Le jeune Nicolas Stavy se frotte aux trois grands BBB

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Cortot. 01-II-2007. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur BWV 903  ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°32 en ut mineur op. 111 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate n°3 en fa mineur op. 5. Nicolas Stavy : piano.

Le jeune trentenaire a décidé, pour son concert salle Cortot, de se frotter aux trois légendaires « B » de la musique allemande : Bach, Beethoven et Brahms. Ce programme ambitieux et alléchant ne pardonne pas l’approximatif, mais exige de l’interprète à la fois une grande rigueur structurelle qui met en lumière l’architecture de chaque œuvre, et une toute aussi grande imagination, afin de donner en permanence l’impression que l’œuvre vie, respire, évolue devant l’auditeur. Lauréat de nombreux prix internationaux, dont le Prix Spécial au Concours Chopin à Varsovie en 2000, il s’est aussi prêté à une expérience singulière en tenant la partie de piano dans la pièce Le Pianiste adaptée du livre de Wladyslaw Szpilman, Robin Renucci tenant le rôle de l’auteur, pianiste juif polonais luttant pour survivre à la destruction du ghetto de Varsovie pendant la deuxième guerre mondiale (le même livre a également été adaptée au cinéma par Roman Polanski). A l’évocation de ses interprètes de prédilection, cite volontiers Cortot, Lipatti, Fischer, mais aussi le quatuor Vegh, Wilhelm Furtwängler et Bruno Walter. Ces admirations se retrouvent-elles dans son interprétation ? La réponse est clairement « oui ».

Cela s’entend dès la première pièce au programme, la Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur BWV 903 jouée avec un souci évident de faire avant tout de la musique, sans arrière-pensée musicologique, ce qui donnera une interprétation puissante (parfois trop), contrastée en dynamique et tempo, voire fougueuse (parfois trop), n’hésitant pas à recourir au rubato, loin des interprétations baroqueuses ou style machine à coudre que l’on entend parfois. On était donc effectivement plus proche du style Bach de Cortot ou Fischer que de Gould (le génie de ce dernier servant néanmoins admirablement Bach, mais dans un style tellement particulier qu’il restera sans doute à jamais unique). Résolument conçue pour le piano de concert moderne, tournée vers l’avenir, quasiment post-beethovénienne, l’œuvre de Bach ainsi jouée se défend fort bien, prouvant l’intemporalité de cette géniale musique. Les intentions interprétatives étaient claires, la réalisation parfois moins, car, emporté par sa fougue, Nicolas Stavy s’est parfois laissé aller à un excès de puissance, brouillant un peu le message sonore, en particulier dans cette salle Cortot tellement réactive qu’il est inutile de forcer son piano pour se faire entendre. Défaut de jeunesse.

Avec sa Sonate n°32, Beethoven nous amène ailleurs, tellement haut, tellement loin, qu’il est bien difficile de revenir sur terre lorsque l’interprétation est réussie. Il considérait cette œuvre de 1822 comme « ses adieux au piano », même si trois autres œuvres dont les Variations Diabelli devaient suivre. Avouons qu’avec la grande Hammerklavier, cet opus 111 constitue à notre avis le sommet absolu de toute la littérature pianistique. On y a retrouvé toutes les qualités interprétatives mais aussi les mêmes petits péchés de jeunesse entendus dans Bach. Le tempo choisi était assez rapide et soutenu, parfois un poil trop (toujours la fougue !) pour une parfaite articulation. On aurait aimé un son de piano un peu plus riche en médium pour donner plus de corps. Mais là encore les intentions interprétatives étaient bonnes, appassionato quand il le fallait, variant intensité et tempo pour toujours rester en phase avec le texte. Dans la géniale et redoutable Arietta, Nicolas Stavy a su ménager la progression du sobre et émouvant cantabile du début, jusqu’à la dislocation finale en passant par le fameux passage central quasiment swingué (même si ce soir, il ne fut que « discrètement swingué »).

Normalement on ne doit plus rien jouer après ça, mais après l’entracte il y avait quand même la Sonate n°3 de Brahms datant de 1853. Nous avons ainsi fait un bon dans le temps de 31 ans mais pas vraiment dans l’expression musicale. L’ombre de Beethoven écrasait encore le jeune Brahms alors âgé de 20 ans, et l’opus 111 était infiniment plus moderne que l’opus 5 de Brahms. Nicolas Stavy s’y est montré assez à l’aise, son toucher énergique se prêtant bien à cette sonate.

En bis, le pianiste nous a joué un fort beau et émouvant Choral BWV 639 de Bach.

Nous avons entendu ce soir un fort intéressant concert d’un pianiste prometteur, qui, lorsqu’il aura maîtrisé sa fougue sans la sacrifier, enrichi quelque peu le son de son piano avec un médium plus riche, et adapté son toucher au contexte acoustique de la salle (on ne joue pas salle Cortot comme salle Pleyel, et réciproquement, mais reconnaissons que nombreux sont ceux qui tombent dans ce piège) devrait réussir de belles et grandes choses.

Crédit photographique : © Gilles de Fayet

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