abord – du grand art. Par ailleurs un coup d’œil sur la liste – arrêtée à la date de 2005 – des divers directeurs musicaux et chefs d’orchestres principaux de l’Orchestre Symphonique de Detroit révèle la primauté de dans le domaine de l’enregistrement sonore : Weston Gales (1914-1917) : 0 enregistrement ; Ossip Gabrilowitsch (1918-1936) : 2 enregistrements ; Franco Ghione (1936-1940) : 0 enregistrement ; Victor Kolar (1940-1942) : 6 enregistrements ; Karl Krueger (1944-1949) : 2 enregistrements ; (1951-1963) : 70 enregistrements ; Sixten Ehrling (1963-1973) : 2 enregistrements ; Aldo Ceccato (1973-1977) : 0 enregistrement ; Antal Doráti (1977-1981) : 16 enregistrements ; Gunther Herbig (1984-1990) : 1 enregistrement ; Neeme Järvi (1990-2005) : 40 enregistrements.

Premier Grand Prix de Rome en 1911, Paul Paray (1886-1979) succéda à Camille Chevillard en 1923 comme chef principal de l’Orchestre des Concerts Lamoureux, puis en 1932 à en tant que chef de l’Orchestre des Concerts Colonne : avec ces deux orchestres, il grava quelques 78 tours/min pour la Columbia française et Polydor ; on peut trouver l’un ou l’autre de ces enregistrements dans le double album Cascavelle consacré à l’Orchestre Colonne (VEL 3066). Toutefois l’essentiel de la carrière discographique de Paul Paray s’accomplira avec l’Orchestre Symphonique de Detroit : il fut l’un de ces quelques grands chefs français à diffuser la culture musicale européenne aux États-Unis, tout comme Pierre Monteux, Charles Münch, Jean Martinon et plus tard Pierre Boulez. Moins médiatisé, à l’instar de Martinon, que les autres, Paray serait actuellement bien oublié si Mercury n’avait réédité la quasi-totalité de ses enregistrements stéréophoniques, dont ce coffret de cinq CDs, proposé à prix d’ami, constitue une véritable fête glorifiant la musique symphonique française. Bien sûr, les pages proposées ici ne sont pas toutes du même niveau artistique : les Ouvertures de Thomas, Hérold et Auber ne peuvent se comparer aux œuvres de Chausson, Ibert et Ravel, tout en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’une tout autre époque régie par des critères bien différents. Le miracle est que Paray, musicien au goût infaillible, s’attache à ciseler ces œuvrettes avec autant de soin et d’amour que s’il s’agissait de chefs-d’œuvre confirmés, montrant ainsi son absence totale de parti-pris et sa grande probité intellectuelle et artistique.

Évidence des structures, textures sonores aérées, clarté et équilibre des voix intérieures, rythmique ferme et précise, sensibilité frémissante, telles sont les caractéristiques interprétatives de Paul Paray, quelle que soit l’ampleur des partitions concernées. Prenez la Symphonie n°3 « avec orgue » de Saint-Saëns, par exemple : la noblesse et la grandeur de cette œuvre, qui sont indéniables, incitent trop souvent les chefs à boursoufler l’expression en des tempos trop lents, avec comme plus bel exemple la lourdeur pachydermique des passages fugués du Finale. Rien de tout cela évidemment dans l’interprétation de Paray illuminée d’un Scherzo vif-argent insurpassé et de la présence incomparable du légendaire organiste Marcel Dupré (1886-1971), ami d’enfance du chef. Cette version de référence n’a vraiment de rivale que celle plus instinctive de Charles Münch et son célèbre Orchestre Symphonique de Boston (SACD BMG-RCA 82876613872).

C’est un réel plaisir de retrouver les œuvres de Lalo proposées ici : nous n’avons jamais compris pourquoi on joue si peu de nos jours son bel opéra Le Roi d’Ys, et même l’Ouverture jadis très populaire ne tente plus que rarement les chefs d’orchestre. Autres temps, autres modes… Il est d’autant plus réconfortant d’en entendre l’exécution parfaite de Paul Paray, si prenante, depuis ces moments de tendresse méditative jusqu’au déluge sonore final, le tout entièrement sous contrôle absolu (les trompettes !) : seul André Cluytens s’en est approché, dans sa splendide intégrale incompréhensiblement supprimée du catalogue EMI depuis des lustres… Par ailleurs il est bien dommage que Paul Paray n’ait enregistré que la Suite de ballet n°1 de Namouna, contrairement à Jean Martinon qui en avait gravé les deux Suites, augmentées de la Valse de la Cigarette (DG). Tel quel, Paray se place en tête, aux côtés de Martinon et Ansermet, pour cette partition ensoleillée dont Debussy, pourtant avare de compliments, disait : « Parmi trop de stupides ballets, il y eut une manière de chef-d’œuvre : la Namouna d’Édouard Lalo. On ne sait quelle sourde férocité l’a enterrée si profondément que personne n’en parle plus… C’est triste pour la musique. »

En ce qui concerne la Symphonie en si bémol de Chausson, la comparaison de Paray avec Münch révèle deux visions essentiellement différentes : Münch (BMG-RCA) manifeste une urgence inquiète, un dramatisme absents chez Paray, plus raffiné et olympien. Affaire de conception. Par ailleurs, même si Paray manque quelque peu de sensualité sonore au début trop rapide de Rome-Palerme, le premier tableau des Escales de Jacques Ibert, il ne faut pas oublier qu’il créa l’œuvre le 6 janvier 1924 aux Concerts Lamoureux, et il nous en livre ici une version globalement sensationnelle. Et sensationnels, tous les Ravel de Paul Paray le sont également, au plus haut niveau, et nous n’hésitons pas à considérer son Tombeau de Couperin comme le plus équilibré et le plus satisfaisant en disque (et avec toutes les reprises effectuées, ce qui n’est pas toujours le cas).

Signalons enfin deux raretés : d’abord la bouleversante Offrande à une Ombre composé par Henry Barraud en hommage à son ami le compositeur et chef d’orchestre Maurice Jaubert, tué en 1940, et à son frère Jean Barraud, assassiné par la gestapo en 1944 ; ensuite, de Paul Paray lui-même, cette Messe pour le Cinquième Centenaire de la Mort de Jeanne d’Arc, créée à Rouen en mai 1931, qui rappelle le brillant Premier Grand Prix de Rome en 1911 de notre chef, et que qualifia d’» œuvre d’une force et d’une noblesse qui la hissent d’emblée aux sommets ». Si le sujet évoque immanquablement l’oratorio Jeanne d’Arc au Bûcher d’, l’œuvre de Paul Paray n’est bien sûr pas de la même envergure, et ce n’est d’ailleurs pas son but ; toutefois elle est touchante, s’écoute agréablement et mérite de survivre en disque comme au concert.

Après toutes ces richesses, espérons qu’Universal publiera un volume 2 de musique orchestrale française reprenant des œuvres de Chabrier, Roussel, Debussy, Ravel (bis), Suppé, Auber (bis), Berlioz, Schmitt etc… Et il existe au moins un enregistrement monophonique qu’il est urgentissime de rééditer en CD : la Symphonie n°2 « Antar » de Rimsky-Korsakov dont la gravure de Paul Paray, vraiment exceptionnelle, n’a jamais été approchée, pas même par les interprètes russes.

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