Valery Gergiev sur la corde raide

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Dijon. Auditorium. 8-III-2008. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 7 en mi mineur « Chant de la nuit », créée à Prague en 1908. London Symphony Orchestra, direction : Valery Gergiev.

fait vraiment partie des interprètes qui méritent le nom d’artistes. Sa façon d’envisager la Symphonie n°7 de Mahler est une vision très personnelle : celle-ci donne un sens à sa direction et aucun temps mort ne vient rompre le discours musical, qui est cohérent de la première note à l’ultime. Les cinq mouvements s’enchaînent sans qu’on ait le temps matériel de souffler entre chacun d’eux. Les mains du chef virevoltent d’une façon déliée avec des flexions singulièrement expressives : elles sont oiseaux, prédatrices, prégnantes, pétrissantes, impérieuses et d’une précision quasi-magique.

L’orchestre, composé surtout de musiciens assez jeunes, répond avec bonheur à l’énergie qui émane du chef. Les soli, nombreux dans cette œuvre, sonnent avec une musicalité que l’on pouvait craindre de ne pas goûter, vu les circonstances dans lesquelles le concert s’est déroulé ; la qualité du son d’ensemble s’affine d’ailleurs tout au long du spectacle.

La Symphonie n°7 nous apparaît comme une œuvre hyperromantique qui cristallise toutes les sources d’inspiration de . L’épanchement du lyrisme est immédiatement contrecarré par la dérision. On y trouve des marches implacables, des cris de douleur apaisés par des joies ineffables, des éclats brutaux suivis d’ombres mystérieuses. Cette symphonie sonne par ses excès comme un adieu définitif au monde du XIXe siècle et elle annonce d’autres horizons par son langage harmonique assez cru et ses sonorités parfois acides.

Dans le second mouvement, l’orchestre nous fait pénétrer dans le monde germanique des marches militaires de spectres du Knabenwunderhorn. Ce mouvement offre plus d’un point de comparaison avec le Lied Revelge : mêmes roulements de caisse claire, mêmes envolées des cordes dans un lyrisme grinçant. Le scherzo du troisième mouvement est interprété comme une valse haletante et démoniaque, où les faux espoirs sont sans cesse combattus par une sorte de brutalité sans appel. Le trio nous fait entrevoir la réconciliation possible avec une nature vue d’une façon faussement naïve. Le quatrième mouvement nous permet d’apprécier les subtiles sonorités des soli, comme celle de la mandoline et du premier violon : ce qui montre la capacité de Mahler à orchestrer aussi d’une manière raffinée et aérienne.

Les deux « portiques » écrasants qui encadrent les trois mouvements centraux sont plus déconcertants. Le premier mouvement, interprété d’une façon fougueuse, met en valeur des épisodes contrastés qui se succèdent sans discontinuer ; ce contraste est accentué par une écriture dissonante et, comme dans un kaléidoscope, sont juxtaposés de sombres accords de cordes, des fanfares de cuivre, des soli de saxhorns, des chants d’oiseaux, des embryons de marches vite avortés. On retrouve tout cela dans le final, dans lequel pourtant l’aspect massif de l’orchestre ressort davantage. Le tempo choisi accentue encore les contrastes et le dynamisme paraît parfois un peu forcé.

Le LSO et son chef n’ont pourtant pas eu de chance pour leur voyage à Dijon, mais l’équipe performante de l’auditorium leur a permis de réaliser une gageure assez périlleuse. Imaginons une grève du personnel des ferries qui « crossent the Channel ». Cette grève laisse passer les hommes, mais retient les instruments, les partitions, dont celle du chef, et même parfois les tenues de concert. Imaginons l’orchestre sans son matériel de survie, que le staff dijonnais réussit entre midi et 22 heures à remplacer, en faisant venir de Dijon, de Lyon et même de Paris les 70 instruments manquants. Imaginons enfin ce que cela représente pour un instrumentiste de s’approprier au dernier moment dans une demi-heure de répétition un instrument inconnu avec ses qualités et ses défauts. Malgré ce côté acrobatique, qui nous a rendu les musiciens plus fragiles, notre soirée a été un moment de communion artistique intense, même si le fait d’apercevoir un tromboniste en tee-shirt rouge ou l’alto solo en queue de pie et baskets peut contribuer à désacraliser la musique.

Nous espérons que ces péripéties n’empêcheront pas le LSO et son prestigieux chef de souhaiter revenir à Dijon !

Crédit photographique : © DR

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