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Oleg Caetani I : Melbourne s’en va-t-en guerre

est un chef italien formé à l’école de Nadia Boulanger et de la meilleure tradition orchestrale russe. Fort d’un quart de siècle d’expérience dans les fosses d’opéra, il est aujourd’hui à un tournant de sa carrière. En effet, il vient d’achever une nouvelle intégrale symphonique de qui restera dans les annales, et a conclu en début d’année la première tournée en Europe de l’Orchestre Symphonique de Melbourne dont il assure la direction depuis 2005.

« Je me vois certainement comme un chef italien, mais pas comme un chef typiquement italien. »

ResMusica : Votre intégrale des symphonies de Chostakovitch avec l’Orchestre symphonique de Milan Giuseppe Verdi, qui vient de paraître chez Arts sonne profondément russe. Pensez-vous être un chef italien typique ?

 : Je me vois certainement comme un chef italien, mais pas comme un chef typiquement italien. J’ai appris de différentes traditions, française avec Munch ou Paul Paray, russe avec Golovanov, Gaouk, Kondrashin. Pour moi le plus important a été Moussine, qui a arrêté sa carrière de chef – il a assuré la deuxième exécution de la Symphonie n°7 de Chostakovitch – pour enseigner la direction d’orchestre à Temirkanov, Bychkov ou encore Gergiev, j’ai aussi beaucoup étudié la musicologie russe lorsque j’étais étudiant à Leningrad.

RM : Peut-on apprendre à diriger la musique russe dans les livres ?

OC : J’ai entendu, bien sûr, des chefs ascétiques comme Mravinski, d’autres plus instinctifs comme Svetlanov en concert et en répétition. J’ai assisté aux leçons de chefs, mais j’ai aussi appris le style russe en lisant la musicologie russe. Elle est extraordinaire, or personne ne la connaît à l’Ouest car la traduire représente un travail colossal pour une diffusion très limitée. Zuckerman, Maazel, Assafiev m’ont aussi beaucoup apporté sur le plan analytique.

RM : Vous avez également été marqué par l’enseignement de Nadia Boulanger en France, l’Italie n’a-t-elle pas joué de rôle dans votre formation ?

OC : J’étais en Italie au début des années 70, et le pays était encore très marqué par 1968. Un jour il y avait la grève des portiers, puis commençait celle des professeurs, après c’était celle des élèves… A Rome, c’était le chaos complet, il fallait se battre pour bien étudier. Dieu merci dans les années 73-76, il y avait Ferrara. Il y avait aussi Mario Rossi, qui a fondé et formé l’orchestre de la RAI de Turin. Personne ne se souvient de lui, à la RAI vous ne trouverez même pas une plaque rappelant son nom, et pourtant c’est à cet homme que l’orchestre doit sa réputation. Quand je suis arrivé à Moscou, ce fut la douche froide : une atmosphère victorienne, très sympathique mais autoritaire, puritaine, on ne pouvait pas faire autrement que de bien travailler. Kondrashin ne faisait jamais un compliment. Un jour que je traversais en courant le hall du Conservatoire, un professeur m’arrête : « Pourquoi cours-tu ? Tchaïkovski marchait ici ». Mes années à Leningrad m’ont aussi beaucoup apporté.

RM : Vous avez dirigé de nombreux opéras, mais votre actualité avec l’orchestre Giuseppe Verdi et celui de Melbourne avec lequel vous avez achevé une tournée européenne au début de cette année, semble désormais plus orientée vers la musique symphonique.

OC : Je suis lassé de travailler avec les metteurs en scène. Je ne suis gêné ni par les mises en scène très modernes ni par celles traditionnelles, mais on voit toujours les mêmes choses, et les périodes des productions sont trop longues. Elles durent au moins six à huit semaines, dont cinq semaines de répétition pour la seule mise en scène, avec tellement de rabâchage que lorsqu’on aborde enfin la musique, les chanteurs sont fatigués, éteints sur le plan musical, et il n’y aucune disponibilité pour faire la balance entre la mise en scène et la musique. J’ai appris de certains metteurs en scène, je suis ouvert à leurs propositions, mais j’ai dirigé mon premier opéra à vingt-quatre ans, j’en ai cinquante aujourd’hui, et je n’ai plus envie de revoir toujours les mêmes choses. Je dirigerai encore des opéras, mais en version concertante, je vais réaliser à Melbourne certaines raretés comme Benvenuto Cellini de Berlioz, Poliuto de Donizetti ou Œdipe de Enescu.

RM : Benvenuto Cellini, que vous aviez justement dirigé à l’opéra de Strasbourg en 2006 (lire notre chronique).
OC : Cet opéra ne fonctionne pas sur scène, c’est un opéra-comique qui n’est pas drôle, et si on le prend au sérieux en mettant en relief le destin de l’artiste, alors le livret manque d’étoffe. En concert, on peut faire apparaître toute la richesse prodigieuse de cette musique, alors que sur scène on ne s’en sort pas.

RM : Vous assurez la direction musicale de l’Orchestre de Melbourne depuis 2005. Le principal partenaire est la compagnie aérienne Emirates. On sait les très ambitieux projets des Emirats-Arabes-Unis en matière de construction de musées avec le Guggenheim ou le Louvre. Faut-il y voir la volonté de Dubaï de devenir un foyer de rayonnement musical ?

OC : C’est tout simplement que le responsable d’Emirates en Australie adore la musique classique. Ceci dit vous avez raison, la fondation d’un orchestre symphonique fera vraisemblablement partie de l’ambition culturelle internationale de Dubaï.

RM : Votre tournée européenne incluait cinq dates en Espagne, une à Paris (lire notre chronique), Berlin et Milan, et curieusement aucune au Royaume-Uni ? 

OC : La raison en est pratique, il n’y avait pas de salle disponible à Londres, et les salles dans d’autres villes comme Manchester étaient inabordables. L’Espagne en revanche poursuit une action de promotion de la musique classique qui est la plus dynamique de toute l’Europe. Vingt-cinq salles extraordinaires viennent d’être construites dans tout le pays, et le public afflue. Nous avons fait salle comble à Madrid dans un auditorium de 2300 places alors que deux heures auparavant l’Orchestre National d’Espagne avait lui-même fait le plein dans la même salle. Le public français s’est montré quant à lui très ouvert et sympathique.

RM : Vous avez permis aux Italiens de découvrir Chostakovitch, y a-t-il d’autres répertoires à faire découvrir aux mélomanes ? 

OC : Oh oui ! Très curieusement le fossé semble s’être creusé entre les publics des différents pays. Par exemple, on ne joue plus Elgar et Vaughan Williams en Allemagne ; on y joue Reger mais pas Delius qui en est pourtant très proche et dont le Concerto pour violon est magnifique. Sibelius peine toujours à être pleinement apprécié en France et en Italie, alors qu’il est très populaire en Australie… pays où l’on n’aime pas Bruckner. Ildebrando Pizzetti était très joué en Allemagne dans les années 30, mais quand je l’ai enregistré là-bas pour Marco Polo, aucun musicien ne connaissait sa musique.

RM : Vous participez à la redécouverte d’un répertoire français ignoré, du moins en France, avec l’intégrale d’.

OC : Il y a encore des trous dans la discographie du XXe siècle. On a commencé à mieux explorer l’œuvre de compositeurs tels que Skalkottas ou Roberto Gerhard, et il y a Tansman qui reste oublié. Il a composé énormément, dont neuf symphonies, qui n’ont jamais été considérées comme un cycle curieusement, et dont la première a été perdue. Après un premier disque réunissant les Symphonies n°4 à 6, nous publierons en mars les Symphonies n°7 à 9. Tansman est un musicien polonais qui, hormis la période de la seconde guerre mondiale a vécu en France. Il a un style français, mais pas trop, avec une polytonalité sans excès. Je le considère plus original et personnel que par exemple. Paris a toujours inspiré les compositeurs venus de l’Est d’une manière très spéciale, que l’on pense à Chopin, Tchaïkovski ou Stravinski. Comme Martinů ou Enesco, Tansman est devenu parisien mais en gardant ses racines.

RM : Quels projets avez-vous pour cet orchestre ?

OC : La multiplicité des expériences. Les enregistrements en concert, les enregistrements en studio, les tournées, l’opéra, tout cela représente des exercices bien différents qui permettent de développer un orchestre. Nous travaillons déjà à notre prochaine tournée en 2009 en Asie, puis ce sera l’Amérique.

A lire également notre chronique du concert du 29 février 2004 où Oleg Caetani avait été révélé au public parisien : « Vous avez dit apprenti sorcier ? ».

Crédits photographiques : © Greg Barrett 2006 (Oleg Caetani) et © Mark Wilson 2004 (Orchestre Symphonique de Melbourne, à Melbourne).

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