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Iphigénie à Seattle s’y « Met »

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Seattle. McCaw Hall. 17-X-2007. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Iphigénie en Tauride, opéra en quatre actes sur un livret de Nicolas-François Guillard. Mise en scène : Stephen Wadsworth. Décors : Thomas Lynch. Costumes : Martin Pakledinaz. Chorégraphie : Daniel Pelzig. Lumière : Neil Peter Jampolis. Avec Nuccia Focile, Iphigénie ; Brett Polegato, Oreste ; William Burden, Pylade ; Phillip Joll, Thoas ; Ani Maldjian, Première prêtresse ; Leena Chopra, seconde prêtresse ; Michèle Losier, Diane ; David Adam Moore, Ministre. Chœur et orchestre de l’Opéra de Seattle, direction : Gary Thor Wedow

Iphigénie en Tauride

Les productions d’Iphigénie en Tauride se succèdent et ne se ressemblent pas. Après le vide noir conçu par Yannis Kokkos à Nancy et Caen en 2005, la maison de retraite imaginée par Krzysztof Warlikowski à Garnier en 2006 et la boite noire (encore !) de Robert Carsen à Londres et San Francisco en 2007, Stephen Wadsworth à Seattle remet Iphigénie la grande prêtresse dans le temple de Diane, son temple, tout simplement. Un décor unique séparé en trois parties inégales, le temple aux teintes rouges et or prenant l’essentiel de l’espace, un étroit corridor figurant la prison aux teintes froides, un plus étroit passage sur l’extrême gauche de la scène représentant l’extérieur du temple.

Si le travail de l’Opéra de Seattle est reconnu sur la Côte Ouest des Etats-Unis, sa réputation ne s’étendait au-delà que pour ses représentations des opéras wagnériens, au point d’acquérir son surnom de Bayreuth du Pacifique (lire notre entretien avec son directeur Speight Jenkins). Cette Iphigénie en Tauride est la première coproduction de Seattle avec le Met de New-York, autant dire qu’il s’agit pour le McCaw Hall de son entrée dans le cercle des grandes maisons d’opéra. Entièrement conçue à Seattle, qu’il s’agisse des costumes, des décors ou de la mise en scène, elle sera remontée à New-York dès novembre. C’est de cette série de représentations que la presse musicale rendra compte dans les mois à venir.

Le maître mot de la vision de Wadsworth est le respect de l’esprit comme de la lettre, il s’agit pour lui d’être efficace. (que les Marseillais ont entendu dans Maria Golovin en 2006) tient son rang de prêtresse et de femme ou plus exactement de sœur. Sa tessiture de soprano donne au rôle une plus grande fraîcheur que celle de mezzo-soprano qui est également employée dans cet opéra. Ce sera le cas avec Susan Graham qui tiendra le rôle au Met. Les deux amis inséparables, l’Oreste de et le Pylade de , forment un duo convaincant. , que l’on entend régulièrement à Paris (par exemple dans Salomé en 2003) dépasse son ami par une projection claire, une présence scénique encore plus marquée. Le seul point faible de la production est la chorégraphie incohérente des ballets, qui balance notamment entre figures de smurf des années 80 et cérémonies de derviches tourneurs. Cela n’affecte pas la lisibilité de l’opéra, mais ces errements sont regrettables dans la mesure où Iphigénie est un opéra largement statique qui ne s’anime guère que dans les danses initiales et la brève scène de combat final. Les curieux pourront regarder la petite vidéo sur le site de l’Opéra de Seattle qui donne un bon aperçu des ballets et des principaux interprètes.

Une soirée d’opéra au McCaw Hall n’est toutefois pas complète si vous manquez la session de questions-réponses de Speight Jenkins avec le public, son public. Pour un spectateur européen hanté par l’image élitiste que donnent de leurs institutions nombre de responsables musicaux, la vigueur de la confrontation du directeur et des spectateurs est particulièrement réjouissante. Bien sûr, le public est fondamentalement acquis à la cause, mais sa critique n’est pas aveugle. Il y a ceux qui ont tout adoré et le disent avec un enthousiasme qui les honore, ceux qui n’ont rien compris mais pensent qu’il n’est jamais trop tard pour apprendre («C’était quoi la pièce à gauche du temple ?). Le directeur fait les gros yeux à ceux qui reprochent le caractère statique de la mise en scène ou le style curieux des ballets («Nous ne voulions pas faire un ballet avec des tutus ! Nous voulions faire quelque chose de plus barbare.»). Il sait aussi faire rire toute la salle. A la femme qui demande de quoi était faite la pluie qui tombe sur la scène à l’ouverture, il répond mi-sévère mi-ironique, mais sans méchanceté : «C’était de l’eau ! Qu’est-ce que vous vouliez que ce soit, de la vodka ?». Et il complète tout cela d’un historique éclairant sur les aspects mythologiques et musicologiques, tels que le développement de la voix de ténor en France grâce à l’interdiction faite aux castrats d’y chanter, ou de l’apport de la révolution gluckiste qui a préparé l’arrivée de Wagner. Wagner… et la boucle est bouclée dans le Bayreuth du Pacifique.

Crédit photographique : (Iphigenie) © Bill Mohn, (Diane, debout sur l’autel) © Rozarii Lynch

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Seattle. McCaw Hall. 17-X-2007. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Iphigénie en Tauride, opéra en quatre actes sur un livret de Nicolas-François Guillard. Mise en scène : Stephen Wadsworth. Décors : Thomas Lynch. Costumes : Martin Pakledinaz. Chorégraphie : Daniel Pelzig. Lumière : Neil Peter Jampolis. Avec Nuccia Focile, Iphigénie ; Brett Polegato, Oreste ; William Burden, Pylade ; Phillip Joll, Thoas ; Ani Maldjian, Première prêtresse ; Leena Chopra, seconde prêtresse ; Michèle Losier, Diane ; David Adam Moore, Ministre. Chœur et orchestre de l’Opéra de Seattle, direction : Gary Thor Wedow

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