Une diva française chez les Puritains

La Scène, Opéra, Opéras

Seattle. McCaw Hall. 14-V-2008. Vincenzo Bellini (1801-1835) : I Puritani. Mise en scène : Linda Brovsky. Décors : Robert A. Dahlstrom. Costumes : Peter Hall. Lumières : Thomas C. Hase. Avec : Norah Amsellem, Elvira ; Lawrence Brownlee, Lord Arturo Talbot ; Mariusz Kwiecien, Sir Riccardo Forth ; John Relyea, Sir Giorgio ; Fenlon Lamb, Enrichetta di Francia ; Joseph Rawlev, Lord Gualtiero Walton ; Simeon Esper, Sir Bruno Robertson. Chœur et orchestre de l’Opéra de Seattle, direction : Edoardo Müller.

Orchestration insignifiante, histoire invraisemblable, livret bâclé, mais des airs sublimes généreusement attribués à un ténor, un baryton et une basse, tous trois viscéralement aimantés autour d’Elvira, une jeune et belle soprano à la raison fragile, voilà I Puritani, le dernier opéra de Bellini créé à Paris en 1835. Ajoutez à cela que Wagner se pâmait devant les mélodies belliniennes, que l’opéra fut sorti de l’oubli par la Callas, et que l’incarnation moderne d’Elvira est représentée par Anna Netrebko, et vous aurez une idée du défi à relever pour monter de grands Puritains.

Durant la guerre civile d’Angleterre (1642-1649), Elvira, fille de bourgeois républicains et puritains, aime le royaliste Arturo à en perdre la raison. Arturo pour sa part se dévoue à sa Reine et aime Elvira à en perdre la vie. Quand Arturo a la vie sauve in extremis grâce à la fin de la guerre civile, Elvira retrouve la raison. Si les histoires d’amour sont éternelles, rendre actuel un tel synopsis relève de la mission impossible. Même au pays d’Hollywood, on ne s’y risque pas. La mise en scène n’établit aucun lien entre les puritains anglais du XVIIème siècle et leurs descendants américains actuels, et à juste titre car la guerre entre puritains et royalistes n’est qu’un prétexte. Dès lors, ce sont les décors, les costumes et le quatuor vocal qui portent l’intrigue. Le décor unique est inspiré des célèbres gravures des Prisons imaginaires de Piranèse. Constitué d’un imposant jeu d’escaliers sur trois niveaux bordés de hauts murs et circulant autour de hautes poutres dressées, il évoque efficacement l’enfermement des personnages, que ce soit dans leurs luttes politiques ou sentimentales, ou dans leur raison perdue. Et les nombreuses allées et venues sur ces raides escaliers ajoutent une once de suspense quand les chanteuses les empruntent avec leurs amples robes. Cette noirceur du décor contraste avec la splendeur des costumes, conçus par Peter Hall et initialement réalisés par le Metropolitan Opera de New-York en… 1976, c’était alors Joan Sutherland qui chantait Elvira. Face à une musique qui est la quintessence du belcanto romantique et une fable historique de pacotille, l’astuce fut de réaliser un pastiche des années 1830 et des années 1640. Bien mis en lumières, cela donne un superbe tableau aux teintes flamandes au baisser de rideau du premier acte, instant fugitif qui ne fut pas renouvelé avec le même bonheur par la suite.

La distribution vocale, grâce à un plateau d’une grande homogénéité, est un bonheur sans mélange. Si en Arturo et brillent particulièrement, en raison de leur rôle et de leurs qualités vocales et dramatiques propres, les autres chanteurs impressionnent également. Le baryton polonais Mariusz Kwiecien en Riccardo s’impose dès sa cavatine “Ah per sempre io ti perdei”, le premier grand air de l’opéra. Par la souplesse et la puissance de son émission, il emplit la grande salle du McCaw Hall avec aisance, et confirme la valeur de ses récents Don Giovanni à San Francisco et Enrico dans la Lucia di Lammermoor au Met. La reine de Fenlon Lamb, ou le Giorgio de John Relyea – qu’on a vu en Figaro à San Francisco – ont toute la noblesse et l’autorité vocales requises. Seule une direction d’acteurs insuffisante pénalise Giorgio et Riccardo lorsqu’ils exaltent les vertus du patriotisme et de la valeur militaire. Vocalement superbes, Mariusz Kwiecien et John Relyea restent plantés sur scène le torse bombé avec un charisme de marionnettes. Lawrence Brownlee suscite l’enthousiasme dans nos colonnes que ce soit à Paris, Lausanne, Bruxelles ou au disque. Il est au McCaw Hall comme chez lui, pour avoir bénéficié du programme de formation des jeunes artistes de l’Opéra de Seattle. Dès la romance « A te o cara » à l’acte I il séduit. A travers tout l’acte III, il emporte toute résistance par la grâce juvénile de son timbre, la souplesse de son émission. Enfin il stupéfie dans le dernier ensemble où il lance le mythique fa aigu, nirvana du ténor. est Elvira. La soprano française, pour laquelle ces Puritains sont sa prise de rôle, est magnifique, de par son chant et son jeu scénique. Ses apparitions en France sont rarissimes, mais dès 2004 ResMusica avait pu la remarquer aux Chorégies d’Orange dans Micaëla, et son DVD de la Traviata avait confirmé son talent dramatique. Allant crescendo dans l’expression au cours du premier acte, l’aigu sait se faire tendu, déchirant quand Elvira réalise qu’elle est abandonnée par Arturo. Son grand air de la folie de l’Acte II, un sommet bellinien et du belcanto en général, est appréhendé avec une douceur poignante, toute d’intériorité, et une gestuelle qui évoque l’égarement de manière théâtralement juste. Cela prépare le retour miraculeux de la raison et les grands duos finals avec Arturo. Avec elle forme alors un couple profondément séduisant, vocalement brillants, souples, avec une énergie scénique inextinguible. Leur performance est couronnée par une chaleureuse standing ovation. Le défi que représente une production des Puritains a été brillamment relevé par l’Opéra de Seattle.

Crédit photographique : Norah Amsellem (Elvira) and Lawrence Brownlee (Arturo) © Rozarii Lynch

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