Artistes, Chefs d'orchestre, Portraits

Armin Jordan (1932-2006), chef d’orchestre

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Il s’est éclipsé dans son nuage de fumée…Soudain il n’était plus là ! Il était de ceux qui vous laissent vraiment seul en partant ! Il semblait bougon, mais déguisait sa timidité en un humour piquant qui égayait son regard, dès qu’il se trouvait en bonne compagnie. Il se destinait la plupart de ses pochades, en juste retour de son sérieux dans tout ce qu’il accomplissait. Sa vie fut celle d’un artiste vouée corps et âme au travail…

« J’ai travaillé comme un fou…J’en ai fait trop peut –être…Je ne regrette rien. Je crois avoir partout correctement rempli mes fonctions. »

Modeste et exigeant avec lui-même, il était tel Charles Munch, un guide et un frère pour ses musiciens. Un ami pour chaque soliste et chanteur. Ce qui ne l’empêchait nullement de remettre les pendules à l’heure, avec ce flegme très suisse. Politesse sèche et grincement à froid de la formule. À Une dame lui exprimant son agacement à propos de l’argent public dépensé pour la musique par un : « Je ne vais jamais au concert ! » Il fit cette réponse : « Vos impôts financent les prisons ! Et vous n’y allez pas non plus ! »

Il aimait peu son image physique, et vécut quelques temps sans aucuns miroirs chez lui. Sa gestique au pupitre était vigilante, un seul mouvement prenant bras et mains, l’œil attentif parcourant l’orchestre, des pupitres du fond vers ceux qui le touchaient, et à l’opéra, de la fosse à la scène. Mûrement, donnant à chaque inflexion le sens et la densité d’une vigilance active et d’une expérience authentique. Mais il refusait l’appréciation tenant du « charisme » de chef.

Il estimait la présence du public primordiale, aimait rencontrer les auditeurs, mais préférait la répétition. Si cela n’avait pas été indispensable à la carrière des orchestres, ses disques n’auraient pas vu le jour. Pendant les séances d’enregistrement, il imaginait la salle comble, cela le confortait sur son rôle. « La musique est faite pour être écoutée sur l’instant, c’est le vrai partage ».

Il croyait à « l’empreinte sonore » originale de toute phalange, aux couleurs marquées des œuvres et voulait donner l’impression de s’immerger parmi les instrumentistes ! « Ce sont les musiciens qui font la musique, pas moi ».

Cette musique qu’il aimait d’une passion de flamme sous la cendre… sentiment né de sa rencontre avec le chant, après avoir été initié très jeune au piano. À la mort de son père (1943), la famille quittant Lucerne où il est né, vient demeurer à Fribourg. L’écolier de onze ans intègre le Collège des Jésuites et la Chorale de Saint Michel qui est excellente. La vraie rencontre, l’immersion musicale et humaine, scelle l’aventure de sa vie. Il chantera en chœurs jusqu’à l’âge de vingt ans. « La voix est le plus beau des instruments. On ne triche pas avec elle… ».

Chemin vers le baccalauréat et études musicales allant de pair, le piano demeure son compagnon d’étude et le chant l’expression de l’âme, de l’imagination recréatrice. L’accomplissement d’un don total à la musique. Il apprend le répertoire sacré, découvre Mozart, Haydn Beethoven…Un univers qui lui semble infini et un mode de vie, une fratrie. Adolescent, le soir il se rend soit au concert écouter Ansermet, Kempf, Lipati, soit il joue avec d’autres instrumentistes en formation de chambre. Ainsi, l’Ensemble « Pro Musica » naît après l’entrée d’un second pianiste. Armin l’estime plus doué pour le concert et lui laisse la place. Il retranscrit les partitions et les parties de solistes, et conduit les répétitions, puis les concerts, que le groupe donne en pays fribourgeois. Les classiques, mais également l’opérette et la danse. …Il entre à l’Université, en médecine, théologie puis en Lettres. En imaginant se diriger vers le journalisme, il achève en cinq ans ses classes de piano au Conservatoire de sa ville et décroche son diplôme. Ses camarades le poussent alors vers la classe de direction d’orchestre et il embarque… Deux années avec Hans Haug à Lausanne. Compositeur, et convaincu que tout musicien doit apprendre sur le terrain, il lui enseigne surtout l’harmonie. Pour le reste, le Maestro en herbe doit avancer dans le métier. Déchiffrer les partitions au piano, accompagner chanteurs et chœurs, remplacer un chef titulaire manquant… Hans Haug lui parle aussi de ne jamais oublier l’envers du décor ! Évidemment, pour cela il faudra être engagé dans un théâtre !

Diplôme en poche il se rend à l’invitation d’un des membres du jury du concours de Fribourg : Maroussia Le Marc’Hadour. Musicienne Russe mariée à un Breton, elle enseigne à l’élite internationale des chanteurs, solistes, aspirants compositeurs, à Genève et a su deviner les capacités du jeune chef.

lui rendra visite durant un an, et souvent il accompagne d’autres élèves au piano. En 1956, année Mozart, il est chargé d’organiser le Festival dédié au compositeur et invite Maroussia, qui alors l’estime prêt à tenter une première production lyrique et ce sera Véronique de Messager.

À Berne, on lui demande de déchiffrer Le Chevalier à la Rose qu’il n’a jamais lu ! Un premier échec qui le conduit vers Bienne Soleure où il est engagé comme chef de Ballet pour passer ensuite au poste de directeur du Théâtre. Il y reste six ans, tout en donnant en 1958, son premier concert retransmis à la radio, avec l’Orchestre de la Suisse Romande. Premier chef à Zurich de 1963 à 1968, et la carrière se poursuit avec un poste de GeneralMusikdirector, en 1969 pour deux années à Saint Gall au bord du Bodensee. Enfin Bâle lui confie le Théâtre et l’Orchestre Symphonique. Une situation prestigieuse qu’il cumule à partir de 1973 avec la charge de l’Orchestre de Chambre de Lausanne, auquel il donne un relief exceptionnel. Dix-huit années de navigation heureuse de Bâle l’allemanique à Lausanne la latine. Il a aussi le temps de se rendre un peu partout comme chef invité : Orchestre de Radio France, de Monte Carlo, Ensemble Orchestral de Paris, Orchestre national de France, Orchestre de la Suisse italienne…

Enfin en 1985, à cinquante-trois ans, il prend place à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, le plus prestigieux orchestre de Suisse. Douze années avec également l’opéra de Genève dans l’escarcelle. Renée Auphan, actuelle directrice de l’opéra de Marseille et qui fut directrice à Genève : «  ! Inoubliable de gentillesse et travailleur acharné. Le modèle des chefs pour l’entente entre tous, le bien-être pour les chanteurs ! » Et ça, qui dénote une maîtrise de soi de tous les instants, un contrôle permanent des forces en présence malgré toutes les vicissitudes d’une production, Armin Jordan le tenait de sa connaissance parfaite de tout ce qu’il dirigeait. Il n’avait jamais une hésitation, avant tout il travaillait. Au point qu’il était incapable de compter le nombre de partitions qu’il avait apprises. « seule l’œuvre compte ! La partition se livre… L’interprète la ressent et l’exprime ».

Il n’était pas un homme de rythme, il écoutait ses instrumentistes avant d’intervenir et préférait ressentir la montée « du flux », de la musique. Il était vrai, clair, direct. Toujours égal à lui-même, ne cherchant pas à séduire mais obtenant toujours l’adhésion de tous. Il fuyait l’uniformité, les obligations mondaines, les relations inutiles…parfois les émissions de radio. Lors sa participation à une table ronde sur France-Musique autour de Tristan und Isolde à Genève, alors que l’un des intervenants revenait sur le sujet de l’homme Wagner. Ses défauts…Ses amitiés…Ses amours ! Scabreuses et autres !? Il réagit brusquement et intervint très abrupt, en substance : « De cela je m’en moque ! Que Wagner ait couché ou pas avec untel, une telle… Nul n’en a rien à faire ! Pour moi il n’y a que l’œuvre qui compte ! Et elle est unique ! » Quelques minutes s’écoulèrent…Et il s’éclipsa sur : « Je m’en vais…Je vais fumer une cigarette…on ne peut pas fumer ici ! »

Il se sentait suisse, côté latin et côté germain à égalité. Tourné côté clepsydre pour l’avance dans son propre temps, n’oubliant jamais de porter les yeux à se perdre dans l’espace pour y accrocher une étoile filante ! « Je suis comme Richard Wagner, j’ai une esthétique germanique et une violente attirance pour le Sud. »

Il affirma ne pencher vers aucune spiritualité ! Et pourtant il dirigea avec une ivresse rare Bruckner pour sa quête mystique permanente. Par-dessus tout Wagner, dont il aima « le héraut d’un homme tendu vers le dépassement de soi » (J. J. Toth). Et, évoquant la mort dont il n’avait pas peur… « Ne plus être là, ça…Ne serait-ce que pour entendre un quatuor de Brahms… »

De cet interprète qui se donna à son art sans se préoccuper de paraître, mais s’efforça de répondre aux exigences profondes du métier de musicien, nous reste par bonheur une discographie de plus de cent cinquante numéros, essentiellement chez Erato. Mais également, un Pelléas et Mélisande de Debussy, et film Parsifal de Syberberg dans lequel il joua le rôle d’Amfortas (1981), deux « inoubliables » avec l’Orchestre avec lequel Jordan a dit, qu’il avait réalisé ses meilleurs disques : celui de Monte-Carlo. Enfin, un ultime DVD pris au Grand Théâtre de Genève, Tristan und Isolde de Wagner paru chez Bel Air Classiques.

Les archives de l’INA, pour les années 95/2000 pourraient nous permettre de retrouver une Veuve Joyeuse mémorable donnée au Palais Garnier fin 1998 avec Karita Mattila et Bo Skovus, mise en scène de Georges Lavelli, et quelques concerts avec Felicity Lott et l’Ensemble Orchestral de Paris.

Un ouvrage lui a été consacré en 1997 alors qu’il venait de quitter l’Orchestre de la Suisse Romande, Images d’un Chef aux éditions ZOÉ (Genève). Aussi sobre et elliptique que fut le modèle, accroché sur de remarquables prise de vues et de vie signées par Jean Mohr avec des textes rédigés par deux journalistes l’ayant approché au long de sa carrière : Jean-Jacques Roth et Peter Hagmann. Une discographie complète s’y trouve.

Crédit photographique : © Pierre-Marie Epinay

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