Concours, La Scène

Concours International Marguerite Long – Jacques Thibaud, Piano 2007

Plus de détails

Crédit photographique : Hibiki Tamura © Jérôme Pacioni ; Sofya Gulyak – DR

64ème année. 20-30 Octobre 2007

Les épreuves se sont déroulées au Conservatoire National de Région, rue de Madrid, les 20, 21 et 22 octobre pour les éliminatoires et les deux jours suivants pour les demi-finales ; à la salle Gaveau pour la finale récital du 27 octobre et enfin à la salle Pleyel pour la finale concerto du 29 octobre et pour le concert de gala du 30 octobre. Ces deux dernières manifestations étant assurées avec la participation de l’Orchestre National de France placé sous la baguette d’Alain Altinoglu. Le concert de gala du mardi 30 fut rediffusé en direct sur les ondes de France Musique et l’Union des radios européennes aisi qu’en Amérique et en Asie.

Premier Grand Prix : Hibiki Tamura, Japon, 2O ans.

Deuxième Grand Prix : , Corée du sud, 17 ans.

Troisième Grand Prix, , Russie, 27 ans.

Quatrième prix, , Corée du Sud, 22 ans.

Cinquième prix, , France, 23 ans.

Sixième prix, , France, 22 ans.

Passons au concours lui-même et d’abord au jury : celui-ci était placé sous la présidence d’Aldo Ciccolini, prix Marguerite Long en 1949, grand maître qui œuvre largement dans ses nombreux concerts, pour la musique française et qui fut également professeur au C. N. S. M de Paris. Aldo Ciccolini a été renouvelé dans ses fonctions de Président pour le concours 2009.

Ce jury était composé de France Clidat, la grande interprète de Franz Liszt, révélée au concors de Budapest en 1956, qui enseigne à l’Ecole Normale de Musique de Paris et dans d’innombrables masters-classes à travers le monde ; de Jean-Claude Pennetier, lauréat du Concours Long, admirable interprète notamment de Schubert et de Mozart dont il prépare une intégrale ; de la brillante concertiste Akiko Ebi, représentant le Japon tout en étant la plus française des pianistes japonaises, ancienne élève de Ciccolini, lauréate du concours Long puis du concours de Varsovie ; de David Lively, pianiste français d’origine américaine, découvert par Lorin Maazel et Simon Rattle, créateur de nombre de concertos dont ceux de Busoni et de Furtwängler et enseignant à l’Ecole Normale lui aussi ; de Ventislav Yankoff, grand prix Long en 1949 avec Aldo Ciccolini, concertiste de renom, professeur honoraire au CNSM de Paris, représentant cette fois la Bulgarie, mais il représentait la France qui l’a adopté, au concours de 2001. Soit six membres français ou vivant et /ou exerçant en France. Furent également membres de ce jury 2007 : Joaquin Soriano, représentant l’Espagne, déjà présent, lui aussi en 2001, pianiste international, invité des plus grands orchestres et enseignant au Conservatoire de Madrid ; Sequeira Costa, également là en 2001, représentant le Portugal, lauréat du concours Long, à l’on doit une intégrale des Sonates de Beethoven, membre des jurys des grands concours russes et se produisant dans toutes les grandes capitales, et enfin, Nikolay Petrov, représentant la Russie, qui a plus d’une centaine de concertos à son répertoire, et qui donne plus de cent concerts par an, Président de l’Académie des Arts de Russie et fondateur, en 1998, du Fond international de charité qui porte son nom.

Les révélations de ce concours furent d’un niveau exceptionnel : , puis , et Julia Hsu, cette dernière laissée à la porte mais remarquée par beaucoup de membres du jury et acclamée par le public à qui l’on doit bien un coup de chapeau. Signalons aussi la demi-finaliste de 17ans, Claire Huangci, d’une virtuosité à couper le souffle et capable de musicalité. En ce qui concerne les lauréats, nous procéderons dans l’ordre de la finale concerto et du gala. A lire aussi, le compte-rendu d’une partie de l’épreuve finale par notre collègue Francesca Guerrasio.

, loin de valoir plusieurs demi-finalistes, a eu, disons, de la chance. Certes, sa technique est sérieuse, non dépourvue de virtuosité, mais il est souvent tendu et retient beaucoup trop l’émotion, donnant à son jeu un académisme prudent. L’Etude pour les sonorités opposées de Debussy était trop uniformémént brumeuse, avec beaucoup de pédale ; sa Danse d’Olaf, de Riccardo Pick-Mangiagalli (1882-1949), qu’affectionne Aldo Ciccolini, musique qui nous paraît maintenant bien datée, fut exécutée avec un brio certain mais le Concerto n°2 de Rachmaninov, mis en place, certes, fut bien pâle et peu audible.

Actuellement à l’Académie Imola, en Italie, fut d’un bout à l’autre du concours, égal à lui-même : son jeu emprunt d’une douceur satinée, parfaitement équilibré et stable, communique une paix intérieure qui émane de sa personne, ce qui est plus que rare et qui fait du bien. Sa Sonate n°1 de Schumann fut très bien conduite mais encore un peu sage, à la différence d’un fort subtil et brillant Tombeau de Couperin. Le Concerto n°4 de Beethoven, non sans qualités mélodiques, doit encore mûrir sous les doigts de ce talent riche et prometteur.

Avec Tae–Hyung Kim, nous entrons dans les hautes sphères : son Messiaen, Regard sur l’esprit de joie, fut emprunt d’une spiritualité lumineuse qui se retrouva dans la grâce dont il para la Sonate K. 570 de Mozart, avec un toucher une interprétation mobile comme du vif argent et pure comme du cristal. Ce qui ne l’empêcha de déchaîner une force diabolique et ébouriffante dans La danse macabre de Saint-Saëns retranscrite par Liszt et remaniée, avec pas mal de nouvelles notes par Horowitz, alors qu’il avait fait preuve d’une profondeur, d’une maturité étonnante dans ce monument qu’est la Sonate n°3 de Brahms.

Que Soya Gulyac ne reçoive que le troisième Grand prix fut pour elle, mais aussi pour le public, une déception. Favorite acclamée depuis les éliminatoires, ovationnée dans les épreuves finales, récital et concerto (Rachmaninov), elle aurait dû, comme il fut dit sur les ondes, recevoir le prix de public, bizarrement supprimé sans explication alors qu’il était programmé et elle frôla le premier Grand Prix. « Ya pas photo » disaient les jeunes, « on tient le premier prix » s’enthousiasmaient les autres, certains la comparant à Dame Myra Hess. L’excellence ne fut récompensée que par le prix de l’Orchestre, dont les musiciens l’applaudirent à leur tour, et ce n’est pas rien car ces musiciens ne sont pas particulièrement atteints de surdité. Il s’agit d’une grande dame du piano, une grande dame toute simple, concentrée à l’extrême et qui subjugue avec son art des silences, la profondeur de son toucher qui malaxe les notes, la variété de ses couleurs et elle colle de si près à la vérité des œuvres, de Mozart à Ravel, qu’elle donne l’impression, tel Richter interprétant le Concerto de Schumann, de les réinventer. Et comme le destin de certains artistes s’inscrit étrangement dans leurs œuvres au même moment, elle fut bouleversante dans le Sonnet 134 de Pétrarque de Liszt, l’imprégnant d’une noble et sereine mélancolie ; or le sonnet dit ceci : « je ne trouve la paix et la guerre ne puis … Je vole par le ciel et gis dessus la terre / J’embrasse le monde entier et rien n’étreins ». Consolation, nous retrouverons Sophya Gulyak, à la salle Cortot, le 11 décembre.

Mais comment ne pas aimer aussi, profondément, en dépit de sa Sonate K. 510 de Mozart, vraiment pas assez maestoso, le jeune Jun Hee Kim qui se rit de toutes les difficultés et interpréta La valse de Ravel tel un funambule doublé d’un sorcier, transformant les glissandi en caresses, de celles auxquelles on ne résiste pas. Il sut être très émouvant dans la Sonate n°3 de Brahms, et sachons lui gré d’être un de ceux qui travaillent sur les résonances et leurs multiples possibilités. Il sut conférer, au concert des finalistes, au Concerto n°4 de Beethoven une grandeur cosmique et en dessina magnifiqument le deuxième mouvement. Fatigue, il ne s’investit pas autant dans ce concerto le soir du gala.

Himiko Tamura révéla toutes ses possibilités lors de la finale concerto, avec un Rachmaninov vigoureux et chantant et une vraie osmose avec l’Orchestre particulièrement inspiré dans ce concerto. Peu remarqué lors des épreuves, en dépit de réelles qualités, il semble ne pas toujours s’investir. Son jeu, classique, impeccable, est tout de même trop monochrome, avec seulement deux dynamiques, un mezzoforte et un piano, dont le velouté est systématiquement obtenu par la pédale douce. Brillant dans La Chauve-souris de Strauss- Godowski, il y mit un peu trop d’ambiance café viennois, sans la griserie qui conviendrait.

En tous cas, souhaitons la plus belle carrière possible à tous les candidats. Ils font notre admiration. Jeunes mais mûrs, ils ont su résister aux sirènes de la société de consommation, toujours plus avide de plaisirs dispendieux. Ils sont à fleur de peau et à fleur de cœur, préférant la quête de l’idéal et de la beauté à l’exigence du « concret », mot mis de nos jours sur toutes les bouches et bien révélateur de l’état des lieux. Ils ont pris le risque d’avoir la tête dans les étoiles mais les poches trouées ou mal remplies à coup de leçons, en ces temps cruels où la musique dite « classique » est en danger, ignorée des médias, sans le support de disques, ou pas autant qu’avant, et les pianistes se savent toujours plus nombreux. Remercions-les de nous transmettre, au prix d’un travail acharné, ce qu’ils ont de plus précieux, leur vie intérieure.

Plus de détails

Crédit photographique : Hibiki Tamura © Jérôme Pacioni ; Sofya Gulyak – DR

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.