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Dijon. Eglise des Dominicains. 15-II-2007. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Fantaisie pour piano en ut mineur K. 475 (transcription pour quatuor à cordes de Philippe Gouttenoire). Philippe Gouttenoire (né en 1962) : Lieux (in)communs. George Crumb (né en 1929) : Black Angels ou Treize images des pays sombres. Elizabeth Grard, soprano ; Quatuor Manfred : Marie Béreau, premier violon ; Luigi Vecchioni, second violon ; Vinciane Béranger, alto ; Christian Wolff, violoncelle.

La fantaisie est un genre ancien assez prisé à l’époque baroque, illustré en particulier par Jean-Sébastien Bach ; elle a tendance à disparaître à l’époque classique, mais ressurgira au XIXe siècle. Par son absence de structure fixe, elle deviendra alors l’expression des volte-face du cœur, ou bien d’une réflexion métaphysique personnelle. La fantaisie de Mozart semble plutôt d’inspiration préromantique, faisant alterner les passages inquiets avec les phases plus sereines. En terminant avec le même que celui par lequel elle débute, elle nous rappelle que l’on peut poser les questions essentielles, à condition d’essayer de les résoudre.

s’est essayé au genre redoutable de la transcription. Pour lui elle n’est pas seulement un exercice d’adaptation note à note, il l’envisage plutôt comme la relecture actuelle d’une œuvre ancienne. Il lui a semblé nécessaire de transposer la fantaisie en sol mineur, parce que cette tonalité est aussi relativement fréquente chez Mozart, mais surtout parce que le son du quatuor dans l’aigu peut évoquer celui, très cristallin, du pianoforte. L’écriture virtuose du clavier a nécessité des adaptations très délicates pour les instruments à archet : ainsi deux violons avec traits complémentaires remplacent les trémolos de la main droite tandis que le violoncelle joue en octave dans l’aigu avec doublure de l’alto, la difficulté technique ajoutant une tension supplémentaire au passage agité. Il semble au compositeur contemporain que Mozart ait voulu suggérer la musique de chambre dans plusieurs passages : ce sont souvent des phrases d’émotion contenue, où la pâte sonore est magnifiquement fluide et où le fait merveille. observe que la musique de Mozart surprenait ses contemporains par sa bizarrerie ; il a tenu à susciter encore cet étonnement, et le son obtenu est finalement bien d’aujourd’hui. Les surprises harmoniques sont mises en valeur et accentuent tour à tour la véhémence et la sérénité. Le s’engage à fond dans cette réécriture très complexe et sait nous vibrer avec ce subtil mélange de l’ancien et du moderne.

Lieux (in)communs a été créé à Saint-Privat d’Allier en août 2006 par le même Quatuor Manfred et par Elizabeth Grard. Celle-ci s’est spécialisée dans l’interprétation de la musique contemporaine et a déjà travaillé avec Philippe Gouttenoire, notamment quand elle faisait partie de l’ensemble Musicatreize. Elle s’occupe beaucoup de promouvoir les recherches dans le domaine de la musique vocale actuelle, sans négliger le partenariat avec d’autres disciplines artistiques. Le point de départ littéraire du quintette avec voix est un poème de Giuseppe Ungaretti, Ultimo Quarto (1927) : cet auteur a fait partie d’un groupe de poètes hermétiques italiens.

Le texte, composé de deux phrases, est parlé par Elizabeth Grard au début de l’œuvre et reprise de la même manière à la fin : la première phrase évoque le poète interpellant la lune et la seconde suggère des images nocturnes, « végétales ou animales », mais elle n’impose rien et se termine par un questionnement. Ce poème qui manipule des poncifs littéraires, presque des lieux communs, nous suggère un monde fantomatique, froid, mystérieux et attirant, qui va disparaître avec la venue de l’aurore durant « l’ultimo quarto ». Pour pénétrer dans le monde de l’imaginaire, la parole est nécessaire, de même que pour revenir à la réalité, elle l’est aussi : c’est un guide indispensable pour ce voyage, mais il est bon qu’elle s’efface dans la partie centrale de Lieux (in)communs.

La voix devient alors un partenaire instrumentalisé du quatuor à cordes : des onomatopées, des phonèmes doux ou brutaux se mêlent aux sons des cordes, exprimant, soit l’intériorité de la vision poétique, soit une dynamique plus extériorisée. Philippe Gouttenoire manipule avec brio des formes classiques communes, devenues des poncifs musicaux, tels que la fugue, le récitatif accompagné ou l’aria, mais en les détournant de leur usage courant, et il justifie ainsi par la musique le titre de son œuvre. La voix n’est plus lyrique et abandonne ce qui fait sa spécificité dans notre culture musicale ; elle se mêle totalement aux instruments en adoptant même leurs modes de jeu. A leur tour les cordes prendront les tics de la parole pour annoncer le retour final du texte.

Un poète ou un musicien réussissent à entrer en contact avec le public s’ils se livrent dans leur œuvre et y parlent de leurs souvenirs et de leurs sensations. Le compositeur nous a livré un de ses « secrets ». Quand l’œuvre débute par une fugue dont le thème morcelé est fait de sons en harmoniques, il évoque un de ses souvenirs d’enfance : la voix flûtée des crapauds accoucheurs qui ont bercé ses nuits d’été dans la campagne lyonnaise. Ce souvenir a-t-il été à l’origine de l’émotion ressentie à la lecture du poème ? Le public a parfaitement ressenti l’authenticité, mais aussi la délicatesse et la poésie qui se dégagent de cette œuvre originale, très bien écrite et interprétée avec la plus grande sensibilité. Jamais on ne s’ennuie, car la musique nous entraîne dans des lieux magiques où chacun peut retrouver ses propres rêves.

Né en Virginie en 1929, a fait ses études universitaires dans l’Illinois, le Michigan puis à Berlin avec . Il a reçu des récompenses lors de plusieurs concours et il est membre de l’Académie américaine des Arts et Lettres. Professeur à l’Université du Colorado, puis après 1964 à celle de Pennsylvanie, il est considéré comme un compositeurs des plus novateurs, qui a élaboré un langage personnel sans tabou esthétique. Il se refuse à dissocier tradition classique et recherche d’avant-garde, dont il est avec un des principaux représentants. Sa musique doit son originalité en partie à sa concision et à son austérité, mais aussi à ses sonorités élaborées ; il utilise les instruments les plus divers et fait souvent appel à ceux des musiques traditionnelles.

Il s’agit aussi de « contempler les choses éternelles », comme l’illustre la composition présentée. Black Angels, écrit pour quatuor à cordes, amplifié avec instruments ajoutés pourrait-on dire, évoque la Guerre du Vietnam et toutes les guerres en général. Le sous-titre « Treize images des pays sombres » et l’exergue « In tempore belli » expriment assez clairement les intentions du compositeur. Les treize pièces sont construites comme deux palindromes en enchaînant quatuor, trio, duo, solo dans un sens puis un autre. L’œuvre est parfois violente et évoque Satan, que ce soit dans la première pièce Night of the electric insects ou dans Devil music : la citation du « trille du diable » ou bien l’intervalle de quarte augmentée nous parlent assez clairement des horreurs de la guerre. De même les variations sur le Dies Irae évoquent les victimes du conflit. est visiblement toujours avide de sonorités étranges : des verres de cristal accordés joués à l’archet, des maracas, des séries de chiffres chuchotés dans des langues différentes, qui soulignent l’absurde universalité des guerres.

En opposition avec ces pièces funèbres, des citations musicales nous parlent, car elles font partie de la culture de chacun et apparaissent comme des souvenirs d’un monde ancien disparu. Le compositeur utilise des timbres particuliers obtenus avec des modes de jeu différenciés et extrêmement poétiques, pour citer une sarabande appelée De la muerte oscura par exemple. L’œuvre est magnifique, d’une force exceptionnelle dans ses contrastes et dans sa concision. Elle aussi rappelle des sensations éternelles, tout en étant rattachée à un événement particulier qui a marqué toute une génération.

Un grand merci au Quatuor Manfred pour nous l’avoir fait découvrir avec fougue et sensibilité, mais aussi avec ce professionnalisme qui les honore. Merci à Elizabeth Grard d’avoir su mêler sa voix aux cordes d’une manière si convaincante. Merci enfin à Philippe Gouttenoire de nous avoir emmené aux pays des rêves.

Crédit photographique : © Fabio Furia

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Dijon. Eglise des Dominicains. 15-II-2007. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Fantaisie pour piano en ut mineur K. 475 (transcription pour quatuor à cordes de Philippe Gouttenoire). Philippe Gouttenoire (né en 1962) : Lieux (in)communs. George Crumb (né en 1929) : Black Angels ou Treize images des pays sombres. Elizabeth Grard, soprano ; Quatuor Manfred : Marie Béreau, premier violon ; Luigi Vecchioni, second violon ; Vinciane Béranger, alto ; Christian Wolff, violoncelle.

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