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Hans Jörg Mammel : une schubertiade hors du temps

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Saint-Guilhem-le-Désert. Chapelle des Pénitents. 24-VIII-2007. Récital de Lieder. Franz Schubert (1797-1828) : Winterreise D 911 sur des poèmes de Wilhelm Müller (1794-1827). Hans Jörg Mammel : ténor ; Arthur Schoonderwœrd, piano-forte.

Rencontres Musicales de Saint-Guilhem

Quelle émotion ! Se retrouver transporté hors du temps et de l’espace avec l’impression d’assister à un concert en présence du compositeur ! S’agissant du Winterreise de Schubert que l’on connaît par cœur et dans des interprétations superlatives, le choc est grand d’avoir l’impression de l’entendre pour la première fois… C’est ce qui s’est passé lors de cet incroyable récital à St. Guilhem-le -Désert.

Schubert avait une voix de ténor ; il a écrit les deux cycles de mélodies sur des poèmes de Wilhelm Müller, pour cette tessiture. Lui qui composait facilement ses Lieder a eu beaucoup de mal avec ces cycles, alors qu’il était tombé sous le charme des poèmes de Müller. Il est possible d’imaginer qu’ils l’ont poussé à s’y dévoiler, lui habituellement si pudique.

Schubert disposait de piano-forte alors en pleine évolution technique et même si son écriture magnifique sonne bien sur de grands pianos à queue ce n’est pas ainsi, accompagnant une « énorme » voix d’opéra qu’il entendait ses œuvres. C’est cette évidence-là, qui nous a saisi lors de ce concert en tout point admirable. Le piano-forte d’ est un superbe et délicat instrument, très proche de ceux que Schubert jouait. Couleurs très variées, nuances surprenantes, phrasé de dentelle : les doigts du pianiste tirent ce qu’ils veulent d’un tel instrument. C’est du moins ce qu’ nous montre lorsqu’il sourit avec gourmandise des effets qu’il soutire à son clavier et auxquels répond toujours son chanteur. Car c’est l’autre magie de ce concert, le piano et le chant se répondent sans jamais tirer la couverture à soi. Jamais aucun effet de voix ni de doigt, tout est ici « musique d’ensemble ». C’est de l’association de cette modestie et de cette complicité que naît une version inouïe de ce chef d’œuvre tant aimé. Il n’est plus seulement question de couleur locale, de neige et de froid, ni de chagrin d’amour attendu ; pas plus de drame métaphysique ou de douleur extravertie. Aucun pathos, jamais. Pas de folie galopante. Pas non plus de rapport compliqué au texte. Les mots sont précis et simples et vont droit au cœur. Ce voyage est une interrogation intérieure et sans complaisance à propos de choses vues, ressenties, imaginées illustrant cette incompréhension de la société des hommes, et cette osmose avec la nature.

La voix du ténor est idéale pour cette vision portée par le pianofortiste. Grand, calme, de maintien simple et digne, ce jeune ténor impressionne par sa simplicité qui devient une force. Il chante d’évidence les Lieder de Schubert ; il nous parle de la vie de ce musicien, ici proche de sa fin qui fait le point lucidement et avec élégance sur ce que la vie ne lui a pas apporté. Pas de place brillante dans la société, pas de véritable reconnaissance, pas d’amour apaisant. Par contre une vie pleine d’expériences riches et difficiles, comme ce voyage d’hiver. met au service de cette interprétation sa voix chaude très homogène avec un médium et un grave mœlleux et des aigus lumineux. Son chant est libre, jamais forcé ce qui lui permet de chanter les 24 lieder d’affilée, sans aucune fatigue apparente… Aucun effet appuyé, tout est suggéré, évoqué, avec sensibilité et simplicité.

Il faut toutefois préciser qu’une interprétation si délicate n’est rendue possible que grâce à l’intimité d’un lieu permettant une grande proximité du public. La superbe chapelle « des pénitents blancs » est cet écrin simple et idéal pour un Voyage d’Hiver sobre, au plus profond de l’âme poétique blessée. La fin du concert avec cet étonnant Leiermann restera longtemps en mémoire. Nos deux superbes interprètes inventant une nouvelle nuance : le lointain. La vielle du Leiermann s’éloignant de nous, nous faisant accepter un retour de l’espace et du temps afin ne pas nous laisser brutalement inconsolables de la beauté perdue de ce voyage. Une partie de cette magie peut certainement se retrouver sur le disque du Winterreise que ces deux superbes musiciens ont gravé chez Alfa.

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Saint-Guilhem-le-Désert. Chapelle des Pénitents. 24-VIII-2007. Récital de Lieder. Franz Schubert (1797-1828) : Winterreise D 911 sur des poèmes de Wilhelm Müller (1794-1827). Hans Jörg Mammel : ténor ; Arthur Schoonderwœrd, piano-forte.

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