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Sergiu Celibidache : un portrait vidéographique

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est entré dans la légende de l’art de la direction pour ses tempi retenus à l’extrême, ses exigences redoutables en terme de répétitions et son refus catégorique de se plier aux sessions d’enregistrement. L’édition simultanée par les labels Euroarts et Opus Arte de quelques témoignages vidéographiques du chef d’orchestre nous offre une occasion de revenir sur la carrière de l’une des grandes baguettes de la seconde moitié du XXème siècle.

Celibidache ou « Celi » pour les intimes, voit le jour le 28 juin 1912 à Roman en Roumanie. Agé de 15 ans, il annonce à ses parents sa volonté de faire une carrière de musicien. Devant leur refus, il ne se démonte pas et embarque seul dans un train à destination de Bucarest ! Il part ensuite pour Berlin où il étudie à la Hochschule de la ville tout en poursuivant des études de mathématiques et de philosophie. Il rédige une thèse sur Josquin Desprez et il remporte un concours de direction d’orchestre organisé par la radio de Berlin. C’est alors que le directeur de la Philharmonie de Berlin dénazifiée, le Russe Leo Borchard qui remplaçait un Furtwängler encore suspect de compromission avec le régime nazi, disparaît, en 1945, victime des tirs malheureux d’une sentinelle. Les autorités nomment alors ce jeune inconnu à la tête de la prestigieuse formation. Le 29 août 1945, il fait donc ses débuts professionnels au pupitre de la Philharmonie de Berlin !

Le Celibidache de ces années là, est plutôt exalté et conquérant ; un témoignage vidéo nous le montre emportant dans une rage insensée une ouverture d’Egmont de Beethoven filmée dans les ruines de l’ancienne Philharmonie de Berlin. Wilhelm Furtwängler dénazifié, le jeune musicien partage avec lui la direction de l’orchestre, apprenant au passage énormément du vieux chef. Cependant, portés par des proches de Furtwängler, les nuages s’amoncellent vite sur cette relation alors que les tensions s’accumulent avec certains musiciens. La rupture est inévitable et Celibidache quitte Berlin au début des années 1950 avec un bilan de près de 400 concerts au pupitre de l’illustre phalange. Cependant, c’est seulement à cette époque que l’intransigeant musicien accepte de graver quelques disques. On peut retenir un très beau concerto pour violon et orchestre de Brahms avec la grande au violon (enregistrement EMI réédité par Testament) et une symphonie n°5 de Tchaikovski à la tête du London Philharmonic (Decca supprimé mais disponible chez certains éditeurs moins scrupuleux).

Pour Celibidache, la fin de ce mandat berlinois marque le début d’une longue période d’exil de près de 20 ans ; dirigeant en Amérique Latine, en Scandinavie et surtout en Italie à la tête d’orchestres radiophoniques considérés comme fort médiocres. En dépit des lacunes techniques des musiciens, le chef trouve chez ces orchestres de radio des conditions de travail optimales en terme de répétitions. Celibidache va ainsi réussir à tirer le meilleur des musiciens aux moyens modestes et des pires routiniers. Un document vidéo de la fin des années 1960 nous le montre magnétisant l’orchestre de la RAI de Turin dans une mémorable symphonie n°9 de Bruckner.

La décennie 1970, va observer un retour du chef d’orchestre au premier plan. Dès 1971, il devient directeur musical de l’Orchestre de la Radio de Stuttgart ; dans le même temps il dirige pour deux saisons (1973-1975), l’. En dépit de soirées légendaires, entre autres dans Ravel, les caractères des musiciens français et du chef n’étaient pas faits pour s’entendre. Mais le mandat à Stuttgart est une immense réussite : l’orchestre revient aux premiers plans médiatiques et son répertoire s’élargit.

À partir de 1979, Celibidache tisse des liens étroits avec l’ dont il deviendra le directeur musical. C’est l’époque des tempi ralentis à l’extrême, à la limite du décrochage. C’est aussi le temps des seuls témoignages vidéos autorisés édités par Teldec et Sony : les symphonies n°6, n°7 et n°8 de Bruckner, une symphonie du Nouveau monde hypnotique et lentissime, une tout aussi hallucinante symphonie « classique » de Prokofiev et des concertos pour piano de Brahms, Schumann et Tchaïkovski avec Daniel Barenboïm.

Forte tête, le chef aura égratigné nombre de ses collègues par des comparaisons peu amènes et en particulier Herbert von Karajan qui, bien évidemment, ne l’invita jamais à Berlin au long de son règne. Il fallut attendre 1992, pour que le vieux chef dirige à nouveau l’orchestre qui l’avait lancé dans une symphonie n°7 de Bruckner (dont il existe une bande vidéo éditée par Teldec). Fasciné par l’enseignement de la direction, le chef ne s’économisa pas, dépensant sa pédagogie à l’université de Mayence, à Munich, et aussi à Paris. Curieusement, aucun grand chef d’orchestre ne vit le jour sous ses méthodes passablement cruelles. Tel un chat jouant avec une souris, le sage les sermonnait à la moindre impression d’un manque de personnalité mais les réprimandait tout aussi vertement dès qu’ils s’éloignaient des pas tracés par le maître.

Intransigeant, le musicien reste dans l’histoire pour son refus catégorique d’entrer dans un studio, prétextant et théorisant, parfois avec maladresse, que le disque tuait une partie de l’essence de la musique. Ce refus de tout compromis se retrouvait dans d’autres domaines ; ainsi, ce n’est qu’en 1984 que Celibidache fit ses débuts aux Etats-Unis, et encore… à la tête de l’orchestre des jeunes du Curtis Institute de Philadelphie, le chef d’orchestre refusant dans des termes peu flatteurs le « business » de la musique outre atlantique.

Le répertoire du chef était immense. Resté célèbre pour ses Bruckner, Debussy et Ravel, il excellait dans Prokofiev, Strauss, Hindemith, Sibelius, Milhaud, Roussel alors qu’il ne négligeait pas des compositeurs de son temps comme , Heinz Tiessen ou Günter Raphael. Dirigeant de mémoire, autant en répétition qu’en concert, ses longues séances de préparation soumettaient les musiciens à rudes épreuves. Compositeur, on lui doit une belle partition pour orchestre : Der Taschengarten.

Décédé en août 1996, à une époque où il faisait figure de statue du commandeur pour de nombreux jeunes musiciens, le vieux chef vit sa haine des disques profanée par son fils. Ce dernier, conscient des risques de multiplication des enregistrements pirates, autorisa la mise en vente de témoignages de son père. Partagés entre EMI pour les années munichoises et DGG pour le mandat à Stuttgart et certains témoignages scandinaves, ces disques alternent le génial comme d’incroyables Nocturnes de Debussy (DGG) et l’indéfendable à l’image de symphonies de Beethoven « pachydermisées » sous une battue de plomb (EMI).

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : symphonie n°39, K. 453 ; Franz Schubert (1797-1828) : symphonie n°2 D. 125. Bonus Luigi Cherubini (1760-1842) : ouverture de Il Portatore d’acqua. Orchestra Sinfonica di Torino della RAI, direction : Sergiu Celibidache. Réalisateur : non précisé. 1DVD Opus Arte. Référence OA 0978 D. Enregistré en 1969 à Turin. Notice de présentation en anglais, français et allemand. DVD : toutes régions. Format image 4/3 noir et blanc. Durée : 79’. Code barre : 809478 00978.

Premier DVD et première grosse surprise dans des classiques du répertoire ! Certes l’orchestre de la RAI, n’est pas la philharmonie de Vienne en terme de soyeux des attaques et de richesse des timbres, mais sous une battue serrée et précise, les musiciens sont à leur plus haut niveau. Leurs teintes assez vertes et la rudesse des articulations des cordes composent tout compte fait un Mozart et un Schubert assez latins. La direction du maestro est rapide, souple et très équilibrée, le tout aboutissant à des lectures très fines et musicales de ces deux merveilleuses partitions. En complément, l’auditeur découvre une ouverture d’Il portatore d’acqua de Cherubini. La restitution sonore et la qualité d’image sont des plus satisfaisantes pour de tels documents d’archives.

(1803-1869) : Symphonie fantastique. Orchestra Sinfonica di Torino della RAI, direction : Sergiu Celibidache. Réalisateur : non précisé. 1DVD Opus Arte. Référence OA 0977 D. Enregistré en 1969 à Turin. Notice de présentation en anglais, français et allemand. DVD : toutes régions. Format image 4/3 noir et blanc. Durée : 79’. Code barre : 809478 00978.

On monte encore d’un cran avec une symphonie fantastique de très haut vol. Celibidache tient son orchestre avec une poigne de fer mais cette lecture nuancée et « parfumée » avance avec naturel. Le sens de la narration du chef fait mouche dans un bal et la scène aux champs. La marche au supplice est enfin prise dans un tempo relativement mesuré avant que le Songe d’une nuit du sabbat libère les énergies. Les cuivres y sont un peu débraillés en terme de galbe et de précision (c’est pas le symphonique de Chicago !) mais leur enthousiasme donne une touche idéale à ce finale fantomatique. Le chef, visiblement heureux, applaudit ses musiciens pour les remercier d’une telle prestation.

Richard Strauss (1864-1949) : Till Eulenspiegels lustige Streiche, Op. 28. (Répétition et concert). Nicolaï RimskyKorsakov (1844-1908) : Sheherazade, Op. 35. Orchestre symphonique de la Radio SWR de Stuttgart, direction : Sergiu Celibidache. Réalisation : Dieter Erfel (Strauss) et Hugo Käch (Rimsky-Korsakov). 1DVD Euroarts. Référence : 2060368. Enregistré en 1965 (Strauss) et 1982 (Rimsky-Korsakov). Notice de présentation en anglais, français et allemand. DVD : toutes régions. Format image 4/3 noir et blanc (Strauss) et couleur (Rimsky-Korsakov). Durée : 104mn. Code barre 8 80242 60368.

Mais la palme de cette série revient à l’album Euroarts. La première partie est réservée à une répétition et un concert de Till l’espiègle de . Les admirateurs du chef avaient déjà pu visionner ce témoignage lors d’une diffusion sur Arte. Le clou du spectacle réside dans une incroyable répétition où le chef paye énergiquement de sa personne face à des musiciens pas spécialement convaincus. Le niveau d’exigence du maestro est incroyable avec une attention portée aux nuances et aux moindres phrasés. On imagine facilement l’épuisement des musiciens après de telles séances de domptage. Cela étant, pour la compréhension de l’art du chef et pour percer les mystères de la direction d’orchestre, ce document vaut de l’or. En complément, le DVD nous offre une grandiose interprétation de la suite Sheherazade de Rimsky-Korsakov. Filmée en 1982, cette prestation lente et décantée favorise le dialogue et l’imbrication entre les lignes mélodiques, l’ensemble sonnant avec une luxuriance et une ampleur absolument phénoménale. Déjà éditée en CD chez des labels pirates, ce concert connaît ici une édition définitive car l’image est superlative et la réalisation nous offre de larges plans du chef d’orchestre.

Ce dernier DVD s’impose comme l’une des plus grandes références disponibles dans la filmographie symphonique, mais il faut saluer le haut intérêt de ces témoignages pour notre connaissance de l’art d’un génie de la direction.

Pour approfondir

Les ressources Internet en français et même en anglais étant des plus limitées, il faut se tourner vers deux sites : tout d’abord www. celibidache. de qui offre une fascinante biographie commentée et offre des ressources documentaires de premier plan et www. celibidache. it bien que moins exhaustif et précis. En recherchant sur des célèbres sites de vidéo de partage, on pourra glaner quelques perles dont un reflet d’un concert londonien de 1982 où Celibidache rencontre pour un concerto en sol de Ravel aux sommets.

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