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Les derniers feux tragiques

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Québec. Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec. 20-X-2007. Giuseppe Verdi (1803-1901) : Otello, drame lyrique en quatre actes sur un livret d’Arrigo Boito. Mise en scène : Brian Deedrick ; décors : Peter Dean Beck ; costumes : Malabar ; éclairages et projections : Serge Gingras. Avec : John Mac Master, Otello ; Michèle Capalbo, Desdemona ; John Fanning, Iago ; Benoît Boutet, Roderigo ; Kurt Lehmann, Cassio ; Gregory Atkinson, Montano ; Emilia Boteva, Emilia ; Robert Huard, Un héraut ; Joseph Rouleau, Lodovico. Chœur de l’Opéra de Québec (chef de chœur : Réal Toupin), Orchestre Symphonique de Québec, direction : John Keenan.

Otello

À sa création, Otello, l’avant-dernier chef-d’œuvre de Verdi, connut un succès triomphal qui ne se démentit jamais. Drame de conquête et de jalousie, c’est la folie d’un homme qui affronte ses propres démons. La lente élaboration de l’œuvre, dont le livret de Boito a mûri sous l’œil attentif du maître, trouve son adéquation parfaite dans l’expression lyrique. Nous pourrions parler d’un complot préparé de longue date, ourdi par le librettiste. Le venin ainsi distillé dans les veines du musicien le contraignit enfin de s’arracher à quinze ans de mutisme. Pris au piège, le Lion de Bussetto à l’instar du Maure de Venise triomphera une nouvelle fois dans une explosion de délire victorieux. Sans remettre en cause l’opéra homonyme de Rossini, – que l’on devrait juger avec d’autres critères – le drame de Verdi et Boito est une œuvre magnifique, digne de la tragédie shakespearienne qui a enfin trouvé son chantre idéal. L’amour est de tous les sentiments le plus égoïste, et, lorsqu’il est blessé, le moins généreux, comme l’a stigmatisé le philosophe Friedrich Nietzsche. Alors, qu’importe les sentiments qui unissent l’homme et la femme, «la plus chaste des épouses est impure comme la calomnie» rappelle Amelia à Desdemona.

D’emblée, le spectacle est visuellement une réussite et tous les tableaux sont des fresques vivantes, sous des éclairages tantôt crus, tantôt diaphanes, évoquant les grands espaces marins – l’écume à la crête des vagues du premier tableau, semble se jeter à la face des personnages – une salle du château ou encore l’intimité de la chambre de Desdemona. La mise en scène de se concentre non seulement sur la fragilité des sentiments du couple, mais fouille davantage la psychologie de tous les personnages. Cela s’insère dans une dramaturgie cohérente du début à la fin, dans des décors de qui sait alourdir une atmosphère déjà oppressante. Les costumes signés Malabar sont saillants à la plupart des personnages particulièrement celui de Desdemona qui lui sied à merveille. Pour une prise de rôle, on ne peut douter de l’investissement de . Vocalement instable dès son entrée sur scène, on sent les limites de ses possibilités expressives. Pour incarner un personnage aussi complexe, il ne suffit pas de revêtir l’habit du Maure et d’usurper son aspect extérieur. Plus à l’aise au cours de la soirée, son appétence naturelle le mène souvent à la frontière du vérisme. Il lui faudrait peaufiner le rôle. Quoi qu’il en soit, son incarnation est crédible, ce n’est déjà plus le héros victorieux de toutes les batailles, respecté et craint, mais l’homme tourmenté qui souffre dans sa chair. Iago ne tardera pas à percevoir les faiblesses, et dès lors, le Maure devient une proie facile à manipuler. D’ailleurs, tous les honneurs de la soirée pourraient aller à cet autre personnage, le fourbe, le rusé, le manipulateur, celui qui mène les uns et les autres à sa guise, comme des marionnettes.

On a beaucoup plus de mal à résister aux charmes de la soprano Michele Capalbo qui fait naître sous nos yeux une remarquable Desdemona. La voix est ample, colorée et coule de source. La finesse de son jeu trouve les accents poignants dès le premier duo «Già nella notte densa» qui clôt le premier acte. Le «Te ne rammenti» est plus qu’une invitation à l’amour, c’est la passion dévorante des amants. L’émotion qu’elle dégage, atteint enfin son paroxysme dans l’air du Saule, ce récit si troublant qui préfigure la mort. Elle campe un portrait de femme au destin tragique. Le baryton John Fanning doit être un Iago heureux – du rire sardonique du bourreau – qui sait utiliser toutes les ficelles de son jeu afin de jouir de la déchéance finale de son maître. Il a la séduction «répulsive» d’un être sinistre. Il est le catalyseur qui distille le venin. Son interprétation est excellente, l’intensité de ses accents, ses motivations conviennent au personnage. Pour ses débuts à l’Opéra de Québec, notons les dons remarquables du ténor Kurt Lehmann interprétant Cassio, de Benoît Boutet en Roderigo, enfin de la basse toujours bien sonnante de qui campe un Lodovico plein de noblesse. Emilia de la mezzo-soprano Emilia Boteva complète le plateau.

Soulignons enfin le travail magistral de Réal Toupin et le rôle tenu par le chœur de l’Opéra de Québec. La direction d’orchestre de à la tête de l’ est fort dynamique. De faire résonner les cuivres du fond de la salle, à l’arrivée de l’ambassadeur de Venise est une idée ingénieuse. Dans une partition parsemée d’écueils, il sait équilibrer les masses et mène ses troupes à bon port. Un spectacle haut en couleurs que tout mélomane se doit de voir et d’entendre. D’autant plus que la salle Louis-Fréchette a fait l’objet tout dernièrement de rénovations majeures. L’acoustique s’en trouve nettement améliorée. La dernière représentation d’Otello à Québec remonte à 1920.

Crédit photographique : John Mac Aster (Otello), Michèle Capalbo (Desdemona) © Louise Leblanc

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Québec. Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec. 20-X-2007. Giuseppe Verdi (1803-1901) : Otello, drame lyrique en quatre actes sur un livret d’Arrigo Boito. Mise en scène : Brian Deedrick ; décors : Peter Dean Beck ; costumes : Malabar ; éclairages et projections : Serge Gingras. Avec : John Mac Master, Otello ; Michèle Capalbo, Desdemona ; John Fanning, Iago ; Benoît Boutet, Roderigo ; Kurt Lehmann, Cassio ; Gregory Atkinson, Montano ; Emilia Boteva, Emilia ; Robert Huard, Un héraut ; Joseph Rouleau, Lodovico. Chœur de l’Opéra de Québec (chef de chœur : Réal Toupin), Orchestre Symphonique de Québec, direction : John Keenan.

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