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Chaillot à l’heure flamenca

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Paris. Théâtre de Chaillot. 09 au 13-IV-2007. Eva Yerbabuena : De la Cava (Siguiriya), A las Cinco de la Tarde (Farruca), Espumas del Recuerdo (Mirabrás), Rarapata (Buleriás), Quiero y no quiero (Tientos-Tangos), Cadenca (Soleá-Buleriá). Eva Yerbabuena, danse ; Juan Carlos Cardoso, Eduardo Guerrero, Alejandro Rodriguez, Juan Manuel Zurano, corps de ballet ; Enrique Soto, Pepe de Pura, Jeromo Segura, José Valencia, chant ; Paco Jarana, Manuel de la Luz, guitares ; Raul Dominguez, percussion ; Ignacio Vidaechea, saxophone, flûte.

Eva Yerbabuena, Estrella Morente, Tomatito, Merche Esmeralda, , Rocío Molina

Une très belle affiche pour cette nouvelle saison de flamenco à Chaillot. Le chant, la danse et la guitare sont en vedette avec des artistes qui n’ont plus grand chose à démontrer. C’est peut-être là que réside la difficulté pour ces stars : comment nous surprendre ? Est-il encore possible de nous émouvoir ? Après ces quelques soirées passées en leur compagnie, les réponses sont simples : nous sommes toujours aussi ébahis, émerveillés, émus, enchantés.

Un début magnifique avec la Yerbabuena dans un spectacle très dépouillé. Une scène sans décor avec en fond les musiciens. On ne peut pas faire plus simple. Encore faut-il être capable d’occuper cette espace. Mais là, pas d’inquiétude. Eva Yerbabuana, dès la siguiriya d’entrée, navigue de long en large, d’avant en arrière avec un travail de pieds impressionnants. De la délicatesse alliée à la précision et à la vitesse. La Yerbabuena a une capacité surprenante de se contorsionner et de donner des angles à son corps assez exceptionnel tout en préservant grâce et féminité. Le spectacle étant monté en tableaux successifs, la farruca qui suit est servie par quatre danseurs dont la caricature d’hidalgo n’a d’égale que la qualité technique pour cette danse très masculine. Un style presque classique surprenant mais n’oublions pas que nous sommes dans un ballet flamenco et donc dans un exercice très travaillé qui ne laisse pas de place à l’improvisation contrairement à un spectacle traditionnel. Eva Yerbabuena nous revient avec une rare mirabras, palo de la famille des cantiñas comme l’alegrias, et nous délivre un jeu de châle élégant pour ce style festif. C’est sur une très belle mélodie que les guitaristes introduisent les bulerias qui suivent où les danseurs retrouvent une danse plus brute.

Si l’on simplifie, le tiento est un tango plus lent ce qui donne la possibilité d’enchaîner les deux styles sans que cela choque les sens des observateurs avertis. Par essence, le tango flamenco appelle la grâce et le charme ce qui sied très bien à la Yerbabuena pour qui ces qualificatifs semblent naturels. Le « clou » de la soirée fut sans aucun doute le dernier tableau. Très lentement, la danseuse se place au centre de la scène, les chanteurs, un à un, traverse l’espace en s’arrêtant à sa hauteur pour l’invectiver. Sous les chocs successifs, la danseuse semble sortir de sa léthargie et nous offre une envolée de pas incroyable. Tout est là, tout est dit.

Paris. Théâtre de Chaillot. 16-IV-2008. Estrella Morente, chant ; José Carbonell ‘Montoyita’, José Carbonell Serrano ‘Monti’, guitares ; Antonio Carbonell, Angel Gabarre, Enrique morente Carbonell, palmas, chœurs ; Pedro Gabarre ‘Popo’, percussion.

S’appeler « Morente » et faire carrière dans le chant ne doit pas être facile. Estrella Morente est la fille du grand cantaor Enrique Morente et il n’a pas dû être simple de se faire respecter. C’est sans compter la voix claire et cristalline, les qualités techniques uniques permettant à Estrella de jouer avec les sons. Certains se demandent encore si elle fait vraiment du flamenco. Effectivement la question peut être posée car elle prend beaucoup de liberté et sort des canons habituels mais elle respecte le compas et les structures harmoniques des palos qu’elle interprète. Elle a choisi une voie difficile mais nous rappelle que le propre d’une tradition est de sans cesse évoluer contrairement à un folklore. Par la même, on peut dire qu’Estrella Morente crie haut et fort que le flamenco est vivant. Le concert qu’elle donna à Chaillot fut exceptionnel. Estrella Morente ne chante pas, elle raconte des histoires, confie des secrets et fini par réussir à créer une complicité avec le public qui se retrouve captivé. Dès l’alegrias d’entrée, la clarté de sa voix surprend et au fur et à mesure que s’enchaînent les palos, le chant d’Estrella Morente se démarque de celui de ses consœurs par un registre aigu rare en flamenco, des intonations orientales très prononcées, des sauts de notes comme dans un vibrato, une chaleur peu commune. La solea n’est plus une mélodie mais une plainte douce et lascive, la granaina un appel dans la nuit ; la taranta se fait lente et langoureuse. Chaque chant est une scène d’opéra.

La chanteuse aime aussi sortir des sentiers battus comme dans cette ballade sur un rythme syncopé très sud-américain. Jeu de châle, esquisse de quelques pas de danse, sensualité. Bulerias, tientos, tangos pour finir un spectacle riche en émotion. C’est debout que le public réclama les rappels et c’est avec humour et reconnaissance que la Grande Estrella nous offrit, au plus prêt du public, sa vision de « Ne me quitte pas » en français avant un enchaînement de ‘cante sin guitara’où elle laissa la primeur aux trois chanteurs avant de clore elle-même cette soirée. Notons la belle complicité des musiciens avec une note particulière pour Montoyita que nous aimerions bien entendre un jour dans son propre spectacle.

Paris. Théâtre de Chaillot. 17-IV-2008. Granaina, alegrias, taranta, bulerias, tangos y buleria, solea, buleria, solea por buleria. Tomatito, guitare ; El Cristi, 2nd guitare ; Lucky Losada, percussion ; Simón Román, Morenito de Íllora, chant ; José Maya, danse.

Tomatito est un des grands maîtres de la guitare flamenca. Il est gitan et cela s’entend dans son style où le message est plus important que la technique. Pourtant, de technique, il ne manque pas. Puissance, vélocité, un son lourd et bien gras propre au style gitan. Il succéda jeune à Paco de Lucia en tant qu’accompagnateur de Camaron de la Isla. C’est dire les qualités de son toque et le respect que ces aînés, au sommet de leur gloire, avaient déjà pour lui. Est-ce pour marquer sa reconnaissance et sa filiation au grand Paco qu’il commença ce concert avec une granaina de son ainé ? Toujours est-il que sa vision de cette pièce en fait presqu’une nouvelle pièce. Tomatito fut rejoint par ses complices pour l’alegrias qui suivi. Tout le style traditionnel gitan se retrouve dans cette alegrias où le danseur nous montra quelques instants de son talent marqué surtout par une technique de pieds impressionnante.

Les palos s’enchaînèrent et pas un seul instant Tomatito ne relâcha son toque. On se demande encore comment il fait pour maintenir un tel niveau d’implication sans fatiguer. A noter une surprenante mais néanmoins très belle solea qui se prolongea dans un rythme très sud-américain ainsi qu’un tango qui se transforma en buleria dans une transition toute en finesse harmonique et rythmique. Le danseur réapparu dans le dernier palo et l’on regrette une attitude un peu trop caricaturale alors que sa technique parfaitement maîtrisée se serait bien passée de surenchère.

Paris. Théâtre de Chaillot. 18-IV-2008. Merche Esmeralda, , Rocío Molina, danse ; José Luis Rodríguez, Paco Cruz, Manuel Cazás, guitares ; Antonio Campos, Jesús Corbacho, Tamara Tañé, Diana Navarro, chant ; Sergio Martinez, percussion ; Chico Valdivia, piano.

Le lendemain était consacré à trois danseuses dans un spectacle entre ballet flamenco et danse traditionnelle. Ballet parce Mujeres est un concept très organisé et cadré où chacun a sa place, son temps et sa chorégraphie. Mais aussi danse traditionnelle car chacune est libre dans le palo qu’elle interprète, libre de laisser cours à l’envie du moment, libre de laisser vivre l’instant.

Merche Esmeralda et Belén Maya son déjà bien connue des aficionados mais la surprise vint de la jeune Rocío Molina. On peut presque dire que trois générations de baile étaient présentées avec ses trois danseuses. Trois générations et donc trois styles tant dans la danse flamenca que dans la présentation de celle-ci. Cette distinction se fit sentir dès la solea d’ouverture où elles présentèrent l’une après l’autre leur style au public. Chacune avait son cantaor (ou sa cantaora pour Mershe Esmeralda) et son guitariste. Et tout s’enchaîna. La solea d’anthologie de Mershe Esmeralda, la danse por tangos pleine de sensualité de Belén Maya et surtout Rocío Molina dans une danse por siguiriyas mémorable. Parfois seule, parfois en duo ou en trio, nous eûmes droit à un florilège de ce qui se fait de mieux en danse flamenca féminine qui se termina sur un déchaînement por caracoles. Un très beau spectacle qui ravit une salle comble.

A noter que cette première partie de la saison flamenco à Chaillot se terminait avec le bailaor Jorge Baron qui présentait durant le week-end son spectacle « Dos voce para un baile » et que la danseuse María Pagés clôturera cette saison flamenco au du 24 au 31 mai prochain avec son nouveau spectacle « Volver a Sevilla ».

Crédit photographique : Estrella Morente © Antonio Campos, Tomatito © Bernard Delort, Eva Yerbabuena, Merche Esmeralda © DR

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Paris. Théâtre de Chaillot. 09 au 13-IV-2007. Eva Yerbabuena : De la Cava (Siguiriya), A las Cinco de la Tarde (Farruca), Espumas del Recuerdo (Mirabrás), Rarapata (Buleriás), Quiero y no quiero (Tientos-Tangos), Cadenca (Soleá-Buleriá). Eva Yerbabuena, danse ; Juan Carlos Cardoso, Eduardo Guerrero, Alejandro Rodriguez, Juan Manuel Zurano, corps de ballet ; Enrique Soto, Pepe de Pura, Jeromo Segura, José Valencia, chant ; Paco Jarana, Manuel de la Luz, guitares ; Raul Dominguez, percussion ; Ignacio Vidaechea, saxophone, flûte.

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