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Chopin-Liszt par Mu Ye Wu, duo en si mineur, pas vraiment majeur

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Frédéric Chopin (1810-1849) : Sonate n°3 en si mineur op. 58  ; Berceuse op. 57. Franz Liszt (1811-1886) : En rêve, nocturne ; Sonate en si mineur. Mu Ye Wu, piano. 1 CD Zig- Zag Territoires ZZT071101. Code barre 3760009291584. Enregistré du 11 au 15 juillet 2007 à Meudon. Notice bilingue (français, anglais). Durée : 63’28’’.

 

C’est le jeune pianiste chinois, né en 1985 à Pékin, Mu Ye Wu, qui nous propose le pas « si mineur » couplage des deux sonates de Liszt et Chopin dans cette même tonalité. Beau programme, qui d’habitude demande une certaine maturité, mais la précocité de nos musiciens modernes leur fait enregistrer à 22 ans un répertoire qui pourrait s’avérer encore un peu lourd pour leurs jeunes épaules. Et il faut dire que c’est exactement le sentiment que l’on a éprouvé à l’écoute de ce disque, celui d’un pianiste techniquement au point, à qui il manque encore une profonde compréhension de ce qu’il joue pour réellement convaincre. Non qu’il joue « bêtement » ou trop mécaniquement la partition, mais aucune impérieuse nécessité ni évidence ne saute aux oreilles.

Ceci est plus particulièrement sensible avec Chopin qu’avec Liszt, car, si la sonate de ce dernier peut donner le change, jusqu’à une certaine limite, sous des doigts fabuleux, ceux-ci ne suffisent pas dans celle de Chopin qui pose des problèmes plus musicaux que techniques. La comparaison avec la récente parution du récital Chopin de Nicolas Stavy, dont la Sonate n°3 pouvait compter parmi les versions de référence, montre que nous sommes nettement en deçà avec Mu Ye Wu, en émotion pure comme en plénitude pianistique. Une écoute plus fine nous permet de mettre le doigt sur quelques points perfectibles de cette interprétation. D’abord une dynamique trop sage, amenuisant les crescendi et réduisant les écarts entre f et ff (par exemple la fin du premier mouvement avec son crescendo de quatre mesures puis trois accords f suivis de deux ff : impossible d’entendre une différence, pourquoi ?). Ensuite la fluidité des phrasés n’est pas parfaite et accroche ici ou là, or toute cette sonate pose spécifiquement des problèmes de phrasés qui n’ont rien d’évident à résoudre (la maturité faisant sans doute un peu défaut ici, il faut bien qu’un pianiste de 22 ans ait encore des marges de progression). Enfin la cohérence de la logique musicale qui doit unir chaque phrase, section, et mouvement dans un tout cohérent n’est pas encore parfaite, par exemple le Scherzo dont le Molto vivacce semble encadrer sans logique unificatrice la partie lente intermédiaire. De même Mu Ye Wu semble renoncer à marquer la structure de chaque mouvement avec ses gradations d’intensité allant vers le climax et redescendant ensuite pour repartir vers un autre sommet, comme s’il jouait avec un excès de pudeur (écouter en particulier le trop timide final). Tout cela nous donne finalement une sonate qui nous a peu passionné et jamais ému, bien loin de l’exemplaire réussite de Nicolas Stavy pour n’en citer qu’un.

La Sonate en si mineur de Liszt souffre moins de cette approche réservée, car ici Mu Ye Wu est bien obligé de « se lâcher » un peu plus, mais souffre plus de la concurrence discographique qui ici est immense, d’Horowitz, Argerich, Pollini, et tutti quanti, jusqu’aux grands russes (Richter, Bermann pour les plus passionnants) il y en a pour tous les goûts et les sensibilités musicales. Ce ne sera donc pas faire injure à notre jeune pianiste chinois que de dire que sa version ne bouleverse pas vraiment la discographie. C’est une interprétation honnête, propre, moins problématique que celle de Chopin, mais malgré tout encore marquée par une certaine timidité musicale, ne donnant pas toujours à chaque section sa plénitude ou sa raison d’être par rapport à ce qui précède et ce qui suit. Juste un exemple, le « Grandioso » marqué explicitement par Liszt (à 3’40) sur des nuances ff et fff, ce qui devrait marquer le premier climax de l’œuvre, manque de grandiose !

Alors, face à ce disque montrant un pianiste techniquement déjà brillant et sans doute prometteur, mais encore perfectible dans ce répertoire, on recommandera à ceux qui veulent découvrir ces deux œuvres (complétées ici par une Berceuse de Chopin et un Nocturne de Liszt), de rester fidèle aux références habituelles, nettement plus passionnantes.

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