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Henri Demarquette, violoncelliste international

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Présent dans trois sorties discographiques importantes de cette année : L’Invitation au Voyage avec chez Warner, Sonate pour violoncelle seul dans le disque de les Nœuds d’une Vie intérieure chez AR Re-Se et de la musique de chambre d’Eric Tanguy chez TransArt, nous avions envie d’en savoir un peu plus sur la vie d’un grand soliste international tel que peut être . Ce premier volet vous propose ses engagements artistiques avec et ses incontournables rencontres artistiques.

« J’ai choisi le violoncelle parce que c’était gros. »

ResMusica : Vous avez déjà enregistré un disque avec Brigitte Engerer, comment l’avez-vous rencontrée ? 

 : Nous nous sommes rencontrés il y a une dizaine d’années ; elle avait déjà un duo avec Olivier Charlier et elle cherchait un violoncelliste jeune et plein d’entrain (sourire), on a vite sympathisé et joué en trio avec Olivier, et en sonates. Cette invitation a été pour moi une chance extraordinaire et un tournant dans ma vie, car c’est une des plus grandes artistes qui soient ; elle est d’une générosité incroyable et est humainement fabuleuse. Sur scène, il n’y a pas une note qu’elle joue sans une volonté de politesse, on se retrouve tous les deux dans une situation d’un réel dialogue, on répète beaucoup, mais une fois sur scène, cela n’a plus n’a rien à voir et c’est magique. Le dialogue est ouvert et on est tous les deux extrêmement investis, on vit de grands moments.

Un jour, un journaliste me demande : « Mais comment pouvez vous partager votre vie musicale avec Brigitte Engerer et Michel Dalberto ? Comment est ce possible, car ils sont très différents ? » En fait, cela ne s’explique pas ! D’abord on ne joue pas le même répertoire et Dalberto a un jeu très structuré, construit, j’aime ça aussi, mais ce sont deux personnalités qui me correspondent et je ne pourrai jamais dire si je préfère jouer avec l’un ou avec l’autre. Cela crée une vie très riche.

RM : Prendre le répertoire de la musique française est un choix délibéré, comment vous est venue cette idée de faire des transcriptions ensemble ?

HD : Nous avons choisi des pièces que nous aimons beaucoup, mais qui ne sont pas forcement pour violoncelle et piano. Par exemple Extase ne peut pas être en transcription pure, sinon la pièce n’aurait pas de matière ; elle est basée sur les mots et une note peut prendre une place forte dans le texte, mais sans le poème cela n’a pas de sens, alors Brigitte et moi avons travaillé avec des originaux pour en faire des arrangements qui mettaient aussi le piano et le violoncelle au rang d’interprètes. Aussi, la différence d’expression qu’il peut y avoir entre la Méditation de Thaïs et les Kaddish de Ravel est énorme mais s’entremêlent et s’accompagnent.

Cela faisait longtemps que cette idée nous avait traversé l’esprit de se replonger dans l’univers mélodieux de ces œuvres qui font partie de notre enfance. Ç’est très « madeleine de Proust » comme état d’esprit. J’ai été élevé au son des Nuits d’Eté de Berlioz et c’est cette ambiance-là que nous voulions. Brigitte a une formule pour comprendre ce sentiment, c’est : « Chanter dans son arbre généalogique » je me suis rendu compte que c’est effectivement génétique, c’est notre culture. De même, je n’avais pas eu l’occasion depuis longtemps de travailler de la musique française et surtout avec cette liberté d’esprit et de connivence qui n’existe pas vraiment dans l’exécution d’un concerto ou d’une sonate du répertoire, où on est à la note près, en tant qu’interprète.

Ce disque a été conçu dans une ambiance de méditation, d’introspection, jusqu’au sentiment de nostalgie. Je me suis rendu compte que lorsque j’ai envie de réentendre un passage d’une œuvre, je le mets automatiquement et dès que commence un autre mouvement mon esprit peut s’égarer à vouloir entendre dans les même couleurs musicales un autre passage d’une autre œuvre. Donc on a voulu garder, avec cette même cohérence, le caractère de L’Invitation au Voyage de Baudelaire. Sans vouloir donner des changements violents mais en mettant en évidence, par exemple dans la nostalgie, des contrastes musicaux évoquant le côté lumineux ou sombre des sentiments que peuvent provoquer ces œuvres ; à jouer, c’est très intéressant.

RM : Vous avez mis combien de temps à élaborer ce disque ? C’est une histoire en plusieurs épisodes ? 

HD : Oui et non. L’idée a mûri en été 2006, j’ai fait plein de recherches de partitions, de mélodies, pour les choisir avec Brigitte, puis pour les retravailler afin d’en réaliser des transcriptions. Ce disque est aussi conçu dans un esprit d’improvisation hérité du Jazz. En jouant Summertime, et bien qu’il y ait des paroles, les jazzmen se réapproprient l’œuvre avec des variations et des improvisations. C’est une ouverture d’esprit.

RM : Comment avez vous choisi le lieu d’enregistrement ? Un studio parisien aurait pu faire l’affaire ?

HD : Pas vraiment. Nous voulions une intimité, une ambiance aussi particulière que les œuvres jouées. Aussi, il y a peu de temps, un ami m’appelle en me disant : « J’ai construit un théâtre dans la grange à coté de ma maison ! » L’événement me surprend quelque peu et il continue : « il faut que tu viennes jouer dedans pour me dire ce que tu penses de l’acoustique, c’est un théâtre de 120 places … J’ai découvert un lieu extraordinaire à l’italienne, avec des dorures à la feuille partout, des lustres de Murano, sublime … » Brigitte et moi avons été tout de suite emballés et avons décidé que l’enregistrement aurait lieu dans ce théâtre étonnant. A la rentrée dernière nous avons investi le lieu et on a enregistré le disque en deux jours. (NDLR : Théâtre Saint Bonnet de Bourges)

RM : Etes-vous, à l’étranger, une sorte d’ambassadeur de la musique française ?

HD : Tout musicien se doit de jouer la musique de son pays, cela ne m’empêche pas de jouer de grands concertos de divers compositeurs, évidemment, comme les musiciens japonais ou russes jouent Brahms, Beethoven ou Bach ; mais il est vrai que Warner a été très intéressé par ce projet pour une diffusion internationale : deux musiciens qui se penchent sur leur patrimoine et aussi par le fait que nous puissions en proposer une autre version avec nos instruments.

RM : Comment ressentez-vous le public ?

HD : Je ne sais pas ; la seule chose que je peux dire c’est si ça fonctionne ou pas, si une salle écoute vraiment ou si ça casse ; mais je ne remets pas en cause le public ; c’est moi qui suis bon ce jour là ou pas. C’est là mon seul critère.

RM : Comment avez-vous rencontré votre instrument, un Cappa de 1697 ?

HD : Le luthier Jérome Dariel m’a appelé un jour pour me dire : voilà il y a ton violoncelle qui t’attend dans la maison d’amis près de chez toi … Je n’avais pas un sou pour acheter un instrument mais c’est toujours plaisant de jouer sur un violoncelle que l’on me propose et au moment où j’ouvre l’étui … Je tombe amoureux immédiatement. Je l’essaie, et là, plus moyen de m’en séparer ; une vraie rencontre. J’ai mis 9 mois à trouver le financement, car il faut trouver un banquier qui accepte le risque de prêter de l’argent sur quelque chose qui n’a pas évidemment un numéro de série comme une voiture, un bateau ou lorsque qu’on achète un appartement ou une maison, car la banque ne peut pas se retourner sur des hypothèques ou autres conventions de prêt. Sur un instrument, c’est très compliqué et cela leur fait peur. Il n’y a pas de traçabilité, s’il disparaissait à Jakarta ou dans n’importe quelle situation. Le banquier m’a fait confiance sur ma bonne foi et mon honnêteté. Nous sommes très en retard en France dans ce type de tractation, et il n’y a qu’une banque qui a su m’écouter : la Société Générale qui connaît ces tracasseries et qui est capable de traiter aussi les mécénats. Cela fait maintenant trois ans qu’il est mon compagnon.

RM : Pourquoi avez-vous choisi le violoncelle ? Est-ce vous qui l’avez décidé ?

HD : C’est parce que c’était gros … (sourire) Ma mère joue du violon, j’ai essayé, mais je me sentais étriqué, pas bien avec ce truc dans mon cou. J’ai voulu essayer la contrebasse et mes parents m’ont persuadé que le violoncelle était un bon compromis !

RM : Si vous aviez pu vous exprimer avec votre voix quel aurait été votre registre vocal ?

HD : J’aime les voix de femme comme mélomane, même s’il y a des voix mythiques d’homme, comme Hans Hotter ou Dietrich Fischer-Dieskau ; c’est magnifique, mais les voix de femme comme celles de Régine Crespin ou Callas me transportent vraiment, donc je préfère le registre aigu. Par exemple, ce que j’aime au violoncelle, c’est jouer dans les aigus. Un de mes profs comme Maurice Gendron m’a donné cet amour des voix hautes et le violoncelle me donne l’opportunité de passer dans tous les registres. Justement dans ce disque, j’ai voulu rendre cette attirance des Nuits d’été par Régine Crespin, c’est un vrai fantasme cette voix. Comme Maria Callas qui nous prend sans savoir pourquoi ni comment … C’est torride, violent, comme Casals, on ne peut pas être indifférent … Il joue et son timbre nous envahit ! Quelle que soit la qualité de son interprétation ; c’est simplement magique, une telle émotion, malgré lui !

RM : Si vous aviez eu la possibilité de vous exprimer sur une toile, qui auriez-vous été comme peintre ou comme tableau ? 

HD : Je suis très « école hollandaise ». Alors … Rembrandt ? Mais bien aussi La Tour ? En fait, je suis très attiré par les nuances de la lumière, l’éclairage : Caravage… Vermeer ….

RM : Quel est votre livre de chevet actuellement ?

HD : Je lis des ouvrages sur Brahms, car avec Michel Dalberto nous travaillons sur les deux sonates et j’aime m’imprégner de l’ambiance, de la période du compositeur avant de passer à l’acte.

Lire le vol II de l’entretien

Crédit photographique : © Anton Solomoukha

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