Lourde et indigeste Italienne

À emporter, DVD, DVD Musique, Opéra

Gioachino Rossini (1792-1868) : L’Italiana in Algeri. Mise en scène : Andrei Serban. Décors et costumes : Marina Draghici. Lumières : Guido Levi. Chorégraphie : Nikolaus Wolcz. Avec : Jennifer Larmore, Isabella ; Bruce Ford, Lindoro ; Simone Alaimo, Mustafa ; Jeannette Fischer, Elvira ; Alessandro Corbelli, Taddeo ; Maria José Trullu, Zulma ; Anthony Smith, Haly. Chœurs de l’Opéra National de Paris (chef de chœur : David Levi), Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction : Bruno Campanella. Réalisation : André Flédérick. 1 DVD TDK. Enregistré en avril 1998 au Palais Garnier. Image 16/9 anamorphique NTSC. Son DD 5. 1 et LPCM stéréo. Sous-titrage en français, anglais, allemand, italien, espagnol. Toutes zones. Durée 148’.

 

A priori, l’acquéreur confiant de ce DVD se prépare à passer une réjouissante soirée en tête-à-tête avec son téléviseur. D’abord pour l’œuvre, premier chef-d’œuvre dans le domaine buffa d’un tout jeune compositeur de 21 ans, qui vient de connaître, trois mois plus tôt, la consécration dans le domaine seria avec Tancredi. Ensuite pour l’affiche, qui aligne quelques noms reconnus en matière de chant rossinien. Enfin, pour l’étiquette « Opéra National de Paris », gage de sérieux et de niveau international. Mais…cette captation d’un spectacle donné au Palais Garnier (que le réalisateur André Flédérick nous fait visiter en détail durant l’ouverture) date de 1998 ! Pourquoi a-t-il fallu neuf ans pour juger cette production digne de la postérité ? Les éditeurs auraient-ils eu quelques doutes ou scrupules au moment de lui offrir l’immortalité du DVD ?

Musicalement, pourtant, les choses se passent plutôt bien malgré quelques réserves. Tenant d’une baguette ferme et incisive un excellent orchestre de l’Opéra de Paris, a tout pour séduire : pulsation et précision rythmiques, tempi contrastés, sens de la dynamique, art du célèbre crescendo rossinien, poésie enjôleuse des bois (ecoutez, par exemple, ce hautbois volubile dans la cavatine de Lindoro « Oh come il cor di giubilo », ou cette flûte sensuelle dans celle d’Isabella « Per lui che adoro »). Le difficile ensemble final du 1er acte, pris de plus à un train d’enfer, est ainsi une incontestable réussite et un magnifique hommage à l’ambiance de folie qu’y a mise Rossini.

Simone Alaimo a fait sien, depuis de nombreuses années, le rôle de Mustafa. On l’y a connu plus à l’aise. Ici, son entrée « Delle donne l’arroganza » manque d’impact, courte de souffle et assourdie dans l’extrême grave. Heureusement, il recouvre ensuite ses moyens vocaux et réussit bien mieux son aria « Già d’insolito ardore ». Alors, la longueur du souffle, la précision des colorature, l’aigu glorieux, jusqu’aux contres-sol sur les « Pappatacci » de l’avant-dernière scène, la qualité du chant syllabique et la caractérisation aboutie du personnage lui permettent de donner toute son ampleur au Bey d’Alger.

, elle aussi, a souvent chanté le rôle d’Isabella. A son actif, reconnaissons lui volontiers une belle homogénéité des registres sur un ambitus étendu, une vocalisation de qualité et variée, un legato souverain qui lui permet de nous offrir un splendide « Per lui che adoro » sur le souffle, dans un tempo très ralenti et gorgé d’émotion. Mais il faut aussi admettre, au passif, une interprétation très générique du personnage, une tendance permanente à grossir le son dans les joues (son péché mignon) et un manque fréquent de soutien dans les fins de phrase, qui donne une fâcheuse impression de désinvolture. Belle Isabella, certes, mais pas anthologique. Il suffit de voir et d’entendre ce que Marylin Horne, pourtant assez mal entourée dans un DVD récent paru chez Deutsche Grammophon, fait du rôle pour s’en convaincre.

En Taddeo, est excellent, drôle sans en faire des tonnes, bien chantant, sonore et bien timbré. en Elvira confirme son abattage bien connu et ses aigus stridents, qui transpercent les ensembles. Zulma correcte et Haly tout juste acceptable.

Reste le cas de Bruce Ford en Lindoro. Malgré toute l’indulgence dont on peut se montrer capable, il est difficile de trouver dans cette voix à l’aigu franchement laid et étranglé, à l’agilité limitée, la moindre des qualités habituellement demandées au ténor rossinien de mezzo caractere. La cavatine d’entrée « Languir per una bella » frise la catastrophe, totalement dépassé qu’il est par les vocalises, l’obligeant à ralentir ou à savonner. Son second air passe un peu mieux mais il est bien plus court et moins exposé. Encore heureux qu’on ait gardé la version de la création à Venise en 1813 « Oh come il cor di giubilo » plutôt que la cavatine alternative écrite pour Milan en 1814, et bien plus difficile ! Quand on songe que la reprise ultérieure de cette production a distribué en Lindoro le presque débutant Juan Diego Florez et de quel brio il a fait montre, on en vient à regretter que ce soit la première série qui ait été captée…

Cependant, c’est la mise en scène qui plombe irrémédiablement ce spectacle. Andrei Serban, voulant accentuer le caractère buffa de l’œuvre (qui est pourtant intitulée dramma giocoso par Rossini) a confondu comique et farce. Suivant en cela une tendance devenue, hélas, fréquente, il s’est cru obligé d’accumuler les gags et d’entretenir une agitation constante sur la scène, même quand les chanteurs sont supposés se livrer à une introspection solitaire dans leurs cavatines. Le résultat est consternant. Entre un hammam rempli d’eunuques obèses et fesses (en plastique) à l’air, qui se dandinent en mesure d’un pied sur l’autre, un Mustafa en caricature de roi du pétrole, gourmettes, chaînes, bagouzes d’or et pillosité du torse en évidence, qui se métamorphose bizarrement en empereur romain pour sa rencontre avec une Isabella pin-up de magazine, un Taddeo affublé de palmes, masque de plongée et gilet de sauvetage (naufrage oblige), le choix est vaste pour décider de ce qui est le plus laid, le plus ridicule, le plus vulgaire. Ridicule, ce petit nuage de carton-pâte sur lequel s’élève Lindoro pour chanter sa seconde cavatine. Vulgaire, ce popotin que tend ostensiblement Isabella sous les yeux de Mustafa pour lui faire apprécier « quel pezzo da sultano » (ce morceau digne d’un sultan). Déjà datée, cette allusion au naufrage du Titanic qui tombe à plat maintenant que le film de James Cameron est sorti des mémoires. Le remplissage permanent de la scène par des figurants ou des choristes s’avère très rapidement lassant. Et que dire de cette caricature des italiens, forcément accoutrés comme des mafieux et se bâfrant de pizza, de chianti et de spaghetti ? Nos amis transalpins apprécieront…

Et voilà comment l’acheteur confiant et optimiste de ce début d’article se retrouve déçu et un peu furieux à la fin de sa soirée et regrette d’y avoir cru. Vous voilà prévenus, ne faites pas comme lui.

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.