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Catherine Dune ressuscite une célèbre cantatrice

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Péniche Opéra. 18-IX-2006. Tom Johnson (né en 1939) : Portes, opéra de chambre sur un texte du compositeur  ; Gabriel Pierné (1863-1937) : Sophie Arnould, opéra en un acte sur un livret de Gabriel Nigond. Scénographie, décors, costumes : Catherine Dune et Didier Henry. Lumières : Patrice Willaume. Avec : Catherine Dune, Sophie Arnould  ; Eva Gruber, Babet  ; Didier Henry, Dorval, comte de Lauraguais. Piano et direction musicale : Nicolas Fehrenbach.

Hommage à à la Péniche Opéra

est sans conteste un mythe dans le monde de l’opéra : née roturière en 1740, d’une famille de petite bourgeoisie, elle reçut une éducation soignée et devint dès l’enfance favorite de la princesse de Conti. Elle débuta à l’Académie Royale de Musique (l’Opéra) en 1757 à l’âge de 17 ans et y tint le premier rang pendant vingt ans, interprétant notamment Rameau (Dardanus, Les Paladins, Les Fêtes d’Hébé, Castor et Pollux…) et fut en 1774 la première Iphigénie de Gluck, dont il dit « Sans le charme des accents et de la déclamation de Mademoiselle Arnould, jamais mon Iphigénie ne serait entrée en France »…ce qui ne l’empêcha pas, deux ans plus tard, de lui préférer pour Alceste !

Son tempérament dramatique brûlait les planches sur scène…et les hommes dans la vie ! Elle eut une longue liaison orageuse avec le comte de Lauraguais, qui lui fit plusieurs enfants, recevait dans son salon (et paraît-il, dans son alcôve) les personnalités du temps, les ambassadeurs étrangers la couvraient de diamant, et la rumeur lui prête une fille du prince de Condé. Ses salons du jeudi étaient réservés aux femmes, les mauvaises langues donnant à ces jours-là des relents saphiques…

Femme d’esprit à la causticité redoutée, libertine jusqu’à la provocation, ses caprices en firent une des premières divas de notre temps : adulée par le public, ses caprices, sa vanité, son insolence, ses désistements perpétuels finirent par lasser ses admirateurs. Elle se retira de l’Académie Royale en 1776 mais continua de participer aux spectacles de la Cour jusqu’en 1788, date à laquelle elle se retira au prieuré de Luzarches. Un moment inquiétée lors de la Révolution, elle se rendit aux idées nouvelles, et mourut sans le sou en 1802.

Il est dès lors légitime que le label Maguelone et la Péniche Opéra veuillent rendre hommage à cette femme fascinante, libre, moderne et capricieuse. Outre une série de concerts et récitals, le plat de résistance est une soirée pendant laquelle sont représentés sans entracte deux minis-opéra, Porte de et Sophie Arnould de , tous deux consacrés à un moment de la vie de la cantatrice.

Le livret et la musique de Porte sont simplissimes. Sophie à l’époque de sa splendeur est dans sa loge à l’issu d’un spectacle, avec sa camériste Babet. On frappe à la porte. Iront-elles ouvrir ? En fait, comme personne n’a envie d’ouvrir cette fichue porte, rien ne se passe, et il pourrait tout aussi bien s’agir de Sophie Arnould et de sa camériste que de Jean-Marie Messier et sa standardiste ou Nicolas Sarkozy et son huissier. La musique peut se résumer dans la séquence suivante : une platitude égrenée syllabe par syllabe par l’une ou l’autre (« on…frappe…à…la…porte…irons…nous…ouvrir… ») un arpège au piano (toujours le même, ou presque) un bâillement de l’une des deux femmes (toujours le même, ou presque) une nouvelle platitude (« je…me…demande…qui…c’est… »), un nouvel arpège du piano, etc. A la fin, coup de théâtre, le bâillement est chanté à deux voix ! Fort heureusement ce moment anti-théâtral et anti-musical ne dure qu’une petite demi-heure. La deuxième partie, opéra en un acte de , est immédiatement enchaînée, au point qu’on se demande pendant quelques secondes si a subitement changé de style !

Le livret est cette fois-ci ravissant et rempli d’émotion. Au soir de sa vie, et tombée dans la pauvreté, Sophie reçoit à l’improviste le jour de la Sainte-Sophie la visite de Dorval, comte de Lauraguais, son ancien amant terrible. Ils se souviennent avec attendrissement de leur passé, il apprend l’existence de son fils de 20 ans, enrôlé dans l’armée révolutionnaire, elle s’habille d’un de ses magnifiques costumes de scène de sa gloire passée. A la fin d’une soirée pleine de nostalgie, Sophie suggère à son ex-amant de rester dormir, mais dans une chambre séparée…Restée seule, elle termine une lettre à son fils, qui commençait par « méfies-toi des femmes » en lui disant « mais, mon chéri, vois-tu, les femmes, il faut aussi les plaindre »…rideau.

La musique est plus difficile à juger, la réduction piano (excellent ) ne rendant probablement pas justice à l’orchestration de Gabriel Pierné. Il semble toutefois que l’œuvre ne soit pas franchement impérissable. Elle est néanmoins fort bien interprétée, avec dans le rôle titre une captivante , dont le physique d’une beauté plus piquante que classique, et qui laisse même se dévoiler un bout de sein coquin, répond tout à fait à l’idée qu’on se fait de Sophie Arnould, même si les portraits de ses contemporains ne sont pas franchement flatteurs.

, Babet, possède un joli timbre de mezzo, et bonne comédienne, rend tout à fait justice à son personnage. On ne présente plus , Dorval de grand luxe, qui fit tant pour la musique française (que ceux qui ne connaissent pas son Harald dans Gwendoline de Chabrier se procurent d’urgence l’enregistrement !) La diction de tous les trois est excellente, et on ne perd pas une miette du texte. Quant à leurs voix, elles sont presque surdimensionnées par rapport au petit espace de la Péniche Opéra.

Crédit photographique : © DR

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