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Lady Macbeth de Mzensk vu par Dmitri Tcherniakov, opéra à couper le souffle

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Duisburg. Deutsche Oper am Rhein. 24-V-2008. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Lady Macbeth de Mzensk, opéra en 4 actes sur un livret du compositeur et de Alexander Preis. Mise en scène et décors : Dmitri Tcherniakov. Costums : Elena Zaytseva. Lumières : Gleb Filshtinsky. Avec : Oleg Bryjak, Boris ; Andrej Dunaëv, Zinovi ; Morenike Fadayomi, Katerina ; John Uhlenhopp, Sergueï ; Elisabeth Selle, Aksinia ; Alexander Krawetz, Le Balourd miteux ; Michail Milanov, le Pope ; Bruno Balmelli, le Sergent de police ; Laura Nykänen, Sonietka. Chœur du Deutsche Oper am Rhein (chef de chœur : Christoph Kurig), Duisburger Philharmoniker, direction : John Fiore.

Il y a des opéras qui vous divertissent, il y en a d’autres qui vous fascinent et d’autres encore qui vous passionnent. Et il y a en ceux qui vous captivent, qui vous clouent au siège dès la première scène et qui ne vous lâchent plus qu’après le dernier accord. Lady Macbeth de Mzensk de fait partie de ces derniers. Noir et cruel, cet opéra nous fait regarder dans les gouffres de l’âme humaine. Une œuvre d’une force presque surhumaine qui, à plus de 70 ans de sa création, n’a rien perdu de son impact.

Pour réussir ce chef-d’œuvre, un théâtre doit réunir au moins trois artistes de première classe : une chanteuse-actrice extraordinaire, capable d’affronter l’écrasant rôle-titre, un chef sachant traduire la puissance de cette musique sans sombrer dans le déferlement des décibels, ainsi qu’un metteur en scène capable d’assumer la réalité cru et la violence de la pièce sans céder à la tentation d’un voyeurisme plat et simpliste. Pour cette nouvelle production du Deutsche Oper am Rhein à Duisburg, au moins deux de ces conditions étaient remplies. , directeur musical de la maison, aime cette partition et, grâce à son charisme, il sait galvaniser ses musiciens qui, ainsi, se surpassent eux-mêmes. Sa lecture est passionnante d’un bout à l’autre, avec des sommets d’une intensité presque insoutenable – et cela sans qu’il mette en danger ses chanteurs. Fiore sait mettre en valeur toutes les richesses de cette partition. Les moments durs et après sont bien là, mais aussi les diverses couleurs de l’instrumentation, les moments d’ironie et de dérision ainsi que les rares instants poétiques.

Le rôle de Katerina a été confié à la formidable , fidèle troupière de la maison, hélas peu connue en dehors de la Rhénanie. Après une remarquable Martha dans Tiefland ici même il y a deux ans, après sa sublime Marietta dans Die Tote Stadt à Bonn en début d’année, la soprano est parvenue encore une fois à nous bouleverser avec le portrait d’une femme peu commune. Voilà une voix à la fois belle et expressive, puissante et souple, techniquement sans failles et riche en couleur. Voilà une actrice hors normes qui nous coupe le souffle dans les moments d’exaltation ou de violence et qui nous fait pleurer avec Ketarina dans ses scènes de douleur. Une prestation de très haute envergure ! Dommage que son Sergueï ne soit pas à la même hauteur. Physiquement plutôt crédible, la voix monochrome et métallique de ainsi que son émission serrée et poussive traduisent mal la fascination que le personnage exerce sur les femmes. A vrai dire, , à la voix souple et lumineuse, laisse une impression bien plus favorable dans le rôle du malheureux mari Zinovi…

Parmi les nombreux autres emplois, signalons notamment le Boris graisseux d’, dont la présence scénique et la puissance de l’instrument font oublier une émission peu orthodoxe. campe un pope fantasque comme il faut, est un Sergent de police volontairement caricatural et bien en voix, et incarne une Sonietka brillamment érotomane.

Et la mise en scène de  ? En fait, le cas n’est pas simple. D’une part, on est confronté à un travail de bout en bout professionnel, surtout dans la caractérisation des personnages et dans la direction des acteurs. A bien des moments, l’interprétation scénique va de pair avec l’intensité qui sort de la fosse. Citons plus particulièrement la scène IV lorsque Boris découvre Sergej chez Katarina ou le cruel final dans un camp en Sibérie. Ou encore la poésie volubile de cet interlude pendant lequel Katarina soigne les blessures de son amant. D’autre part, il y a un concept manquant souvent de pertinence, mélangeant sans logique apparente des éléments réalistes et d’autres plus stylisés. Cela commence par la transposition désormais inévitable de l’intrigue. Nous nous retrouvons donc dans une entreprise à notre époque – avec un décor très réaliste, ordinateurs et autres ustensiles de bureau compris. Mais Katerina n’a pas de lit et se couche par terre… En outre, le côté archaïque dans les relations familiales ainsi que dans les relations entre le patron et ses ouvriers n’est pas très crédible dans cet univers du XXIe siècle. En fait, quel chef irait encore fouetter l’un de ses travailleurs, même s’il le surprend dans le lit de sa belle-fille ? De même, la mode du décor unique ne facilite nullement la compréhension. Ainsi, le Balourd miteux découvre le cadavre de Zinovy sans même entrer dans la cave – et tout de même Katerina prétend dans la scène suivante que la serrure a été forcée. Et franchement, transposer la formidable scène des policiers dans la salle des mariés n’a vraiment pas de sens…

Et pourtant, malgré ces quelques objections, la production du Deutsche Oper am Rhein est une belle réussite. Le caractère de l’œuvre est respecté et sa force se déploie rapidement dans la salle. Souhaitons donc aux responsables du théâtre qu’il y ait moins de places vides lors des prochaines représentations.

Crédit photographique : (Katerina Ismaïlova) & (Sergueï) © Deutsche Oper am Rhein

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Duisburg. Deutsche Oper am Rhein. 24-V-2008. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Lady Macbeth de Mzensk, opéra en 4 actes sur un livret du compositeur et de Alexander Preis. Mise en scène et décors : Dmitri Tcherniakov. Costums : Elena Zaytseva. Lumières : Gleb Filshtinsky. Avec : Oleg Bryjak, Boris ; Andrej Dunaëv, Zinovi ; Morenike Fadayomi, Katerina ; John Uhlenhopp, Sergueï ; Elisabeth Selle, Aksinia ; Alexander Krawetz, Le Balourd miteux ; Michail Milanov, le Pope ; Bruno Balmelli, le Sergent de police ; Laura Nykänen, Sonietka. Chœur du Deutsche Oper am Rhein (chef de chœur : Christoph Kurig), Duisburger Philharmoniker, direction : John Fiore.

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