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Martine Dupuy, seule au monde

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Georg Friedrich Händel (1685-1759) : Giulio Cesare en Egitto. Martine Dupuy, Cesare ; Raquel Pierotti, Cornelia ; Giuseppe de Matteis, Curio ; Josella Ligi, Sesto ; Patricia Orciani, Cleopatra ; Susanna Anselmi, Tolomeo ; Pietro Spagnoli, Achilla ; Sara Mingardo, Nireno. Orchestra Pro Arte Bassano, direction Marcello Panni. 3 CD Nuova Era 223291-371 ; Enregistré en juillet 89. Notice en anglais, allemand, français, texte du livret en italien ; Durées : 74’14’’, 55’57’’, 56’18’’.

 

Une intégrale de Giulio Cesare avec une grande voix dans le rôle-titre est toujours une aubaine pour le discophile. L’ouvrage est si riche, si dramatiquement juste, les airs sont si séduisants que le plaisir ne saurait manquer au rendez-vous. Cet enregistrement est déjà ancien, il date de juillet 89. La précision est importante car l’interprétation des opéras de Haendel a beaucoup évolué en deux décennies ; nous en parlerons au fur et à mesure. Il est rare d’avoir, de cet ouvrage discographiquement pléthorique, une version vraiment complète tant les airs sont exigeants. Disons qu’ici la version est assez généreuse et compte tenu des chanteurs réunis, le maximum a été fait.

Dès l’ouverture, les réserves concernant l’orchestre et la direction de Marcello Pani s’imposent. Il ne sera pas question ici de subtilité mais de recherche d’efficacité. C’est le rythme qui domine, pas les lignes ni le phrasé. La couleur non plus. La vision est hachée, voire heurtée, la direction pas non plus sans brutalité : il n’est pas certain que le théâtre y gagne. La prise de son est précise, l’espace sonore bien délimité, mais sans profondeur. Des bruits de scène nous indiquent dès l’entrée du chœur que nous sommes au théâtre. Les voix sont bien présentes, mais le plateau n’est pas très homogène. De toute évidence le travail musical a plus été de superposition que de construction d’une texture.

L’entrée du César de répond à nos attentes : belle voix, saine et pleine, sans vibrato excessif, capable d’admirable virtuosité. Les nuances et les couleurs se précisent dans le récitatif qui l’oppose à Cornelia. Nous sommes probablement devant un grand César. Cornélia a la voix de Raquel Pierotti qui d’emblée, dans son récitatif et surtout dans son air, montre une autorité incontestable. La voix est grande, bien timbrée et la vocalisation audacieuse : c’est une veuve vengeresse. L’orchestre avec ses cordes sèches et hachées ne lui offre pas la qualité de soutien auquel elle aurait droit, le manque d’appui apparaissant cruellement dans la partie lente, centrale, de son air, offerte ici avec reprise.

Jusqu’à présent, la distribution est assez équilibrée avec deux belles voix de mezzo (même si le livret indique alto). La surprise (plutôt désagréable) vient ensuite de la distribution de Sesto. Josella Ligi est un contre-emploi. Ses vociférations dans son air d’entrée n’ont rien de juvénile pas plus de la fougue attendue d’un jeune homme, bien au contraire la voix semble trop féminine et dans le genre matrone. Voici donc une troisième voix de mezzo !

L’entrée de Cléopâtre tourne vite au cauchemar. Voix particulièrement instable, à la recherche d’appui et de justesse, timbre usé, comme éteint. Qu’a-t-elle de la jeune et belle courtisane qu’elle est censée incarner ? Quant à l’autorité de la reine, difficile d’y croire quand celle à qui elle donne des ordres possède la voix somptueuse (et juste) de . L’air d’entrée de Cléopâtre la disqualifie, mais ensuite les problèmes de justesse, loin de se corriger, s’amplifient. Le timbre se disloque et le souffle semble court. Qu’importent alors les belles vocalises ? Cette Cléopâtre parait illégitime. Le prochain personnage important à faire son entrée est Ptolomée. Nouvelle voix de mezzo ! Celle de Susanna Anselmi a au moins le mérité de trancher et d’être bien distribuée. Elle est, par son absence de séduction, associée sans hésitation à la noirceur du personnage.

C’est dans cette overdose de voix de mezzo que l’enregistrement porte vraiment son âge. Aucun alto masculin ! Le public applaudit cependant l’air d’Achille, belle voix de basse de . Par la suite, les impressions ne font que se confirmer. est superbe de timbre, de sensibilité et d’intelligence, ainsi dans le récitatif accompagné « Alma del gran Pompeo ». L’orchestre confirme aussi sa maigreur, car si l’air « Va tacito e nascosto » est bien négocié, c’est avec des cors hélas bien trop discrets et un orchestre qui sautille lourdement.

Pour notre grand malheur, il n’est pas un air de Cléopâtre qui ne soit supportable. Quand on sait leur beauté, chacun comprendra l’ampleur de la déception. Consciencieuse, l’amour rendant aveugle (et sourd ?), Martine Dupuy ne se démobilise pas ; elle complète admirablement le portrait d’un César amoureux, victorieux, en colère. Elle possède une voix, un art du chant proche de l’idéal pour ce rôle.

En conclusion, une version de Giulio Cesare qui ne vaut que pour la superbe interprétation de Martine Dupuy. Elle seule justifie cette réédition car vraiment l’incarnation est magistrale. Pour le reste, toute autre version sera préférable. Certes, on sait bien que le pouvoir isole ; César en Egypte est ici bien seul – ou presque – et Martine Dupuy aussi, qui méritait mieux…

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Georg Friedrich Händel (1685-1759) : Giulio Cesare en Egitto. Martine Dupuy, Cesare ; Raquel Pierotti, Cornelia ; Giuseppe de Matteis, Curio ; Josella Ligi, Sesto ; Patricia Orciani, Cleopatra ; Susanna Anselmi, Tolomeo ; Pietro Spagnoli, Achilla ; Sara Mingardo, Nireno. Orchestra Pro Arte Bassano, direction Marcello Panni. 3 CD Nuova Era 223291-371 ; Enregistré en juillet 89. Notice en anglais, allemand, français, texte du livret en italien ; Durées : 74’14’’, 55’57’’, 56’18’’.

 
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