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Le violoncelliste Henri Demarquette, ses compositeurs de prédilection

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Nous avons voulu mettre en avant l’importance de la musique contemporaine, intimement liée à la vie d’, musicien reconnu et apprécié dés son plus jeune âge ; il nous fait part de ses rencontres et de ses engagements avec ses compositeurs de prédilection, d’aujourd’hui ou d’hier.

« J’ai eu la chance de commencer, très jeune, à fréquenter les compositeurs vivant. »

ResMusica : Comment découvrez- vous une nouvelle partition : en lecture avec l’auteur ou seul avec votre violoncelle ? Les indications d’un compositeur, en dehors de sa partition, vous apportent-elles un autre regard ? Pouvez-vous nous parler de ces rencontres avec Pascal Zavaro, ou Eric Tanguy et, ce qui n’est pas encore très commun, avec une femme telle que Florentine Mulsant ?

 : J’ai eu la chance de commencer, très jeune, à fréquenter les compositeurs vivants et c’est un sentiment qui me donne la sensation de vivre l’histoire qui s’écrit tous les jours. Le dernier concerto que j’ai créé, celui de Pascal Zavaro, m’a permis encore de vivre des choses extrêmement émouvantes, il y une telle complicité qui se noue durant notre travail de mise en forme que l’on n’est pas dans le stress de respecter la note pour la note … On peut en discuter ensemble et y ajouter sa petite patte de musicien comme un chat qui ferait une tache sur un tableau. Ce qu’ils demandent tous avant tout, c’est que l’on puisse, en tant que musicien, se l’approprier pour que la création coule dans nos veines. Alors on la travaille, la malaxe, pour que cette partition devienne une œuvre entière.

Les œuvres qu’Alexandre Gasparov m’a écrites ou celles d’Eric Tanguy pour les Nocturnes sont superbes, et j’aime qu’ils me présentent leurs nouvelles œuvres, c’est un nouveau rendez-vous. Je n’oublie pas Olivier Gieff qui m’a offert un chef d’œuvre absolu, que j’ai pu donner un peu partout dans le monde même à Riga ! C’est un vif engouement de donner des créations tout le temps, de plus, j’essaie d’avoir un maximum de témoignages en vivant quelque temps auprès des compositeurs, il m’est nécessaire de m’imprégner d’images, de souvenirs de leurs vies pour telles ou telles œuvres qui deviennent importantes pour moi quand je passe à l’interprétation.

Par exemple, Florentine Mulsant est généreuse et ne laisse jamais le musicien dans une impasse ; elle peut revenir sur sa partition pour améliorer le confort de jeu technique en restant au plus près du message qu’elle veut faire partager. Il ne faut pas croire que les compositeurs sont dans leur tour d’ivoire, ils sont vivants et accessibles, nous travaillons dans le même sens : faire vivre une œuvre. J’ai eu un jour, avec Dutilleux, une petite aventure musicale significative : sur une de ses œuvres, j’avais un doute sur une note, un petit truc de rien du tout ! Je lui demande « mais là, c’est un fa dièse ou fa bécarre ? » Il réfléchit longuement avec énormément d’attention puis me regarde et me dit « celle que vous voulez ! »

Il y a heureusement aujourd’hui, au contact des compositeurs vivants, une liberté qui n’existe plus dans les partitions de mon cher Schubert par exemple. Les éditeurs ont établi les choses de telle sorte qu’il n’est plus possible de faire œuvre de création, alors que Schubert écrivait assez librement ! Il n’est plus possible de s’approprier ses œuvres autrement qu’à la lettre. C’est une autre démarche, une enquête du cœur bien différente.

RM : La carrière de soliste internationale que vous menez, vous montre un autre aspect de la musique ; que pensez vous de l’attitude du public face à la musique contemporaine ?

HM : Si je suis à Paris cela devient dingue ! Le public est de plus en plus éduqué … le Festival Présence 2007 a été un vrai succès, les concerts étaient pleins à craquer avec, par exemple, deux créations dans le même concert ; les gens sont investis et en recherche de nouveautés ; c’était du délire dans la salle !

Il est vrai aussi que la musique d’aujourd’hui est moins expérimentale et moins hermétique qu’il y a ne serait-ce que quinze ans. Le public la reçoit de façon bien plus naturelle. Alors est-ce bien ou mal ? Là n’est pas le propos, c’est comme ça, point.
Il y a un besoin de la part des compositeurs de revenir à des valeurs plus classiques. On ne peut pas lutter contre les courants de l’histoire ; nous ne sommes plus dans une période de revendication mais dans une ère anti-révolutionnaire. La société n’est plus à vouloir aspirer à faire table rase des acquis, les revendications ne sont plus égocentriques, à : « Je vais vous faire entendre des sons et des musiques que vous n’avez jamais entendus !!» Non, un courant de compositeurs, et pas seulement en France, cherche à plaire et à toucher tout simplement, quel que soit le langage.

Est-ce de belle facture, ou beau ? C’est le temps qui nous dira si untel ou un autre avait quelque chose à dire ou pas.

RM : Avez vous eu l’occasion de passer vous même des commandes à des compositeurs ?

HM : Directement, non, cela fait partie des projets qui me préoccupent, mais il faut trouver des financements. Dés que j’ai l’opportunité d’avoir un contrat pour la programmation d’une série de concerts en résidence ou dans un festival, sur le budget et en accord avec les organisateurs, je fais en sorte d’insérer une commande.

RM : Vous avez déjà participé à des concours d’instruments comme le dernier de la ville de Paris en 2005, quel a été votre sentiment ?

HM : Il est incroyable de voir et d’entendre des instruments modernes aussi performants tant en qualité de lutherie qu’en qualité de sons, mais les critères de sélection ne sont pas forcement les mêmes pour le jury des luthiers et celui des musiciens ! Les avis divergent. Les luthiers s’attachent à la plastique, à l’esthétique alors que les musiciens se concentrent sur le son. Les débats sont intéressants et les délibérations peuvent être de grands moments de négociation.

RM : Donc un jour vous passerez commande à un luthier d’un violoncelle moderne ?

HM : C’est une aventure qui me plaira sûrement en suivant la plupart des étapes, pour m’en imprégner comme à la construction d’une partition.

RM : Donnez- vous des cours ?

HM : J’aime bien enseigner de temps en temps car c’est aussi garder un contact avec les bases du travail de l’instrument : se pencher sur les problèmes, les soucis d’exécution d’une œuvre, avoir une réflexion pour trouver des solutions à ceux qui veulent grandir dans la musique, mais je n’ai qu’une petite classe de six heures à Saint-Maur car avec mon planning, je ne peux assurer plus.

RM : Vous avez eu un parcours rare, vous ne pouviez échapper à une carrière de soliste ; l’anonymat de musicien d’orchestre vous a-t-il a un jour attiré?

HM : En fait, non. Il faut dire que je n’ai jamais eu l’occasion d’intégrer ce type de carrière, il faut savoir que lorsque j’ai commencé mes études, la vie d’orchestre n’était pas vraiment valorisée, heureusement, maintenant les tendances ont changé.

J’engage justement mes élèves à faire des stages d’orchestre sinon ils n’auront jamais l’occasion de jouer certaines œuvres incontournables. Je n’ai jamais, en tant que gamin, eu cette opportunité et je le regrette un petit peu car je joue souvent avec des orchestres mais je n’ai jamais, en fait, vécu cette ambiance de l’individu qui, par sa présence, donne naissance à une œuvre dans l’anonymat.

RM : Y a-t-il des risques dans la vie d’un soliste ?

HM : Tous les jours ! Il faut non seulement être très présent mais donner aux gens, tout le temps, de bonnes raisons de vous inviter, en sachant que je ne suis pas le seul. Beaucoup de jeunes talents sont aussi très prisés avec des diplômes hallucinants. Aujourd’hui, même la musique classique n’échappe pas aux dictats de l’esthétique plastique, les organisateurs sont prêts à préférer des jolies femmes (sourire) plutôt que de rester les yeux fermés et de choisir les artistes avec leurs oreilles … Il faut tout le temps donner une bonne raison d’être l’élu, par le jeu, le répertoire, la renommée internationale, le fait de remplir la salle de façon économique ou par affinité personnelle, ce qui existe aussi, bien sûr.

RM : Quel est le chef d’orchestre que vous auriez aimé rencontrer ?

HM : J’aurais bien aimé faire une fête avec Bernstein …

RM : Un compositeur plus ancien ?

HM : Jean-Sébastien Bach, incontournable, même s’il semble très austère, je pense que nous nous serions bien amusés ensemble (sourire) et assurément pour tous les violoncellistes, il est nécessaire de le revisiter inlassablement. Intemporelles, les Suites sont « le fil rouge » de ma vie.

Lire le vol I de l’entretien

Crédits photographiques : © Anton Solomoukha

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