L’enchantement d’Aleko par Vladimir Fedoseiev

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 24 XI 2006. Serge Rachmaninov (1873-1943) : Concerto pour piano et orchestre n°1 en fa dièse mineur op. 1  ; Aleko (version de concert), opéra en un acte sur un livret de Vladimir Nemirovitch-Dantchenko. Denis Matsuev, piano ; Egils Silins : Aleko ; Viacheslav Pochapski : le vieux tzigane ; Maria Gavrilova : Zemfira ; Andrei Dunayev : le jeune tzigane ; Alexandra Durseneva : la vieille tzigane. Chœur de Radio France (chef de chœur : Vladislav Tchernouchenko), Orchestre Philharmonique de Radio-France, direction : Vladimir Fedosseïev.

Le premier des quatre concerts consacrés à l’intégrale des concertos pour piano de Rachmaninov était placé sous le signe de la jeunesse. En effet, le programme plus qu’alléchant proposait deux œuvres du compositeur écrites alors qu’il n’était encore qu’un étudiant au conservatoire de Moscou. Le Concerto pour piano et orchestre n°1 en fa dièse mineur et Aleko (premier des trois opéras du compositeur avec Le Chevalier ladre d’après Pouchkine et Francesca da Rimini d’après Dante) marquent touts deux les débuts de Rachmaninov, alors âgé de dix-sept ans et de dix-neuf ans, en composition.

Le Concerto pour piano et orchestre n°1 en fa dièse mineur était très attendu. Sorte de madeleine de Proust pour toute une génération de téléphage, rappelant l’émission culte de Bernard Pivot Apostrophe, le concerto tenait en haleine tout le public. D’une grande virtuosité, comment ne pas attendre avec une rare impatience un tel « monstre » pianistique. Mais malheureusement c’est le pianiste qui se révéla d’une rare banalité, faisant néanmoins preuve d’une grande virtuosité technique. Il faut tout de même souligner que l’orchestre Philharmonique de Radio-France dirigé, avec talent par , a su rendre toute la force intérieure, toute la fougue impétueuse et tout le lyrisme musical qui définissent la musique de Rachmaninov avec une grande justesse.

La genèse d’Aleko ne manque pas d’attraits puisqu’elle est née d’une volonté d’affranchissement prématurée de Rachmaninov. Son professeur de composition, Arenski, conscient du génie de son élève, l’autorise à présenter le concours final de composition du conservatoire de Moscou avec un an d’avance. Au printemps 1892, une des pièces imposée est un opéra en un acte sur un livret de Vladimir Nemirovitch-Dantchenko adapté des Tziganes de Pouchkine. Le poème de Pouchkine traite de l’antagonisme entre la société bourgeoise incarnée par Aleko et le « monde sauvage » des tziganes. Persuadé de mener une existence vaine, Aleko décide de vivre dans un camp tzigane. « Alors qu’Aleko représente les passions humaines destructrices (amour possessif, jalousie, vengeance) et l’enfermement dans une vision morale du monde déterminée par les notions chrétiennes de péché et de châtiment, les tziganes apparaissent comme les détenteurs d’une philosophie de vie plus noble, où la liberté accordée à l’individu ignore les concepts de péché de chair et de sa punition. L’opposition est soulignée par la symétrie entre les destins d’Aleko et du vieux tzigane ». Néanmoins, Vladimir Nemirovitch-Dantchenko a réduit le poème à un simple drame adultérin qui entraîne Aleko jusqu’au meurtre de sa femme, Zemfira, et de son amant, le jeune tzigane. Mais peu importe, il n’en reste pas moins que le peuple tzigane fascine ! En plus d’être un exercice de style permettant à Rachmaninov de travailler sur les formes opératiques spécifiques et leurs caractères variés (arioso, aria, chœur, danse, intermezzo instrumental), toute la musique est empreinte de cette culture « exotique ». Rachmaninov emploie un langage des plus coloré très orientalisant, avec une prégnance de la seconde augmentée, beaucoup de mélismes et des harmonies modales (notamment dans les danses orchestrales des femmes et des hommes qui se terminent dans une frénésie musicale).

Mais l’envoûtement d’Aleko est venu de cette magie opérée de main de maître par . La distribution opératique était d’une rare beauté. Bien qu’en version de concert, les chanteurs étaient totalement investis dans leur rôle, ne laissant aucune chance aux auditeurs de ne pas tomber sous le charme. Le chœur de Radio France ainsi que l’ ont eux-aussi eu à cœur de célébrer cette œuvre, qui permit à Rachmaninov d’obtenir une médaille d’or, la troisième dans l’histoire du conservatoire de Moscou. Engils Silins qui incarnait Aleko est dans la lignée de Chaliapine qui rendît célèbre la cavatine d’Aleko. C’était tout simplement magnifique. La légende dit que Rachmaninov composa cet opéra en seulement dix-sept jours, ça laisse rêveur…

Crédit photographique : © DR

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