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« Lux Feminae » a cappella

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Flavigny-sur-Ozerain. Eglise Saint Genest. 12-VIII-2006. Messe médiévale de Las Huelgas, sur un manuscrit pour la Nativité de la Vierge. Ensemble Kantika : Kinga Cserjesi et Lucie Lacoste, sopranos ; Caroline Marçot, alto ; Kristin Hœfener, mezzo-soprano et direction.

Les Musicales en Auxois (2)

Flavigny-sur-Ozerain, pittoresque village médiéval de Côte d’Or, offre au moins deux particularités – ou spécialités – : tout d’abord, les fameux bonbons à l’anis (mais si, vous savez bien, les petites boules blanches, là) dans leurs boîtes métalliques rondes ou ovales, aux couvercles finement illustrés et, en second lieu, sinon en tout premier, une tradition religieuse solidement ancrée, du haut Moyen Age jusqu’à nos jours. En atteste d’ailleurs cette superbe porte fortifiée (mais Flavigny en compte deux autres), par laquelle on accède (à pied, s’il vous plaît) qui présente une niche abritant une Vierge en pied. Si l’on ajoute au décor sa très belle église Saint Genest (XIIe au XVe siècles) dotée de stalles et d’une statuaire remarquables, on comprendra que c’était là le cadre idéal pour le concert de cette soirée donné par le quatuor vocal féminin Kantika et consacré comme il se doit, puisque telle est la vocation de cet ensemble, à des pièces médiévales.

Plus précisément, , fondatrice de l’ensemble (depuis 1998), musicologue et spécialiste de musique ancienne (ainsi d’ailleurs que chacune de ses partenaires) nous propose une messe dédiée à la Vierge, d’après un manuscrit de Las Huelgas, célèbre monastère des moniales cisterciennes de Burgos, fondé par le roi Alphonse VII ; un lieu qui, bien longtemps, a exercé son autorité sur tous les monastères de femmes relevant de Cîteaux dans le royaume de Castille. L’Ordinaire de cette messe (Kyrie, Gloria, Offertoire, Sanctus et Agnus Dei) se voit encadré d’un Introït à thème : Salve sancta parens, lui-même précédé d’un hymne polyphonique évocateur : Maria Virgo virginum. Le Credo est remplacé par un Graduel suivi d’un fervent Alleluia. Enfin, c’est un Benedicamus Domine, en guise d’action de grâces, qui tiendra lieu d’Ite missa est, après qu’un Beata viscera (polyphonique), curieusement mêlé, en alternance, à un magnificat (monodique, et confié successivement à chaque voix) aura, une fois encore, et de belle manière, loué la Vierge. La plupart des chants sont à deux ou trois voix, en organum duplum ou organa triples (dans le style de l’Ecole de Notre-Dame) comme le veut l’époque (fin XIIe, début XIIIe) d’autres sont des conduits monodiques. Quant aux hymnes polyphoniques – hymnes à la Vierge – tels ce Maria Virgo d’entrée ou le Stabat Luxta qui vient s’intercaler entre le Recordare de l’Offertoire et le Sanctus, ce sont des chants spécifiques de Las Huelgas.

Nous aurons droit, en outre, et en bis, à quelques pièces diverses, dans le même style, dont un autre superbe Alleluia et un Ave Maris Stella du manuscrit d’Apt.

On peut être surpris, de prime abord (surpris mais bien vite séduit) par le style interprétatif des Kantika dans cette messe ; un style faisant la part belle à l’ornementation, aux effets d’intonation, lesquels ne relèvent cependant pas de la pure fantaisie mais de la recherche musicologique. Ces effets (étrangers à l’écriture musicale, surtout neumatique) se traduisent par une sorte d’écho double ou triple sur une même note (le strophicus) et produisent aussi une sorte de vibrato (le quilisma), manière d’ondulation entre deux notes. C’est le propre de l’organum dit « fleuri » ou orné ; ce qui nous vaut d’entendre une polyphonie qu’on peut qualifier de mélismatique (très ornée). Et bon gré, mal gré, l’auditeur finit par subir l’étrange fascination qu’exerce sur l’oreille cette technique bien particulière….

Il faut dire que l’«instrument » vocal ici à l’œuvre ne peut laisser indifférent. Ces quatre voix, rompues au difficile et très particulier exercice du chant médiéval, sont bouleversantes d’intensité, de plénitude, de pureté. Alliant richesse de timbre, souplesse et amplitude d’émission, elles répondent en fait à, semble-t-il, l’idéal de perfection esthétique médiéval en la matière, puisque sachant se faire puissantes pour être clairement perçues – perspicae voces – ( à cet égard, magnifiquement exemplaire fut le Kyrie !) et…subtilement nuancées pour toucher les âmes. Nous accorderons une mention toute spéciale à l’alto (remplaçant l’habituelle Carlotta Buiatti, vraisemblablement indisponible), et dont chaque intervention en soliste vous étreint d’émotion, par un timbre tout à fait extraordinaire, au sens premier du terme.

Le groupe vocal Kantika aura, au terme de ce concert, soulevé d’enthousiasme un auditoire, heureusement nombreux, venu, qui en amateur plus ou moins averti, qui en curieux, mais dans un cas comme dans l’autre, reparti conquis. Et parmi la dizaine de soirées qui ont composé cette douzième édition des Musicales en Auxois, gageons que celle-ci en fut l’un des événements marquants.

Crédit photographique : © Edouard Bailly

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