Dominique Vellard, directeur des Meslanges de Printemps

Dominique-Vellard-01-©-Susanna-Drescher-681x1024Ayant fait ses études à Versailles, où il avait commencé à chanter à la maîtrise de Notre-Dame, s’est spécialisé dans l’interprétation de la musique vocale ancienne, du Moyen Age à l’époque baroque, mais s’intéresse aussi à la musique contemporaine. Il enseigne le chant depuis 1982 à la Schola Cantorum de Bâle et a fondé il y a 28 ans l’Ensemble Gilles Binchois ; il compose aussi des œuvres religieuses depuis quelques années. Il assure depuis 1991 la direction artistique des Rencontres internationales de Musique médiévale de l’abbaye du Thoronet, qui se dérouleront en 2007 du 17 au 24 juillet, et interviendra ensuite comme professeur à l’Académie de Musique ancienne, stage organisé ensuite au même endroit du 19 au 28 août. Mais c’est en tant que directeur artistique des « Meslanges de Printemps », festival de musique ancienne et contemporaine qui a lieu en Côte-d’Or depuis 2002 et sera présenté cette année du 11 mai au 10 juin, que ResMusica est allé l’interviewer dans sa maison au bord du canal de Bourgogne.

« Les lieux adaptés à ce genre de festival sont difficiles à trouver à Dijon. »

ResMusica : Pourquoi avoir donné le titre « Meslanges de printemps » à ce festival annuel ?

 : C’est un titre dans le style de la Renaissance. Ce festival a lieu au printemps et son idée de base est de confronter des musiques anciennes et contemporaines. On employait autrefois ce terme de « Meslange » pour présenter des recueils où on mélangeait les œuvres de différents compositeurs ; et puis je trouve que cela sonne bien… Ce titre évoque bien cette idée directrice de mélanges musicaux. Au départ, les deux publics potentiels, celui de la musique ancienne et celui des œuvres contemporaines, ont eu du mal à se retrouver.

L’Association Bourguignonne Culturelle (ABC) nous a bien soutenus, et cela a permis de surmonter deux années difficiles après un premier départ encourageant ; l’année dernière, cela a très bien marché. On a veillé à ce qu’il y ait des concerts uniquement consacrés à la musique ancienne, d’autres mélangeant les deux époques et d’autres uniquement consacrés à la musique contemporaine. N’étant pas un spécialiste de ces musiques d’aujourd’hui, mon seul critère est celui d’être touché et convaincu par les œuvres. Le public du festival se fidélise et suit cette démarche.

Les lieux adaptés à ce genre de festival sont difficiles à trouver à Dijon. Ce n’est pas toujours facile dans les églises dijonnaises, et les gens montent difficilement à l’église de Talant, où ils se garent difficilement. L’église de Fontaine-les-Dijon (près du lieu de naissance de Saint Bernard) et la Salle des Pas Perdus du Palais de Justice (ancien Parlement de Bourgogne) sont les locaux les plus favorables à nos concerts pour la qualité de leur acoustique.

RM : Pouvez évoquer rapidement comment se sont déroulées les autres saisons ?

DV : Le festival permet de présenter différentes productions de l’Ensemble Gilles Binchois, d’autres où j’apparais comme soliste et d’autres enfin où je fais appel à des ensembles réputés pour leur interprétation de la musique ancienne et/ou contemporaine : le Quatuor de saxophones Xaxas, la Venexiana ou cette année l’Ensemble Recherche de Fribourg-en-Brisgau ou même des groupes plus connus comme l’Hilliard Ensemble, qui mélange dans ses concerts les deux répertoires. Avec l’ABC, nous veillons à présenter des concerts plus « locomotives » ; nous avons fait venir au Sacré-Cœur de Dijon le Chœur Byzantin de Grèce et nous aurons cette année le concert avec deux violes qui sera présenté le 21 mai par Jordi Savall et Wieland Kuijken au château du Clos de Vougeot. Une volonté des « Meslanges » est de privilégier une certaine proximité avec le public : cela permet un échange direct avec les interprètes.

RM : Vous considérez aussi que la voix est un trait d’union privilégié entre les musiques des différentes époques.

DV : C’est tout à fait cela ; mais dans la musique ancienne, la voix occupe une place de premier plan et tout découle d’elle. En revanche, au XXe siècle, et surtout depuis les années 60, on a surtout mis l’accent sur la virtuosité instrumentale dans la plupart des compositions ; mais depuis peu, on constate un intérêt croissant dans la création pour la voix. Il y a de nombreux courants dans la musique d’aujourd’hui, de l’avant-garde à toutes sortes d’attitudes plus conservatrices. Il est passionnant de voir des compositeurs comme Jean-Pierre Le Guay et Gilbert Amy utiliser leur art dans des œuvres d’une extrême complexité ou bien rechercher une simplicité de moyens dans certaines œuvres sans renier la spécificité de leur langage.

RM : Je crois que vous avez déjà tenté des rapprochements avec des musiques vocales d’autres pays. Pouvez-vous évoquer ces expériences ?

DV : Je partage régulièrement des concerts avec des musiciens de tradition orale, notamment avec Aruna Saïram, une chanteuse de l’Inde du sud avec qui je travaille depuis une dizaine d’années, et avec Noureddine Tahiri, musicien de Fès avec lequel je partagerai un concert dans le festival de l’an prochain. L’Ensemble Gilles Binchois et moi-même avons ainsi la possibilité d’expérimenter des répertoires et de promouvoir la rencontre avec d’autres cultures. Mes compositions s’inspirent largement des musiques anciennes, des traditions orales et de mes expériences avec les musiques non européennes. Nous aimons de toutes façons favoriser toutes les rencontres ; par exemple, nous projetons d’interpréter Perotin et Claude Lejeune en regard de l’interprétation des Rechants de Messiaen et d’œuvres de Steve Reich par l’ensemble Sequenza 9. 3. Ainsi Binchois a eu l’occasion de partager des concerts avec le Quatuor Debussy, les Solistes de Lyon de Bernard Têtu, les Sacqueboutiers de Toulouse et de nombreux organistes : J. P. Leguay, W. Jansen, K. Koito, L. Thiry, F. Ménissier, F. Espinasse…

RM : Est-ce que les rapprochements avec d’autres musiques influencent votre manière d’interpréter la musique ancienne, et notamment celle de Gesualdo, dont vous interpréterez les Nocturnes le 11 mai à Fontaine-les-Dijon ?

DV : Non, pas vraiment. En fait depuis l’âge de sept ans j’ai un son dans la tête et je suis toujours à la recherche de la même chose quand j’interprète une œuvre : la pureté, la plénitude et la clarté du discours. Mon imprégnation est sans doute plus globale, c’est très rare que je me serve d’autres cultures d’une façon directe. Mon travail a plutôt été de chercher des critères communs à différentes traditions séculaires, mais sans utiliser ces modèles de façon immédiate.

RM : Quels sont vos répertoires préférés ?

DV : Je m’attache plus à l’aspect lyrique de la musique qu’à l’aspect dramatique. Il y a beaucoup de musiciens dans la musique baroque qui vont chercher dans les extrêmes, dans les tensions, ce n’est pas du tout mon cas. Je recherche plus l’harmonie, l’équilibre, que ce soit dans la musique d’église, dans les airs de cour et la musique profane.

RM : Est-ce que vous pensez que la musique de Carlo Gesualdo peut toucher un public contemporain ?

DV : Son style a sans doute fasciné les musiciens et le public du XXe siècle (Stravinsky en premier lieu) parce qu’il semblait d’une extrême modernité pour son époque ; il est intéressant aujourd’hui de rendre plus lisible cette œuvre complexe, notamment sur le plan de l’écriture contrapuntique. Sa musique cherche à suivre les ressorts dramatiques contenus dans le texte mais sa « modernité » s’inscrit dans une recherche assez courante chez les madrigalistes de l’Italie du sud, qui jouent sur le chromatisme et les enharmonies (certains instruments à clavier de l’époque possèdent trois cordes accordées différemment pour une touche !). Ce musicien était noble et très riche et on peut penser qu’il a composé ces Répons pour la Semaine sainte pour sa chapelle personnelle. Il m’a semblé assez intéressant de présenter les Leçons qui précédent les Répons dans la version d’Ingegneri, le maître de Monteverdi. Il utilise un contrepoint homophonique très simple, dans l’esprit de la Contre-Réforme, contrastant avec l’extrême maniérisme de Gesualdo. Ces œuvres étaient données durant les offices de la Semaine sainte, très suivis par les fidèles, privés durant le carême d’opéras et de musique galante. On allait alors entendre à l’église les plus belles musiques servies par les chanteurs les plus renommés.

RM : Quels sont vos projets discographiques, pour vous-même et pour l’Ensemble Gilles Binchois ?

DV : Nous sommes heureux de commencer une collaboration avec l’éditeur espagnol Glossa, qui possède un très beau catalogue. Le premier disque qui sort ces jours-ci est consacré à plusieurs de mes œuvres a cappella écrites pour mon ensemble : une messe, un Stabat Mater, un O vos omnes et Les Sept paroles du Christ en croix pour l’Ensemble. Le disque a pour titre : Vox nostra resonet.

Crédits photographiques : © Susanna Drescher

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