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David Reyes, la musique à la télévision

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Actualité oblige, Canal + a diffusé samedi 16 décembre un docu-fiction édifiant : « la Grande Inondation ». La musique « hollywoodienne » de (55 minutes dans le film), un jeune compositeur belge de 25 ans, a été écrite en à peine 5 jours, un exploit auquel peu de compositeurs professionnels sont capables de parvenir. ResMusica a profité de cette occasion pour demander à ce jeune talent comment on travaille à la télévision.

« J’ai composé, arrangé et enregistré la musique tout seul. »

Resmusica  : , comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?

David Reyes : Par l’intermédiaire de Bonne Pioche qui produit le film. Je les connaissais déjà un petit peu puisque j’avais fait quelques essais pour un autre film. Comme le musicien qui travaillait précédemment sur le projet a été remercié, ils m’ont appelé, m’expliquant qu’ils se retrouvaient sans musique à une semaine du mixage final, et ils m’ont demandé si je me sentais capable de composer la musique du film avant cette date. J’ai réfléchi un peu, car ce défi représentait une heure de musique orchestrale, ce qui est énorme en si peu de temps, avant de finalement dire oui. Ils avaient monté le film en mettant des musiques temporaires tirées de film catastrophes hollywoodiens (Le Jour d’Après [musique de Harald Kloser, NDLR], Lost [musique de , NDLR]… ) et ils voulaient que je fasse quelque chose dans ce goût-là.

RM : Quels sont les moyens que vous ont donnés les producteurs pour réaliser cette bande son ?

DR : Pas grand chose car le film était déjà en dépassement de budget. Il fut clair tout de suite que je ne pourrais pas avoir d’orchestre pour réaliser la musique. J’ai donc travaillé dans le studio de mon ami Antas Vidali, qui possède les échantillons instrumentaux qu’il me fallait. J’ai composé, arrangé et enregistré la musique tout seul (ce qui fait que je suis compositeur, artiste-interprète et producteur exécutif sur cette bande-son). Les intentions de la musique temporaires étaient très précises ; et heureusement, car c’étaient les seules indications que j’avais : je ne pouvais pas collaborer avec le réalisateur, puisqu’il devait finir de monter le film de son côté.

RM : Comment s’est déroulé le travail de composition? Comment travaille-t-on pour la télévision ?

DR : J’ai d’abord cherché les thèmes et les motifs principaux, que je savais devoir décliner tout au long du film, après avoir analysé longuement celui-ci. Au départ, je n’ai eu qu’une version des 30 premières minutes, puis une de 55 minutes quelques jours plus tard, et enfin la version finale le week-end qui a précédé le mixage. J’ai donc avancé sur le film parallèlement au montage, en écrivant les thèmes, en les synchronisant aux scènes correspondantes, en les réajustant en fonction du tempo, des mesures et des points de synchronisation, puis en développant des arrangements différents afin de ne jamais avoir deux fois la même chose. J’ai composé comme pour un film de cinéma, une véritable fiction avec une histoire à raconter (le film est tourné comme tel), en dramatisant beaucoup les évènements puisque c’était la fonction de la musique dans ce film. La seule différence est qu’il ne sort pas au cinéma mais qu’il est directement exploité à la télévision et en DVD.

RM  : Quelles sont les difficultés auxquelles vous avez été confronté ?

DR : Le fait que ce soit un film de télévision a posé des difficultés particulières liées au distributeur ; l’équipe de Canal + ayant déjà préacheté le film avec la musique temporaire, elle voulait retrouver à peu près la même chose. Elle allait jusqu’à dire que la voix du début était jolie et qu’il fallait la reprendre, ce que je ne pouvais pas faire : j’ai contourné le problème en utilisant un duduk (instrument arménien proche du hautbois, NDLR). D’un point de vue musical je n’ai pas eu beaucoup d’impératifs, c’est surtout dans la réalisation que le distributeur a pointé son nez. J’ai en revanche été confronté à des problèmes de mixage assez importants : le mixage télévision (en mono, avec certaines fréquences à éviter) est différent du mixage cinéma, ce que je ne savais pas. Du coup la musique comportait trop d’infra basses : non seulement ces fréquences étaient inaudibles à la télévision, mais en plus elles faisaient saturer le reste ! J’ai dû refaire plusieurs fois le mixage – et au final j’ai dû apporter les éléments sur des pistes séparées (cordes, cuivres, percussions, etc. ) pour que le mixeur puisse travailler indépendamment sur les fréquences : n’ayant pas eu la bande-son au préalable je ne savais pas qu’elle serait aussi chargée (sons de pluie, de téléphones, de voitures, bips divers…) et je n’ai pas pu en tenir compte pour travailler la musique.

Tout s’est déroulé dans un laps de temps tellement court que cela ne nous a pas vraiment permis d’affiner les choses. Le DVD, par exemple, sort (le 18 décembre, NDLR) avec la première version du mixage, alors que la diffusion télévision a bénéficié d’un délai supplémentaire qui nous a permis de corriger les défauts du premier mixage…

RM : Comment ont réagi les producteurs à l’écoute de votre musique ?

DR : Ils étaient emballés ! D’abord, d’avoir pu musicaliser tout le film en si peu de temps, et surtout, d’avoir retrouvé quelque chose qui se rapprochait de leurs choix mais dans lequel on me reconnaissait pourtant (certains passages évoquent des compositions antérieures, et les mélodies et harmonies sont assez personnelles, même si elles sont traitées à la manière hollywoodienne). Même chez Canal +, les rares personnes qui ont fait attention a la musique l’ont trouvée très bien. Mais c’est le réalisateur qui a été le plus heureux – et c’est ce qui me touche le plus. J’ai eu en fait beaucoup de chance que ses goûts musicaux coïncident avec les miens, car ce n’est pas toujours le cas…

RM : Pour que nos lecteurs vous connaissent un peu mieux, pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

DR : J’ai appris le solfège dès l’âge de 5 ans. J’ai une formation de violoncelliste, ce qui m’a permis de jouer en orchestre dès l’âge de 12 ans : c’est là que j’ai développé ma passion pour la musique symphonique. Toutefois, comme tout le monde dans ma famille fait de la musique – et que ma sœur Eliane est une brillante pianiste – j’ai voulu me différencier en me tournant vers la réalisation. J’ai terminé mes études de cinéma en 2003 avec un court métrage intitulé Je hais la musique… Mais depuis l’âge de 15 ans je me suis mis à composer, et cette passion a pris tellement le dessus que je m’y suis entièrement consacré, en composant pour des courts-métrages pendant mes études de réalisation, puis en venant à Paris suivre le cours de composition de musique de film a l’Ecole Normale Alfred-Cortot. Si j’ai eu mon diplôme à l’unanimité avec les félicitations du jury, ce sont en fait les rencontres et master-class avec des compositeurs comme , , ou qui m’ont le plus apporté.

RM : Qu’est ce que cette expérience vous a apporté? Voudriez-vous de nouveau travailler pour la télévision ?

DR : Je suis en train de composer pour un documentaire sur les taupes, toujours produit par Bonne Pioche. Ici, j’ai plus de temps, mais la situation est très différente : le réalisateur s’est habitué à la musique temporaire placée par son monteur au point de vouloir retrouver le même son (synthétique années 80) ce à quoi je suis opposé. En plus, les diffuseurs (Arte entre autres) ont vu une partie du film avec cette musique : je dois donc de nouveau reproduire le même style. Cet aspect-la me dérange car je ne peux pas montrer ma personnalité. C’est le problème que j’ai avec la télévision (les documentaires et les séries en tout cas) : la musique n’y est pas perçue comme un personnage comme elle l’est au cinéma, elle n’est pas considérée de la même manière, c’est à peine si les gens y font attention quand elle est terminée alors qu’ils donnent une multitude d’indications contradictoires pendant que nous la fabriquons… On ne peut donc pas vraiment raconter des histoires personnelles comme au cinéma. Cela me manque un peu !

Crédits photographiques : © D.R.

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