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Le Prokofiev « Morne plaine » de Rozhdestvensky

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Salle Pleyel. 18-I-2008. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : L’Amour des trois oranges, suite pour orchestre op. 33 bis ; Concerto pour violon n°1 en ré majeur op. 19  ; Symphonie n°5 en si bémol majeur op. 100. Sasha Rozhdestvensky : violon ; Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Gennady Rozhdestvensky.

Il est des concerts qui inspirent moult élans poétiques et enthousiastes, d’autres … comment dire … pas grand chose, sinon un profond ennui. Il se trouve que le concert, pourtant alléchant, du chef russe Gennady Rozhdestvensky, entièrement consacré à Prokofiev, appartient malheureusement à la seconde catégorie. Et, il y a fort à parier que la faute en incombe entièrement au chef, tant on a senti que l’orchestre faisait, sans doute aussi bien que possible, ce qu’on lui demandait.

La suite tirée de l’opéra L’Amour des trois oranges ne lançait pas la soirée de la meilleure manière, jouée plutôt mollement, sans animation, sans climat particulier, et bien que l’orchestre y fasse un sans faute, il n’a pas transcendé non plus cette partition. Même la célèbre marche n’avançait pas. On remarquait que les attaques étaient presque systématiquement sous jouées, comme si le chef voulait retirer toute arête vive, tout tranchant, à cette musique. Pourtant, il nous avait semblé jusqu’ici que la musique de Prokofiev s’accommodait fort bien des attaques vives, et s’il n’est sans doute pas utile de les systématiser, les supprimer totalement n’est pas une bonne idée non plus.

A ce moment de la soirée, nous avons un peu craint pour le Concerto pour violon n°1 qui n’est pas l’œuvre la plus immédiatement spectaculaire de son auteur, avec deux mouvements lents ou modérés encadrant un vivacissimo assez court. Peu évident aussi pour le violoniste qui a peu d’occasion de briller et, qui doit fonder son interprétation sur l’intensité et la profondeur du propos faute jouer sur la virtuosité démonstrative. Mais il faut dire ici, à la décharge de – fils de son chef d’orchestre de père – que la salle Pleyel a une fois de plus parfaitement joué son rôle de hangar pour Airbus A380, expédiant impitoyablement le son du violon solo au fin fond de la stratosphère. L’an passé, la violoniste avait réussi, dans une autre acoustique au Théâtre des Champs-Élysées à capter l’attention de l’auditoire, peut-être en sur-jouant un peu, mais à tout prendre, il vaut mieux cela que de faire comme si on était dans une salle aussi facile pour le violon solo que la salle Cortot par exemple. Ainsi donc, le contact charnel avec le violon étant trop ténu, et la direction du père toujours « pépère », ce concerto n’a pas réussi à nous passionner.

Mais l’espoir n’était pas perdu, notre symphonie fétiche de Prokofiev nous attendait après la pause, où, accessoirement nous avons pu profiter des nouveaux sièges très design du foyer de la salle Pleyel (incontestable réussite de la rénovation des lieux). Le phrasé très neutre choisi par le chef pour l’exposition du premier thème aurait du nous alerter, mais nous nous sommes dit que c’était plus loin que les grands événements allaient arriver, tout allait prendre forme et s’animer. Il a fallu déchanter à l’écoute de ce premier mouvement, joué certes avec un souci évident d’articulation et de lisibilité horizontale, mais sacrifiant quelque peu tout le reste à cette seule direction. Un peu du Celibidache, sans l’extrême lenteur, ni la magie des équilibres sonores verticaux que le chef roumain réussissait parfois à atteindre. Ainsi aucun climat ne se dégageait de ce mouvement, aucune réelle progression entre le début et la fin, pas de tension ni de détente, bref, pas beaucoup de musique ! Nous nous sommes alors dits que si le chef ne se réveillait pas dans l’Allegro marcato suivant, c’en était fini de nos espoirs, et il ne nous a malheureusement pas déçus. C’est pourtant, un mouvement facile à animer, avec des épisodes bien balisés, des indications claires de changement de tempo, on a presque envie de dire qu’avec un orchestre bien préparé ça doit marcher tout seul, et bien, on avait manifestement tort. Ainsi joué, il n’y avait aucune progression logique entre chaque épisode, impossible de savoir où est le sommet du mouvement (il est pourtant écrit noir sur blanc), finalement il n’y avait aucune nécessité ni justification à cette musique (le fameux poco a poco accelerando était ici totalement arbitraire et non issu logiquement et inexorablement de ce qui précède). Aussi, pendant les deux derniers mouvements nous nous sommes plus d’une fois surpris (honte à nous) à penser à tout autre chose, et si nous n’irons pas jusqu’à dire que Prokofiev a connu ce soir son Waterloo, ce fut au moins une « Morne plaine ». Dommage pour le « Philhar » qui n’a pas démérité.

Crédit Photographique : © 2006 The Moscow State Philharmonic Society

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