Muraro tel que Rachmaninov

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 25-V-2007. Anatole Liadov (1855-1914) : Kikimora, légende pour orchestre en mi mineur op. 63. Serge Rachmaninov (1873-1943) : Concerto pour piano et orchestre n°4 en sol mineur op. 40. Serge Prokofiev (1891-1953) : Symphonie n°5 en si bémol majeur op. 100. Roger Muraro, piano. Orchestre Philharmonique de Radio-France, direction : Andrey Boreyko.

Quelques dizaines de minutes avant le concert, le premier orage du week-end avait frappé. Tangibles et trempées, tant sur scène que dans la salle, ce soir là, les humeurs étaient déliées. Ainsi, Kikimora d’ ouvrait le concert de telle manière que chaque pupitre se trouvait valorisé, embelli par la précision de ses nuances. Et si, parfois, nous pouvions souffrir d’un manque de liant, c’est qu’il fallait tranquillement retrousser toute attente de progression narrative. Peut-être à se prendre au jeu, ledit liant s’est peu à peu affirmé, de plus en plus épais, jusqu’à donner à la partition le ronflant dont elle semblait initialement libre.

A l’arrivée de pour le Concerto pour piano et orchestre n°4 en sol mineur, tout a commencé par un Allegro vivace formidablement ambigu : l’unité de style entre le piano et l’orchestre était impressionnante et, au lieu de virer au dramatisme, Muraro a mené le grand crescendo dans une tension comme tirée-poussée par l’orchestre, certes un peu plus suiveur qu’au début. Dans le Largo, le piano ciselant dans l’étirement, l’orchestre étale sans mousser. Et quand les cuivres « mahlerisent » (peut-être en souvenir de 1910, quand Rachmaninov jouait son Concerto n°3 au Carnegie Hall, avec le philharmonique de New York dirigé par Mahler), le piano reste hors-symphonie, sachant combien les grandes pompes peuvent avoir la torpeur tragique. Et comme pour élargir le champ des complicités romantiques, dans le dernier mouvement, Muraro fait entendre le Rachmaninov « paganinien » : exercices frénétiques, lignes régulières, harmoniquement irréprochables, autant qu’il le faut pour que leur accentuation ait la succulence très importante. Aussi, dans la Coda, nous nous réjouissons de la chambrisation des différences de plans : des forte n’ont plus à éclater là où ils se donnent pour subtils et délicats, tandis que les passages doux ne jouent pas de mystères sacralisant, sont eux aussi très généreux.

Ce qui est bien avec Andrey Boreyko, c’est qu’il n’est pas du genre à s’engouffrer jusqu’à perdre tout mélomane qui aurait l’impression de perdre le fil. Au lieu d’» arianiser » la Symphonie n°5 de Prokofiev, l’Orchestre Philharmonique de Radio-France cherchait dans chaque chapitre la couleur spécifique pour justifier des intensités les plus locales. C’est que des masses sonores aussi amples, quand elles ne sont pas gratuitement emphatiques, interpellent quelque chose d’historique, mettent l’auditeur face à son époque et, s’il peut s’ennuyer, ce n’est pas sans subvertir quelque divertissement alentour. Saisie par la gravité du propos, il est parfois difficile de suivre la variété des caractères dont Prokofiev a rempli cette machine de paix écrasante : à la structure impeccable, l’Allegro marcato dégage des charmes bien ouvertement passagers, tellement délicieux à ne pas poudroyer trop la question de leur dégustation. Prenant appui sur la formidable limpidité du développement, l’Orchestre Philharmonique de Radio-France atteint une maîtrise de l’énergie telle qu’elle est intraitable à entendre. Et s’il fallait parler d’onctuosité pour décrire les matières mélodiques un peu déliquescentes qui surnagent et structurent l’Adagio, ce serait pour donner à l’émotion cette unité inouïe tant il faut de toute façon la dénier quand, la progression faisant feu d’éléments très variés (ce peut être la répétition d’un motif quand ce n’est tout bonnement le changement de pupitre dominant ou le « déflottement » du tempo), il en va d’un espoir, rien de naïf – preuve étant l’intense dignité de l’orchestre lors des grands éclats harmoniques.

Après ça, une tournure apaisée, une volonté de couleurs goulues paraît surfaite, au moins sucrée. Ce n’est donc pas que l’orchestre stylisait trop joliment, c’est bien qu’on ne peut pas à la fois profiter de la fin des épreuves et s’en tirer à si bon compte, en maniérant comme si de rien n’était, suivant une sérénité mal acquise. Ou alors c’est à l’auditeur de choisir. Et, dans ces cas-là, d’abord, il n’est pas très agréable de se sentir lâché par l’orchestre. A moins que ce ne soit la partition qui soit plus copieuse que n’en peut encaisser un soir d’orage, Salle Pleyel. Mais l’orchestre a terminé dignement : cela devait donc être de la bravoure. 1944 oblige. Et l’interpellation n’est pas chose à pouvoir seulement se proportionner.

Crédit photographique : Andrey Boreyko © Christoph Rüttger

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.