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Fanny Clamagirand parle de son premier disque

Lauréate du dernier concours Masters 2007 de Monte Carlo, et faisant la promotion de son premier disque avec les Sonates d’Ysaÿe chez Nascor, nous propose avec sa pétillante personnalité son regard sur une musique qu’elle vit entièrement.

« C’est vraiment une chance d’avoir pu choisir librement le programme de mon premier disque. »

ResMusica : Pourquoi avoir choisi d’emblée les sonates d’Ysaÿe pour un premier disque ?

 : C’était un rêve pour moi de les enregistrer. C’est un répertoire que j’ai abordé très jeune, qui m’a énormément plu, aussi bien dans l’apprentissage que dans l’évolution de l’interprétation. J’en connaissais déjà 5 sur les 6 ! Ces sonates font de plus partie d’une période musicale que j’affectionne particulièrement, et donc qui m’inspire ! C’est vraiment une chance d’avoir pu choisir librement le programme de mon premier disque. (lire notre chronique)

RM : Avez-vous pu faire entendre votre disque à Laurent Korcia qui était membre du jury du concours dont vous êtes la lauréate ?

FC  : Juste des extraits car lorsque j’ai rencontré Laurent Korcia, après le concours, mon disque n’était pas encore sorti. J’étais impatiente d’avoir son avis mais j’avais un peu peur aussi !…

RM : Saviez vous que c’est aussi son premier enregistrement ?

FC : Oui bien sûr ! Mais qu’on ait fait le même choix pour le premier disque est une pure coïncidence.

RM : Vous avez remporté des premiers prix toute jeune, votre carrière n’est pas un commencement ?

FC : C’est vrai que j’ai commencé les concours internationaux dès l’âge de 10 ans. C’est grâce à son enseignement, selon la méthode russe, de mon premier professeur Larissa Kolos. Elle m’a dès le plus jeune âge habituée à me produire en public, à monter le répertoire et préparer des concours. Cela m’a permis de structurer et de gérer ma concentration, en particulier sur scène et de me situer très vite aux autres jeunes musiciens étrangers. Mais il n’a jamais été question de rivalité, dans mon esprit. Les concours sont avant tout un travail pour soi, pour progresser très rapidement. On se donne un but difficile, pour une date précise et on doit essayer de donner le meilleur de soi-même ce jour-là …

RM : Vous êtes toute jeune, comment vivez vous la situation d’être soliste ?

FC : En fait la situation de soliste s’est installée petit à petit, assez naturellement puisque je me produis en concert depuis de nombreuses années. Et c’est une vie qui me plaît !

RM : Comment vous entendez-vous avec les chefs d’orchestre que vous rencontrez, y a-t-il une appréhension de votre part ou de la leur ?

FC : En général cela se passe très bien, même si il y a le plus souvent une « grande » différence d’âge. Ce sont avant tout des rencontres entre musiciens. De ma part il n’y a pas d’appréhension … de la leur, je ne sais pas.

RM : Votre répertoire de prédilection c’est la période de la fin XIXe au début du XXe siècle qui vous attire, pourquoi ?

FC : J’ai eu la chance d’aborder tout les répertoires en étant jeune et tout m’a donné du plaisir. J’aime tous les compositeurs, de Bach à, par exemple Tchaïkovski, Brahms, Sibelius, Chostakovitch… Ils me fascinent tous autant. Mais c’est vrai que j’ai quand-même une petite préférence pour le répertoire fin XIXe début XXe … Debussy, Ravel, Chausson, Franck, Ysaÿe … et j’en oublie. C’est une musique qui, pour moi, permet une infinie recherche de couleurs, d’atmosphères, de subtilité … en deux mots : liberté et imagination.

RM : Quel est votre rythme de travail ? Comment abordez-vous un concerto que vous n’avez pas joué depuis 3 ans ?

FC : Tout est question d’organisation. Je travaille en fonction de mon planning et en fonction des programmes que je dois monter. Il n’y a pas de journée type. Je travaille plus pour des œuvres nouvelles, bien que, avec l’expérience acquise, cela soit de plus en plus rapide ! Pour le répertoire déjà connu, les réflexes reviennent très vite, même s’il s’est écoulé plusieurs années.

RM : Avez-vous déjà eu l’occasion de jouer une création ?

FC : Oui, dans la série promotionnelle « Déclic » de Cultures France, en partenariat avec Radio France et Mécénat Musical Société Générale, j’ai enregistré une œuvre d’Ivan Bellocq avec Nicolas Bringuier au piano. J’ai déjà une certaine habitude de la musique contemporaine puisque il y a en général une œuvre inédite imposée en concours, mais c’était la première fois que je travaillais avec le compositeur. Ca n’a pas toujours été évident, surtout à la première lecture ! Mais c’est une très belle expérience, ressentie aussi comme un honneur puisque l’œuvre nous était dédiée. J’ai compris qu’il était important que les interprètes puissent être au service des compositeurs contemporains.

RM : Quelle était l’ambiance de travail que vous avez vécue à Londres, pouvez vous nous expliquer les différences qui existent entre les deux systhèmes pédagogiques ?

FC : Après mes deux années de perfectionnement au CNSM de Paris dans la classe de Jean-Jacques Kantorov, je suis allée effectivement à Londres pour deux ans au Royal College. L’enseignement n’est pas organisé de la même manière. Personnellement j’y ai trouvé plus de dynamisme et surtout un plus grand souci pour l’avenir des jeunes musiciens. Par exemple, chaque trimestre, grâce à des minis concours internes au College, chacun peut présenter le concerto de son choix dans l’espoir de le jouer avec orchestre. Ainsi j’ai pu jouer les concertos de Brahms et Dvorak avec les deux orchestres du College, qui sont d’ailleurs excellents. Et nous avons aussi la chance de travailler avec des chefs invités. Sinon, à l’extérieur de l’établissement, une multitude de fondations existe pour répondre à toutes les attentes des jeunes musiciens – aide financière pour les études, pour les masters-classes, pour l’achat d’instruments – possibilité de concerts dans de nombreuses sociétés de concerts en Angleterre ou même à l’étranger, et également dans des lieux prestigieux. Il suffit de s’inscrire tout au long de l’année afin de passer des auditions-concours et chacun peut ainsi se développer à son rythme et trouver un soutien, au sens anglais du terme ! C’est comme ça, par exemple, que j’ai pu me produire en récital au Royal Festival Hall et au Wigmore Hall. En fait il y a une vraie structure pour aider et mettre en valeur les jeunes artistes qui ont besoin d’être lancés. La confiance est là !

RM : Quel instrument jouez vous justement, vous est-t-il prêté ?

FC : Oui, j’ai la chance de jouer sur un bel italien fait à Venise vers 1700, un Matteo Goffriller.

RM : Savez vous quel était son propriétaire avant que vous le jouiez ?

FC : Malheureusement non. J’aimerais bien le savoir ! Tout ce que je sais, c’est qu’il n’avait pas été joué depuis plus de 50 ans. Il était encore monté avec des cordes en boyaux. Pour lui comme pour moi, il a fallu six mois d’adaptation et de nombreux réglages. Il a fallu que nous nous accordions !… Ce n’est toujours pas un instrument facile à jouer mais il est tellement riche en couleurs et en profondeur de timbre que finalement ce n’est pas trop grave. C’est un vrai partage ! Il appartient à un couple de mécènes privé qui me suit depuis que je suis arrivée au conservatoire du XIIIe arrondissement de Paris. Un jour ils ont décidé de m’aider, nous sommes allés chez plusieurs luthiers, j’ai essayé plusieurs instruments et celui-ci a été ma préférence. Je le joue depuis que j’ai quinze ans.

RM : C’est très encourageant et très prometteur d’avoir des mécènes si jeune ? Qu’aviez- vous auparavant comme instrument ?

FC : Avant j’ai eu deux autres italiens, des Cappa (un ¾ puis un entier), prêtés par le Fond Instrumental Français et par un luthier. Le seul violon de luthier qui soit vraiment à moi c’est mon violon de taille ½, un Mirecourt. Sinon encore plus petite, j’ai eu des violons d’étude.

RM : Qu’est ce que vous utilisez comme archet ?

FC : Je joue avec un Pierre Simon (archetier français du XIXe siècle), depuis deux ans.

RM : Avez-vous un regard sur le monde extérieur, la politique ou d’autres attractions en dehors de la musique ?

FC : Je suis très prise par mon planning de concerts et je regrette quelquefois de ne pas pouvoir visiter les villes où je joue. Mais on ressent toujours des atmosphères particulières et différentes selon les pays. C’est déjà une façon d’appréhender les nouveaux lieux et d’en garder un souvenir. Pour moi c’est plus dans l’air que dans les monuments en tant que tels ! A chaque fois, je me dis qu’un jour, il faudrait que je parte sans mon violon, pour être comme une vraie touriste. Peut-être dans 10 ou 15 ans, on verra !…Sinon, je garde bien sûr un grand souvenir de mon premier voyage au USA, c’était à San Francisco, pas vraiment pour un concert mais pas non plus pour des vacances, c’était vraiment grandiose, fascinant !! Autrement je m’intéresse au cinéma, à la mode, à l’actualité … à la Formule 1 !… Aussi comme les jeunes de mon âge… j’aime beaucoup lire aussi. Je suis une grande fan de Harry Potter, J’ai lu le dernier tome en anglais.

RM : Avez-vous toujours un professeur ? Ou bien vous affrontez seule cette vie de professionnelle ?

FC : Je continue à rencontrer, quand c’est possible, Pavel Vernikov. Il enseigne à Vienne et à coté de Florence, j’essaye de le voir une fois par mois. Cela me permet de lui présenter mes nouveaux programmes de concert. Il m’apporte confiance et assurance dans mes choix d’œuvres et d’interprétation. J’ai appris à travailler seule, mais je pense qu’il est toujours nécessaire d’enrichir son travail auprès d’une personnalité musicale objective en qui on a confiance.

RM : Qu’est- ce qui a changé depuis le concours de Monte-Carlo ?

FC : Plusieurs engagements et une reconnaissance au niveau professionnel en France et à l’étranger, c’est indéniable… Cela va me permettre de réaliser, je l’espère, quelques projets que j’ai en tête, secrets pour le moment !…

RM : En fait du haut de vos 23 ans, vous êtes particulièrement mature et vous gardez la tête sur vos épaules, y a-t-il des scènes mythiques qui vous impressionnent ?

FC : Oh lala, j’ai toujours le trac ! Je pensais qu’il allait disparaître au fur et à mesure des concerts ! En fait ça dépend quand-même du programme et aussi du lieu et de l’enjeu…. Mais c’est généralement un bon trac, dès que je rentre sur scène, il disparaît et je suis pratiquement en pleine possession de mes moyens. C’est grâce à l’enseignement exigeant que j’ai reçu très tôt.

RM : Comment gérez vous vos concerts ?

FC : J’ai en fait deux agents ; Une jeune femme, Eugénie Guibert, qui m’a entendue en Angleterre. Elle gère mes concerts en France depuis que j’ai gagné le concours Kreisler. J’ai été un « coup de cœur » pour elle et elle est très motivée ! Heureusement, parce que c’est bien difficile de jouer dans son propre pays quand on est son propre manager ! J’ai envoyé de très nombreux dossiers et enregistrements à des organisateurs de concerts, des directeurs musicaux et autres personnalités musicales, mais en vain. Aujourd’hui l’aide d’Eugénie m’est précieuse, même si de mon côté j’ai enrichi mon cv de quelques prix ; tout devient plus facile. Son agence s’appelle « Couleurs musicales ». J’ai aussi un manager en Italie, Alessandro Padovan pour l’agence « Studio Musica », à Modène.

RM : Comment appréhendez vous le devenir du disque ? Est- ce un souci pour vous ?

FC : Pour l’instant et pendant quelques années encore je l’espère, le disque restera le moyen incontournable pour situer l’artiste. Je suis aussi persuadée que le mélomane a besoin de ce support même si il a également besoin de vivre la musique en direct en concert. Le disque représente la référence, le souvenir. En tant qu’interprète, pour moi, faire un disque reste un aboutissement.

RM : Avez-vous eu l’occasion de jouer face à un public bien plus jeune que vous et comment ressentez vous leur découverte ?

FC : Occasionnellement ! Par exemple, j’ai participé à l’émission « Keske » sur France Musique de Dominique Boutel consacrée à un public d’enfants. Ils sont particulièrement ouverts, à tout style d’ailleurs. Ils sont capables de donner un avis sans complexe aussi bien sur du classique que sur du contemporain. C’est un futur public qu’il ne faut pas négliger ! D’un point de vue plus général, je pense que l’avenir de la musique classique dépend d’une éducation dès le plus jeune âge. Tout est question d’habitude et d’imprégnation.

RM : Avez-vous été impressionnée par une personnalité dans le monde de la musique ?

FC : J’ai eu l’opportunité de jouer devant Anne-Sophie Mutter. C’était très impressionnant pour moi. Nous n’évoluons évidemment pas dans la même sphère, mais nous sommes violonistes l’une et l’autre et vivons la même passion… Elle a pris le temps de me parler, avec beaucoup de simplicité et une grande précision, de la manière d’appréhender et d’accomplir ma vie de musicienne. Cela est très important et très précieux pour moi. Je pense que je resterai marquée par cet échange privilégié !

RM : Quels sont vos prochains concerts ?

FC : Récital le 31 janvier 2008 à la salle Gaveau avec Dana Ciocarlie, concert avec Jean-Frédéric Neuberger et l’Ensemble Orchestral au Théâtre des Champs-Elysées le 6 mai 2008, Festivals de l’Epau, d’Auvers-sur-Oise … et plusieurs dates à l’étranger avec, entre autres, tournées au Moyen-Orient, Italie, Israël, concerts en Allemagne, Angleterre, Haydn Festspiele en Autriche…

Crédits photographiques : © Fabrice Vallon / Natexis

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