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William David Lane : l’alto et la Tasmanie comme passeports …

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Né en Tasmanie (la petite île située au sud de l’Australie) en novembre 1982, William Lane est l’un des altistes les plus demandés de sa génération. Jeune musicien au curriculum à faire pâlir certains grands solistes (Llewellyn Strings Award, 2006 Young Tasmanian of the Year, 2007 Spada Special Prize, …), il voue une véritable passion à la musique contemporaine, qu’il sert au sein de différents ensembles, tant australiens qu’européens. A vingt-quatre ans, il a ainsi déjà assuré la création de plus de douze œuvres contemporaines, et travaillé en collaboration avec les plus grands compositeurs du moment : Helmut Lachenmann, Steve Reich, Ross Edwards, Elena Kats-Chernin, Michael Gordon, ou encore Gyorgy Kurtag. Rencontre avec un jeune homme qui, pas encore trentenaire, a déjà joué sur tous les continents ; un jeune homme à l’avenir forcément (plus que) prometteur…

 « Je suis tombé complètement, immédiatement, amoureux de l’instrument. »

Resmusica : William, comment la musique est-elle venue à vous ?

William Lane : J’ai commencé à jouer du violon à l’âge de quatre ans, nous habitions sur la côte nord-ouest de la Tasmanie. Dès l’âge de neuf ans, j’ai su que je voulais faire carrière dans la musique, et j’ai décidé de passer à l’alto. Personne dans ma famille n’est musicien, mais ma maman voulait vraiment que je joue du violon. Nous avons ensuite déménagé dans le sud de la Tasmanie, et elle m’emmenait à Hobart (la capitale) ; nous allions aux concerts, ceux du Takacs Quartet, du Tasmanian Symphony Orchestra, et ceux des grands solistes de passage. Tous ces éléments ont radicalement influencé le cours de mon existence.

RM : Pourquoi l’alto, finalement ?

WL : Un de mes professeurs de violon, Rodney McDonald, jouait également de l’alto au sein du Tasmanian Symphony. Un jour, il m’a joué de l’alto, et je suis tombé complètement, immédiatement, amoureux de l’instrument. Mes leçons sont alors passées du violon à l’alto, et j’ai rapidement appris l’Elégie de Benjamin Britten. En fait, j’aime le son riche, doux et velouté de l’alto.

RM : Vous avez étudié en Australie, puis en Europe (Paris, Francfort, Crémone). Avez-vous senti des différences dans la manière d’enseigner entre les deux continents ?

WL : Mon premier professeur d’alto en Tasmanie était Jan Sedivka, un élève de Sevcik, Jacques Thibaud et Max Rostal. Il a fêté ses quatre-vingt-dix ans cette année ; pendant les quatre années que j’ai passées sous son enseignement, il m’a appris à dépasser les difficultés techniques avec philosophie, individualité, mais aussi pluralité. Je me suis donc senti, de par son passé, lié aux méthodes européennes. Lorsque je suis allé en Italie étudier avec Bruno Giuranna, la technique était très différente, c’était très « latin » si je puis dire. Tous les élèves étudiaient les mêmes pièces, pratiquaient les mêmes exercices techniques ; cela allait jusqu’aux coups d’archets et doigtés ! Ce fut assez difficile pour moi au début, un grand choc finalement. Mais je m’y suis habitué rapidement… Ensuite, je suis parti étudier la musique contemporaine avec Garth Knox à Paris, et avec les membres de l’ensemble Modern de Francfort. L’ambiance était très ouverte. En ce moment, j’apprends le sarangi en Inde avec Dhuba Ghosh ; encore une approche pédagogique très différente !

RM : Avez-vous eu des modèles, des musiciens qui vous ont particulièrement inspiré ?

WL : Je suis passé par différentes périodes. En tant qu’étudiant, j’idolâtrais beaucoup de musiciens, comme Lionel Tertis, William Primrose, Claudio Arrau, Mischa Elman, Emmanuel Feuermann… J’ai tout de suite apprécié l’individualité de ces artistes ; c’est une chose qui manque beaucoup chez les solistes de nos jours. Désormais, c’est plus aux personnes avec lesquelles je travaille que va mon admiration : ils me poussent à « repenser » mon instrument ; la musique, m’entraîne vers des questions existentielles… Je pense en particulier à tous les compositeurs avec lesquels j’ai travaillé, ou des artistes des autres catégories d’art, ou simplement des rencontres de voyages : écrivains, philosophes, peintres…

RM : Vous êtes actuellement en Inde pour un projet très spécial. Pouvez-vous nous en parler ?

WL : Je fais partie d’un programme d’étude et d’échange du gouvernement australien pour faire des recherches et jouer à Mumbai. Je suis en résidence à l’ORKA-M International Institute of Innovative Music. C’est le principal centre indien voué à l’innovation interdisciplinaire, à la création réelle, à l’échange inter-arts ; je suis ici pour offrir quelques conseils, ou quelques projets. Je travaille en collaboration avec Rajesh Mehta, directeur de l’institut. Je pense sincèrement que l’avenir de la musique « contemporaine » dans le nouveau siècle se situe loin du monde occidental. C’est vraiment un projet fascinant que je suis en train de vivre.

RM : Vous avez dédié une large part de votre carrière à la musique contemporaine. Par devoir, par intérêt personnel ?

WL : C’est un réel plaisir pour moi, bien que ce soit une voie de carrière très difficile à choisir. C’est quelquefois frustrant, mais je trouve le travail avec les compositeurs très stimulant et motivant. Je suis aussi improvisateur et compositeur moi-même. Ainsi, j’apprends, chaque fois que je travaille avec un nouveau compositeur sur une nouvelle pièce. Pour moi, la musique contemporaine est aussi une plate-forme pour explorer les dialogues entre la musique occidentale et les autres musiques. Je suis Directeur musical d’un ensemble nommé Grenzenlos (ce qui signifie sans frontière en allemand, et aussi illimité), dans lequel nous essayons de réunir des musiciens et des créateurs d’horizons culturels et musicaux très différents, en vue d’une intense collaboration (et donc compréhension mutuelle) artistique. L’année prochaine, nous avons de tels projets en Chine, en Mongolie, et en Inde ; c’est vraiment merveilleux !

RM : Quelles sont les pièces contemporaines dont vous gardez le meilleur souvenir ?

WL : J’aime travailler avec l’Ensemble Resonanz, un orchestre de chambre basé à Hambourg, et dont je suis l’altiste solo. Je travaille aussi avec l’Ensemble Modern, et comme je vous l’ai dit, Grenzenlos. Mon meilleur souvenir de concert se situe à Rome, où j’ai entendu Michiko Hirayama interpréter le Canti del Capricorno de Scelsi (1962-1972). Encore la semaine dernière, à Bombay, j’ai vu les élèves d’Ustad Zakir Hussain interpréter un concert de tabla pendant quatre heures !

RM : Vous avez été altiste solo du Tasmanian et Australian Youth Orchestra. Comment considérer ces orchestres : un tremplin vers les orchestres professionnels ?

WL : Je ne joue plus souvent en orchestre, mais j’aime le sens de la communauté, de la tradition et de l’unité qu’il représente. Ces orchestres « juniors » sont un moyen formidable de rencontrer des gens de votre âge qui partagent la même passion que vous, mais aussi d’explorer un fantastique répertoire, de voyager ensemble…

RM : Vous êtes né en Tasmanie. Quelques mots sur cette île magnifique ?

WL : La Tasmanie est un paradis, une sorte de secret bien gardé que nous ne voulons pas dévoiler au reste du monde. Nous avons des montagnes, des forêts immenses, des plages… et aussi du bon vin. Vous savez, vous pouvez partir en randonnée pour deux semaines, et ne rencontrer personne. C’est vraiment un endroit extraordinaire.

RM : Les lecteurs français seront certainement étonnés de savoir que cette petite île en forme de cœur possède un orchestre symphonique. Vous y avez joué ; pouvez-nous nous décrire sa sonorité, et ce qu’il représente pour la Tasmanie ?

WL : Le Tasmanian Symphony Orchestra est considéré comme l’un (voire le meilleur) « petit » orchestre du monde, avec quarante-six musiciens. Il reçoit d’excellents solistes et chefs d’orchestres ; il joue un rôle essentiel dans la vie culturelle de l’état. L’orchestre joue dans toutes les grandes villes de Tasmanie, en Australie et part souvent en tournée à l’étranger. Il est particulièrement renommé pour ses enregistrements de la période romantique ou préromantique et se consacre également fortement à la musique contemporaine.

RM : Des projets de concerts en France ?

WL : En fait, je n’ai pas souvent joué en France. J’ai joué l’année dernière au Théâtre du Châtelet, avec l’Ensemble Modern lors du Festival d’Automne de Paris. En 2009, je présenterai un programme en duo avec Sébastien Roux, ingénieur à l’I. R. C. A. M., à la Maison des Arts de Créteil, composé d’œuvres pour alto et musique électronique. J’aimerais travailler plus souvent en France, notamment sur des collaborations, car j’admire la culture française.

RM : Soyez notre guide touristique en Australie. Trois lieux et trois salles de concerts ?

WL : En Australie, mes lieux préférés sont tous en Tasmanie ! Port Davey, dans le sud-ouest (il faut une semaine de marche pour s’y rendre !) ; Strahan, sur la côte ouest (un village de pêcheurs proche des ruines des condamnés (NDLR : la Tasmanie a été fondée originellement comme bagne australien) ; Cygnet, la ville où je vis, dans le sud de Hobart.
Pour les salles de concerts, je vous conseillerais l’Opera de Sydney, bien entendu, le Brisbane Powerhouse, et à Melbourne, le Concert Hall et le Black Box Theater.

RM : Des passions en dehors de la musique ?

WL : J’aime beaucoup… marcher (dans les villes, les forêts ou les montagnes). Je lis beaucoup, j’écris, je pense, j’apprends de nouvelles langues, je partage la bonne cuisine et le bon vin avec mes amis… Ici, en Inde, je profite en fait des films ! La nuit dernière je suis allé voir le nouveau film d’Akshaye Khanna, « Gandhi, mon père ». Le cinéma du monde est ma passion. Dans une autre vie, je serais réalisateur !

Crédits photographiques : ©

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