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La mort choquante et dédaignée de Mozart

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En tant que médecin et musicologue, Jean-Luc Caron propose aux lecteurs de ResMusica un dossier original sur les pathologies et la mort des plus grands musiciens. Pour accéder au dossier complet : Pathologies et mort de musiciens

 

(1756-1791) trône au firmament des plus prodigieux musiciens de l’histoire de la musique, toutes époques confondues. Sa célébrité mondiale, son talent unique au regard de tous les genres musicaux existants, sa facilité créatrice apparente, son caractère si singulier sont connus et admirés du monde entier. Mais sa mort fut-elle digne de son génie ?

Une multitude d’analyses et hypothèses sont apparues depuis deux-cent-vingts années quant aux circonstances qui ont entouré sa disparition le 5 décembre 1791 à l’âge de 35 ans. On localise généralement le récit de l’ultime partie de la vie de Mozart à partir de la commande d’un Requiem qui elle aussi fit couler beaucoup d’encre et se superposa rapidement à l’exacerbation du pressentiment de sa propre mort. Il allait travailler, non sans difficultés, à la monumentale partition, qui restera inachevée, entre juillet et décembre 1791, période pendant laquelle il écrivit aussi deux opéras inoubliables (La Flûte enchantée et La Clémence de Titus), le Concerto pour clarinette en la majeur et la Cantate maçonnique.

Au retour de son séjour à Prague, début septembre 1791, il ressent une extrême fatigue et son travail sur la Flûte enchantée et le Requiem devient fastidieux. Cette profonde asthénie ralentit son ardeur et le rend mélancolique, son aspect physique se modifie, marqué par une pâleur cutanée intense et des traits tirés, ce qui ne l’empêche pas de continuer à manifester sa bonne humeur et son esprit badin coutumiers. Une force invisible le pousse à travailler avec acharnement. Il se surmène. Son corps abandonne parfois l’effort et les malaises, inquiétants, se succèdent.

Toutefois, son état s’améliore nettement au début du mois d’octobre et la mise en route de son opéra le dynamise sensiblement. Deux semaines plus tard, alors qu’il doit revenir au Requiem, une nouvelle dégradation se produit. Cette rechute conduit le génial musicien à s’interroger sur le lien possible reliant son implication dans cette Messe des morts et la pensée angoissante de sa propre disparition. Même si Mozart, tôt dans sa vie, exprima un sentiment de fatalité devant la mort, omniprésente à cette époque, il constate que sa santé décline et en ressent une profonde angoisse. Il s’imagine un temps qu’il a été empoisonné, spéculation qui allait alimenter une légende tenace et aucunement documentée, et pour tout dire, dénuée de fondement, que le compositeur (1750-1825) avait attenté à ses jours.

Ses pensées douloureuses le poussent à s’impliquer davantage dans la composition de sa Messe, mais il la met de côté pour se consacrer à sa dernière Cantate maçonnique K.623 qu’il dirige devant ses frères maçons le 15 novembre. Il ne réapparaîtra plus en public. La fin approche, il en est conscient et même confesse qu’il en est parfaitement lucide. Sa femme Constance fait appeler le médecin qui émet l’hypothèse d’une méningite. Les éléments dont on dispose, gonflement des mains et des pieds, paralysie partielle, évoquent davantage la possibilité d’une infection rénale.

Il semble que Mozart ait été victime dès l’âge de six ans d’une infection causée par une bactérie streptococcique installée sa vie durant dans son organisme dans différents sites du corps. Il en résulta un érythème cutané nodulaire, des crises angineuses aiguës (angines ulcéro-nécrotiques) s’installant ensuite dans la chronicité. Les symptômes articulaires dont souffrit le compositeur (polyarthrites et spondylarthrites rhizoméliques ankylosantes) ainsi que les poussées fébriles, l’anémie, les migraines, les éruptions cutanées, les malaises, les œdèmes et enfin l’insuffisance rénale terminale résultent de l’effet délétère de ce microbe que l’on ne savait traiter efficacement à cette époque.

Son état s’aggrave et l’on fait appel à un autre médecin, le 28 novembre, qui pense que l’on ne peut plus rien faire et que le musicien est condamné à très court terme. Le patient reste encore clairvoyant et se désespère d’être obligé de quitter les siens et sa musique. Dans un surcroit de volonté, le 3 décembre, il met sur pied une répétition du Requiem dans sa chambre en présence de quelques fidèles. Il assure la partie d’alto puis, ému, s’effondre en larmes, certain qu’il ne pourra pas mettre un point final à son œuvre. À ceux qui tentaient de le réconforter s’exprima ainsi : « J’ai déjà le goût de la mort dans la bouche. Je sens la mort. »

On fait quérir un prêtre mais, en vain, car aucun serviteur de Dieu ne se déplace. Ne lui reproche-t-on pas de la sorte son travail d’artiste et son adhésion à la franc-maçonnerie ? Peu après, la situation devient dramatique, les maux de tête s’intensifient et il perd connaissance. Les dernières minutes, diversement décrites, conduisent au décès du patient qui s’éteint le 5 décembre 1791 vers une heure du matin. Mozart admettait l’issue inéluctable promise à chacun selon la volonté du Créateur. Mais sans doute souffrit-il de manière incommensurable à l’idée de quitter ce monde. S’est-il apporté une once de consolation en imaginant que son œuvre saurait apporter tant de joie à ses futurs auditeurs ?

Mozart n’a jamais connu l’opulence matérielle. Il meurt pauvre. Cette situation implique un enterrement simple. Très simple. À ce titre, la dépouille mortelle est suivie par une poignée de proches. On la met dans une fosse commune du cimetière de Saint-Marx. Pas même une croix ! Ceux qui auraient pu rendre l’enterrement plus digne se défilent et recommandent une dépense minimale. En conséquence l’on se contente d’un bref service religieux, sans messe et sans musique, dans une chapelle latérale de la cathédrale Saint-Étienne. Cette mort survenue dans une indifférence troublante contraste intensément avec la reconnaissance posthume de son génie universel fêté par l’ensemble du monde.

Bibliographie succincte

DE GAULLE Xavier, Mort dans Dictionnaire Mozart, sous la direction de Bertrand Dermoncourt, Robert Laffont, 2005.

HOCQUARD Jean-Victor, 1791. Mozart, l’amour, la mort, Jean-Claude Lattès, 1987.

MORELLI Giovanni, Musique et maladie, Editions Aedam Musicae/essais, 2017.

VON NISSEN Georg Nikolaus, Histoire de W.A. Mozart, La Bibliothèque des Arts, 2018.

ROBBINS LANDON H.C., 1791. La dernière année de Mozart, JC Lattès, 1988.

SADIE Stanley, Mozart, Wolfgang Amadeus, dans The New Grove Dictionary of Music and Musicians, Stanley Sadi, MacMillan Publishers Limited, 1980.

Crédits photographiques : Mozart composant le Requiem © W. James Grant

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