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Le retour du chasseur d’Erich Kleiber

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Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz. Elisabeth Grümmer, Agathe ; Rita Streich, Ännchen ; Hans Hopf, Max ; Max Prœbstl, Kaspar ; Alfred Pœll, Ottokar ; Kurt Böhme, l’Ermite. Chœurs de la radio de Cologne (chef de chœur : Bernhard Zimmermann) ; Orchestre symphonique de la radio de Cologne, direction : Erich Kleiber. 2 CD Cappriccio 67 164/5. Enregistré du 15 au 20 mars 1955. ADD mono. Notice en allemand, anglais et français (succincte : un petit texte introductif et un résumé rapide). Durée : 2h05mn.

 

Version fameuse, rééditée par maints labels plus ou moins pirates, ce Freischütz dirigé par connaît enfin une édition dûment estampillée «made by WDR» (comment dit-on «franglais» en allemand ?). Pourtant, malgré le recours aux bandes d’origine, n’attendez pas de miracle technique. En effet, le son, déjà sec à l’origine a sans doute été nettoyé électroniquement, au point d’en devenir dur et voilé – un précédent report «autorisé» chez Koch paraissait plus équilibré car moins filtré. Orchestre et chœurs sont assez indistincts, tandis que les voix, bien présentes mais colorées, frisent la saturation. Bref, on est très en deçà des standards de l’époque – rappelons qu’il ne s’agit pas d’un live mais d’un enregistrement de studio de la radio de Cologne.

Suivant une habitude qui perdura hélas ! trop longtemps, les dialogues ont été enregistrés à part par des comédiens dans une acoustique totalement différente et à plus fort volume, d’où des changements d’atmosphère brutaux. Il faut de plus supporter des bruitages assez croquignolets qui perturbent l’écoute et prennent parfois le pas sur la musique. On peut passer sur le ruisselet gazouillant qui se superpose au début du duo «Schelm, halt fest», mais l’ambiance «fête de la bière» ininterrompue des premières scènes de l’acte I est franchement agaçante : ça hulule, ça cause, ça se tape sur les cuisses en criant, pendant que les choristes beuglent à qui mieux-mieux. Des sommets sont atteints en pleine scène de la Gorge aux loups lorsqu’éclate une tempête digne d’un décollage de vaisseau spatial dans Planète interdite (avec Robby le robot en Samiel ?), dont les ineffables gargouillis passent en premier plan quand les crescendos de l’orchestre sont brusquement baissés à la console. Bref, vous voilà prévenus, le premier abord est un peu rude.

Comme récemment, pour l’Enlèvement au Sérail dirigé par Ferenc Fricsay, il est toujours délicat de s’attaquer à un enregistrement devenu mythique mais qui, par certains côtés, déçoit sa légende. Aussi remarquable musicien que soit par ailleurs , il semble qu’il n’ait pas tout à fait résolu la question de l’affrontement des deux univers dans cet opéra. Les joies campagnardes ne lui inspirent qu’une lecture rapide mais assez conventionnelle, d’autant que les chœurs de la radio de Cologne braillent avec une ardeur pénible. Mais le monde fantastique de la Gorge aux Loups atteint des sommets par un trait qui joint une légèreté féerique à une noirceur inquiétante. Kaspar devient ainsi le véritable protagoniste de l’action, tout se tendant vers cet instant ; par contrecoup, la fin édifiante n’en est que plus plate et artificielle. Et lorsque paraît , le chef se rappelle quel mozartien il peut être pour accompagner dans un frémissement cette voix toute d’onctuosité et de légèreté. Malheureusement, nous ne sommes pas à Vienne ou Berlin, comme viennent nous le rappeler quelques décalages dans les ensembles et la pauvreté en timbres de l’orchestre, aux cordes médiocres.

La distribution réunit ce qui se faisait de mieux en ces temps. reste la meilleure Agathe au disque – à force de le lire, on finissait peut-être par oublier à quel point c’est vrai. Pureté du timbre, expression d’une douceur palpitante, elle donne au personnage une troublante fragilité. Mais on la trouvera aussi touchante et mieux enregistrée trois ans plus tard chez EMI, avec un meilleur orchestre (Berlin !) très bien dirigé par Josef Keilberth. est une Ännchen toujours piquante et vive, mais, malade nous dit-on, elle n’a pas enregistré ici le N° 13 «Einst träumte meiner sel’ge Base», et son timbre paraît bien aigri par la prise de son. Max Prœbstl, chanteur aujourd’hui oublié, est un très bon Kaspar. Le timbre est sombre, mordant et, contrairement à d’autres titulaires des années 50, il reste sobre et ne verse pas dans la caricature wagnérienne, même si sa vocalisation n’est pas toujours très nette. Hans Hopf n’a jamais eu la plus belle voix du monde, et son émission barytonnante en gênera certains. Pourtant, s’il n’a pas la jeunesse de Max, il se tire fort bien d’une tessiture problématique et donne une vraie ampleur dramatique à ce rôle plutôt ingrat. On oubliera le reste, Pœll dépassé, Böhme à la peine dans le grave, des paysannes redoutables.

Admiration un peu intermittente, on le voit : belle distribution quelque peu trahie par la technique mais chœurs médiocres, et si l’on sent chez Erich Kleiber la tentation de rompre avec la tradition d’une lecture expressionniste et populiste, il s’est un peu arrêté en chemin. Son fils, Carlos, parachèvera cette lecture en débarrassant l’œuvre de tout naturalisme aux relents de choucroute. Malgré les limites du report – cherchez plutôt la précédente édition – les amateurs d’enregistrements historiques trouveront ici un pendant intéressant à la version de Wilhelm Furtwängler (EMI), fort proche quant à la distribution, plus traditionnelle, plus lourde souvent, mais peut-être plus égale. Les autres pourront sans regret en rester au confort de la stéréo avec les versions davantage équilibrées de Keilberth (EMI) ou Kleiber fils (Deutsche Grammophon).

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Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz. Elisabeth Grümmer, Agathe ; Rita Streich, Ännchen ; Hans Hopf, Max ; Max Prœbstl, Kaspar ; Alfred Pœll, Ottokar ; Kurt Böhme, l’Ermite. Chœurs de la radio de Cologne (chef de chœur : Bernhard Zimmermann) ; Orchestre symphonique de la radio de Cologne, direction : Erich Kleiber. 2 CD Cappriccio 67 164/5. Enregistré du 15 au 20 mars 1955. ADD mono. Notice en allemand, anglais et français (succincte : un petit texte introductif et un résumé rapide). Durée : 2h05mn.

 
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