Le monde pschutt de Pierné

À emporter, Livre, Musicologie

Correspondance romaine de Gabriel Pierné présentée et annotée par Cyril Bongers. Symétrie. 464 pages. ISBN : 2-914373-12-0. Dépôt légal 2005.

 

« C’est comme quand on regarde un Puvis de Chavannes ou un Manet, si on ne réfléchit pas et si on regarde cela comme n’importe quel tableau, on s’écriera comme pour Wagner : « Quelle horrible peinture ! ». Ainsi (1863-1937), jeune homme de 20 ans en séjour à la Villa Médicis, résume sa découverte de « La Walkure » (sic). Pour le lauréat du Prix de Rome, le moderne Manet comme l’académique Puvis de Chavannes nécessitent étude et apprentissage pour être pleinement appréciés. Cette conception équilibrée, oubliée durant la seconde moitié du XXème siècle, est la raison d’être de la publication par les éditions Symétrie – avec le soutien de l’Académie de France à Rome – de la Correspondance romaine que Pierné entretint avec ses parents de 1883 à 1885.

Dans un style alerte, avec la cruauté de la jeunesse, Pierné nous fait découvrir les coulisses de la Villa Médicis, et « le monde pschutt de Rome », c’est-à-dire le monde élégant, chic où évolue le jeune musicien et dans lequel ses talents de pianiste et d’organiste virtuose en font un invité recherché. Loin de l’image figée qu’on peut avoir des académiciens, on découvre une ambiance potache, voire vaguement bohème grâce aux « modèles femmes » qui viennent poser pour les sculpteurs et danser tarentelle et saltarelle avec les musiciens. Les pensionnaires s’arrosent copieusement d’eau de Seltz, font des acrobaties à en casser les chaises, voire s’attaquent aux œuvres d’art de la Villa, profitant sans doute du laxisme du Directeur, Louis Cabat, surnommé « Gaga » par les pensionnaires.

La description de l’Italie et de l’Europe de la fin du XIXe siècle est également surprenante. La vie prolifère et la mort frappe partout et à tout âge, que ce soit sous forme de coups de couteaux qui pleuvent dans le quartier aujourd’hui paisible de la Villa Médicis, ou d’épidémies de choléra qui obligent constamment le voyageur à changer ses itinéraires. Rome elle-même est bien différente. Elle a encore son ghetto juif où les « jeunes filles ont un beau type », pittoresque et promis à la destruction. Fiumicino ignore tout de son futur destin d’aéroport : « Je ne vous parle pas de Fiumicino, c’est un petit village de 200 habitants au plus ; il y a dix maisons rangées comme des soldats et, au bout, la mer comme chef d’escadron ». Les animaux pullulent, les pensionnaires chassent les lézards et tuent pour s’occuper les corbeaux qui passent près de leurs fenêtres, un moine vole les rossignols dans les « délicieux jardins de la Villa Médicis » et surtout les puces qui y sont innombrables et que l’on prend « par poignées. (…) J’évalue de 3 à 4000 le nombre de boutons que j’ai sur le corps, et je n’exagère pas ». L’Europe est loin de se faire. A Dresde, place Germania, Pierné découvre avec consternation « un monument avec l’Allemagne (femme en forme de notre République) montée sur un énorme piédestal où sont écrits Paris, Metz, Sedan ». Etrangement, le monde de Pierné où le pittoresque le dispute à l’élégant, où la mort violente est omniprésente et les Etats en conflit latent, ressemble davantage à l’Europe du XVIe siècle de Montaigne qu’à la nôtre. La publication de la Correspondance romaine de permet de réapprécier la réalité quotidienne de la vie à l’Académie de France à Rome, et de manière fraîche et plaisante.

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