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Hervé Burckel de Tell, Directeur Général du Centre de Musique Baroque de Versailles

Artistes, Directeurs, Entretiens

Le CMBV s’est donné pour mission depuis 20 ans d’accompagner le renouvellement de la musique baroque française, en apportant par ses travaux de recherche et d’édition une aide précieuse aux artistes. Il contribue par une mission de formation et une saison musicale d’automne à redonner cœur et âme à cette musique dont il reste tant de trésors à redécouvrir. Rencontre avec son Directeur Général.

 

ResMusica : Quelques mots sur les missions du Centre de Musique Baroque de Versailles ?
 : Les missions du CMBV sont désormais bien connues, du moins pour qui se passionne pour cette aventure entreprise il y a un peu plus de 20 ans autour de la redécouverte et de la valorisation du patrimoine musical des XVIIe et XVIIe siècles français. Elles sont au nombre de trois. Tout d’abord, la recherche et l’édition : pôle essentiel de nos activités. On n’entreprend rien sur un répertoire que l’on estime devoir à la fois redécouvrir et valoriser, s’il n’y a pas une action de recherche en profondeur sur les œuvres. L’édition de la musique permet aux interprètes de l’interpréter en concerts. Edition de musique donc, mais également de livres sur la musique, puisque nos chercheurs et musicologues et ceux avec lesquels nous travaillons, extérieurs au Centre, contribuent à cette émulation intellectuelle. Seconde mission : la formation. Les deux fondateurs du CMBV, Philippe Beaussant et Vincent Berthier de Lioncourt, avaient estimé qu’il fallait former les interprètes, notamment dans le domaine de la voix. Il y a un chœur à la française qui a des caractéristiques qui lui sont propres. Il fallait mettre en place un outil de formation autour du chant français et c’est donc le rôle joué par la maîtrise du CMBV. Celle-ci s’adresse à la fois aux enfants en mi-temps pédagogique et qui poursuivent un cursus d’apprentissage vocal jusqu’à la mue, mais également aux adultes : 17 chanteurs professionnels en formation professionnelle supérieure. Ils forment un chœur : les Pages et les Chantres du CMBV. La troisième mission est la production de concerts. Elle entre dans une logique évidente d’une chaîne des métiers, puisqu’elle en est l’aboutissement. A chaque saison d’automne, nous arrêtons une thématique donnée, les « Grandes Journées » autour d’un compositeur. Cet automne, ce sera Lully. Cette mission de production a également pour objectif de permettre un dialogue avec les artistes, car là il est clair que le CMBV n’a pas et ne doit pas avoir d’orchestre à lui, puisque nous devons permettre à tous les ensembles baroques de s’approprier ce répertoire que nous redécouvrons et faire en sorte que la musique française soit aussi naturelle aux uns et aux autres que le sont la musique baroque italienne ou allemande. C’est cette mission qui est la plus connue du public et de la presse. Ce qui rend passionnantes ces Grandes Journées, c’est qu’elles sont des moments de recréation puisque nous passons des commandes auprès des ensembles.

RM : Cadmus et Hermione qui a inauguré la saison cet hiver ou les 24 violons du Roi pour l’automne ?
HBT : Ces deux exemples sont l’illustration même de cette démarche de recréation. Un mot sur le thème d’abord de la prochaine saison. 2007, a été l’occasion de fêter les 20 ans du CMBV en montrant le long chemin de redécouverte du patrimoine français durant 20 ans. Son format fut exceptionnel : 106 concerts sur 4 week end avec 37 orchestres invités. La preuve était faite que le chemin parcouru était impressionnant puisqu’en 1987, année de création du Centre, nous avions organisé 6 concerts avec 6 orchestres. Le thème de la saison 2008 est un petit clin d’œil au passé. En 1987, le Centre s’était créé avec une Grande Journée Lully et nous n’avions jamais depuis revisité ce compositeur. Il est pourtant une figure emblématique de la création même de la musique française. Nous recommençons donc la nouvelle décennie avec ce compositeur. Avec une particularité, puisqu’il ne s’agit pas de présenter les œuvres les plus connues de sa maturité, mais d’illustrer le jeune Lully, de son arrivée en France, jusqu’à son premier opéra, Cadmus et Hermione. Ce fut donc une recréation, en coproduction avec l’Opéra-Comique, car cette œuvre, contrairement à d’autres, n’avait jamais été rejoué depuis le XVIIe siècle. Cette période, entre son arrivée en France et son premier opéra, est donc extrêmement importante. C’est durant ces années qu’il va créer tous les genres qui feront pendant un siècle la singularité de la musique française : la tragédie en musique, la musique sacrée par le genre spécifiquement français du Grand Motet, l’orchestre français (les 24 violons du roi) et la danse. Cette création d’un art musical spécifiquement français, fut parallèle à l’affirmation du pouvoir royal de Louis XIV et à la construction de Versailles. Les deux exemples que vous avez cités symbolisent complètement cette période et sont deux projets phares de cette saison. Sur les « 24 violons », nous avons voulu, en faisant reconstruire les instruments intermédiaires entre le violon et la basse de violon, ce qu’on appelle les altos français, essayer de retrouver le son français.

RM : Ce qui est extraordinaire c’est la réaction du public, on l’a vu avec Cadmus et Hermione ! Est-ce la preuve que la recherche n’est pas forcément ennuyeuse et qu’elle peut redonner vie à des œuvres longtemps oubliées ?
HBT : Tout le mouvement baroque repose sur le postulat que vous venez de rappeler. La recherche n’est pas ennuyeuse, c’est un moyen intellectuel et scientifique. Son but ce n’est pas l’érudition, mais de retrouver l’âme et le cœur des œuvres. Le mouvement baroque souhaite depuis ses débuts se rapprocher de l’intention originelle des compositeurs. Le public s’intéresse peu à la démarche de recherche mais en revanche est conscient, je crois, du résultat produit par celle-ci. Et je crois que, quel que soit son niveau de culture, quelle que soit l’appréhension qu’il se fait de ce phénomène, il reçoit comme une évidence qu’on lui restitue des œuvres dans leur cohérence. On est loin désormais des moqueries des années 80. Force est de reconnaître que plus personne n’ose aborder ce répertoire sur d’autres instruments que sur les instruments anciens. Cela étant aussi pour le théâtre : dans Cadmus et Hermione, notre apport en coproduction à consister à financer les décors, inspirés de Berain, restituant aussi la technique du théâtre à machines. Ce qui ne veut pas dire que ce répertoire ne puisse pas être confié à un metteur en scène ayant une vision plus contemporaine, tout peut exister et coexister, bien heureusement. Je suis toutefois absolument certain qu’il y a une cohérence, une écriture du théâtre baroque qui fait que musique, chant, danse, théâtre à machine se répondent dans une seule et même écriture. De plus en plus de metteurs en scène se dirigent sur cette voie dès lors qu’ils abordent ce répertoire. Les 24 violons du roi, relèvent de la même démarche, cette fois ci sur le plan organologique. Il se trouve que nous n’avions pas jusqu’à présent, sauf essai particulier ici ou là, mené jusqu’au bout la recherche sur l’orchestre français. Nous découvrirons ensemble, avec le public, quel son résulte de cette re-fabrication d’instruments.

RM : Qui est l’origine de ce projet, les artistes, le CMBV, le luthier ?
HBT : Ce qui est assez extraordinaire, c’est en tout cas comme cela que je vis mon travail depuis un peu plus de trois ans que j’ai la chance d’assumer la direction générale du CMBV, c’est qu’on a du mal à identifier où est la poule et où est l’œuf. Depuis trois ans, en écoutant la musique française, nous nous sommes demandé quel pouvait être le son de cette musique que nous programmons en recréation. Pour certains musiciens cela fait parfois plus longtemps encore. Christophe Coin, à qui je rends particulièrement hommage y a réfléchi depuis des années. Quant à Patrick Cohën-Akenine, il avait lui-même initié la fabrication d’instruments français, si je me souviens bien une haute – contre et une quinte pour l’Ecole Nationale de musique d’Orsay. Lorsque nous nous sommes rencontrés, il est venu nous voir avec le luthier et un instrument déjà fabriqué. Le luthier était lui-même dans une démarche de recherche. Il n’a pas fallu plus d’une heure pour nous décider. D’un seul coup, nous ne pouvions plus envisager d’organiser des Grandes journées autour du jeune Lully sans aller jusqu’au bout de cette recréation des 24 violons du Roi.

RM : C’est une promesse de couleurs, comme les costumes de Cadmus et Hermione ?
HBT : Oui, tout comme la redécouverte d’une forme théâtrale à travers le théâtre à machines ou comme de nettoyer les peintures de la Galerie des Glaces. Le public nous dira si la restauration a atteint ses missions initiales et si elle est satisfaisante et enrichissante à l’oreille. Ce qui est passionnant dans ce type de projet c’est de constater l’adhésion spontanée du public. Le Centre s’est voulu dès le départ une maison de recherche, mais qui dans le même temps sert un répertoire avec une mission de transmission auprès du grand public.

RM : Evoquons les concerts de la saison 2008 ?
HBT : Ils sont le fruit d’un des enseignements que nous avons retiré des précédentes saisons. Cette année nous avons, pour illustrer la thématique retenue, un certain nombre d’objets artistiques phares, représentatifs du genre français (Cadmus et Hermione, la recréation des 24 violons du Roi, la recréation d’un ballet de cour, le Ballet des Arts, avec Marie–Geneviève Massé et ). Il y aura également deux concerts qui illustreront la création du grand motet français avec un concert sur les motets de la Chapelle du Louvre, c’est-à-dire en forme plus réduite puis un autre sur le grand motet versaillais, montrant l’évolution du genre après l’installation de la cour à Versailles. Enfin j’ajouterais un concert qui nous fera voyager de la comédie ballet jusqu’à la création de la tragédie Lyrique avec Le Poème Harmonique. Ce sera un peu comme dans une exposition, nous présenterons comme dans autant de salles (et donc ici de concerts), les différentes facettes de la naissance du genre français. Nous proposons également au public, depuis trois ans, de nouvelles formes d’accès à la musique afin qu’ils prennent plaisir à venir redécouvrir Versailles en musique. Versailles insolite, tout d’abord. L’idée est ici de venir écouter des musiques rares (récital de clavecin, de luth…) dans des lieux tout aussi rares comme la Salle des Gardes du corps du Roi. Le « Dimanche à Trianon » ensuite, présente une journée de concerts à la Galerie des Cotelle, autre lieu magnifique, dans des formats courts, moins de 50 minutes maximum avec un déjeuner pique-nique, permettant au public de se retrouver de manière conviviale. Ce sera un crescendo sur l’ensemble de la musique de chambre de Lully et des influences dont il a été l’objet avec un joli concert pour terminer, intitulé les Echos d’Italie. Enfin la dernière formule, Versailles Musique, s’adresse au public de visiteurs qui peuvent ainsi terminer leur visite du château à la Galerie des Batailles par un concert au format court évoquant les grandes fêtes de Louis XIV.

RM : Vous êtes au CMBV depuis trois ans, comment voyez-vous son avenir aujourd’hui ?
HBT : C’est d’abord une institution extraordinaire, au sens propre du terme. J’ai été un de ceux qui ont contribué à sa création en 1987, en y travaillant durant 4 ans. Puis j’ai d’entamé un parcours professionnel qui m’a amené des Editions Salabert, à l’Orchestre de Paris. Extraordinaire, elle l’est par la nature de sa mission, par l’engagement de ceux qui y travaillent, la camaraderie qui y règne. Le CMBV est une maison un peu atypique car le militantisme, car c’est bien de cela dont il s’agit, est intact après 20 ans de vie. De plus, c’est une maison où l’on travaille dans un environnement magnifique. Sur l’avenir, je suis très serein, avec la marque d’une certaine ambition. Je n’ai à mon arrivée rien voulu bouleverser. J’estime que l’idée originelle d’articuler recherche, édition, formation, production est absolument géniale. Je me suis donc appuyé sur ce socle, tout en définissant deux axes de développement : l’ouverture progressive de nos activités à la danse et à l’opéra, alors que, jusqu’alors, la musique avait fait l’objet pour l’essentiel de nos travaux. La danse et l’opéra ne peuvent pas être dissociées du répertoire français des XVIIe et XVIIe siècles. Il ne peut pas y avoir la musique d’un côté, la danse et l’opéra d’un autre. Regardez Lully ou Rameau : si l’on devait faire l’impasse sur ces aspects du répertoire, c’est tout un pan de leur œuvre qui serait ignoré. Je suis de plus en plus écouté par les uns et les autres, le Ministère de la culture, les collectivités territoriales et les mécènes. Cadmus et Hermione a donc été le numéro un de ce nouvel opus. Une logique de co-production est nécessaire pour ce type de développement, avec l’Opéra Comique, la Fondation Royaumont ou d’autres théâtres. Par ailleurs, nous continuons d’affiner nos autres missions (réformes de la maîtrise, redéfinition de notre politique éditoriale et évolution de la recherche avec l’arrivée d’une nouvelle directrice, Catherine Cessac…). Notre travail de fond quotidien nous permet de mener nos missions avec pour seule exigence la qualité.

RM : Le CMBV fait partie des grandes institutions culturelles qui font appel au mécénat, mode de financement de plus en plus indispensable pour développer les projets culturels, pouvez-vous nous en parler ?
HBT : Il certain que le mécénat tient une part importante au CMBV. Mais il faisait partie de son mode de fonctionnement dès l’origine, puisqu’il fonctionnait sur un modèle d’économie mixte, avec un financement 50/50, public/privé. Ca été une période très faste qui a permis au Centre d’atteindre très vite un haut niveau de notoriété. Malheureusement, la grande fragilité du mécénat est que son caractère pérenne n’est jamais assuré. A un moment donné, Alcatel a souhaité réorienter sa politique de mécénat et nous n’avons pu que constater son retrait progressif. Comme ce financement était nécessaire au fonctionnement structurel du Centre, il a fallu repartir sur d’autres bases avec l’aide de l’Etat en renonçant à certains projets. Aujourd’hui le mécénat représente 10 % de notre budget. Nous sommes passés de 90 000 euros de mécénat à mon arrivée à 500 000 euros. On ne répètera jamais assez que la fiscalité vis-à-vis du mécénat est très intéressante. 60 % des sommes versées sont défiscalisables. Le Centre, par les projets qu’il accompagne, attire les mécènes, et nous pouvons offrir de superbes contreparties liées au Château. Le mécénat n’a donc pas pour objectif de financer le fonctionnement structurel du Centre, il accompagne certains projets (comme les décors de Cadmus et Hermione). Le mécénat trouve ainsi en termes d’image une valorisation à sa participation.

RM : Pouvez-vous évoquer la collaboration entre le Château et le Cmbv ?
HBT : L’idée originelle était d’implanter le CMBV à Versailles, dans une étroite collaboration avec le château. Sa mission nationale de redécouverte et de revalorisation s’exprime d’autant mieux, qu’il se trouve à Versailles. Un grand nombre d’œuvres y ont d’ailleurs vu le jour pendant 200 ans. Le Centre est totalement indépendant tout en étant étroitement lié au Château : il en est un organisme associé. Nous avons également des liens avec le Centre de Recherche du Château dont l’exemple le plus récent est la coédition du livre d’Olivier Beaumont sur la Musique à Versailles. Ce positionnement a connu des aléas mais la nature de nos relations n’a cessé de s’améliorer, tout d’abord avec Christine Albanel et désormais avec Jean-Jacques Aillagon qui ne cesse d’affirmer la place du CMBV dans l’offre artistique du château. Nous participons d’ailleurs au comité de programmation mis en place et qui permet d’articuler l’ensemble des projets artistiques du Château. Tout fonctionne parfaitement désormais entre nous, sans aucune ambiguïté. Je voudrais, enfin, souligner l’apport des collectivités territoriales qui est loin d’être négligeable. J’ai développé avec la ville et le département une logique de collaboration en y donnant un sens au regard de leur propre politique culturelle. Avec la ville, nous avons mis au point les Fêtes baroques qui permettent de donner des concerts en ville. La maîtrise participe par ailleurs à la formation musicale dans ses écoles. Avec le département, nous sommes en train d’analyser des projets qui permettraient au CMBV de s’inscrire dans le cadre de la politique culturelle du Conseil Général des Yvelines. Enfin, nous souhaitons que le CMBV soit aussi très présent à Paris par les coproductions avec différents théâtres.

RM : Un mot sur la saison 2009 ?
HBT : Nous aborderons la période la moins connue du baroque français en mettant à l’honneur l’un des compositeurs favoris de Marie-Antoinette : Gretry. Peu le connaissent. On considère à tort le dernier quart du XVIIIe siècle comme une période de décadence de la créativité en France, par rapport à l’Allemagne et à Mozart en particulier. Rappelons que Mozart est venu en France car il était attiré par l’effervescence de la vie culturelle à Paris. Il s’est inspiré de tout ce que la France pouvait lui offrir en matière de création musicale. Grétry et bien d’autres (Rigel, Gossec) ont composé de purs chefs-d’œuvre. Notre travail ne doit donc pas s’arrêter au XVIIe ou aux noms les plus connus, il nous faut aussi montrer que d’autres compositeurs sont dignes d’intérêts. Nous travaillerons en co-production avec l’Opéra-Comique à la production d’un opéra-comique de Gretry, L’amant jaloux et nous collaborerons avec le Théâtre des Champs Elysées afin de recréer Andromaque, sa seule tragédie lyrique.

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