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Albert Markov, l’un des plus grands maîtres du violon, vient depuis quatre ans donner des Master-class au stage de Cordes et Pics dans la vallée de la Maurienne. Rencontre pour ResMusica.

Notre dossier : Cordes et archet

 

ResMusica : Cette question va peut-être vous surprendre tant le violon fait partie de votre vie, mais comment l’avez-vous choisi et vos parents étaient-ils musiciens ?
 : J’ai commencé le violon de façon inhabituelle, j’étais pianiste pendant la deuxième guerre mondiale, c’était une époque difficile et j’ai été évacué avec ma mère en Sibérie, forcément le violon est devenu un choix d’excellence parce que cet instrument était facile à obtenir et à transporter. Il faut savoir que mon premier violon, j’ai dû l’échanger sur un marché pour pouvoir m’acheter un morceau de pain. Mais d’une certaine manière j’ai été chanceux parce qu’à cette époque-là beaucoup de grands musiciens ont été envoyés dans la même région et j’ai pu profiter de l’enseignement des plus grands professeurs de l’école soviétique et côtoyer les meilleurs musiciens du moment, comme Oïstrakh, et beaucoup d’autres ; malheureusement, la situation politique de l’époque a fait que les uns et les autres sont soit morts, soit partis pour différentes raisons, mais c’est dans cette atmosphère que j’ai pu me faire une éducation violonistique de très haut niveau.

R. M : Dans quelles conditions avez-vous pu passer le concours Reine-Élisabeth, en 1959, dans le contexte historique de cette époque ?
A. M : En 1959, c’est toujours l’Union soviétique qui était particulièrement intéressée par le fait que ses musiciens rencontrent des succès dans toutes les compétitions internationales. Il ne faut pas oublier qu’il y a toujours eu un intérêt politique, que ce soit pour les sportifs comme pour les musiciens ; le gouvernement mettait en place tout un système de sélection et de pré-entraînement pour créer les meilleures conditions pour que les musiciens soient prêts à atteindre le plus haut niveau au moment des compétitions. Le gouvernement communiste était partie prenante et investissait beaucoup sur les jeunes talents nationaux.
La musique était un des meilleurs vecteurs de propagande. Les lauréats se voyaient attribuer des conditions de vie très privilégiées, dont j’ai profité ce qui m’a permis, par exemple, d’aller travailler dans la périphérie de Moscou, bénéficiant ainsi d’un environnement idéal tant au niveau du confort de vie, de la qualité de l’alimentation que de la stimulation culturelle. C’est grâce à cela que, à cette période, les musiciens soviétiques remportaient pratiquement tous les concours internationaux. Nous étions des dizaines à en profiter et cela m’a permis de sortir de mon pays et de réaliser mon rêve de découvrir d’autres pays d’autres mentalités de l’autre coté du mur. Et cette année 1959 est un tournant important dans ma carrière et dans ma vie. Ce concours est l’un des plus prestigieux du monde musical pour les violonistes. Le gouvernement a mis à ma disposition un Stradivarius de la collection nationale, qui avait été joué par Leonid Kogan ; l’ex-Poliakin, et deux ans après j’ai pu m’acheter mon propre violon.

R. M : Ce prix prestigieux vous a-t-il permis de vous produire en Europe ?
A. M : Oui, bien sûr, je suis allé dans tous les pays d’Europe occidentale, mais seulement en Tchécoslovaquie et en Pologne pour la partie Est. Il faut dire que nous y trouvions aussi des avantages et le gouvernement était intéressé par les devises étrangères que je pouvais rapporter tout comme mes confrères ou amis musiciens qui avaient des contrats dans les pays capitalistes.

R. M : Quels étaient vos contacts avec les compositeurs contemporains ? Quels sont ceux que vous avez le plus appréciés ou quels sont ceux dont vous avez été le plus proche ?
A. M : C’est une question qui me touche beaucoup car j’ai eu la chance de travailler en collaboration avec certains (et ce n’était pas que de simples rencontres ou contacts), notamment avec Aaram Katchaturian, en tant que soliste et lui à la direction de ses œuvres. Nous étions très amis et il m’a beaucoup conseillé pour l’écriture de mes propres œuvres. J’ai aussi côtoyé Dimitri Chostakovitch qui venait m’écouter lors des répétitions de ses œuvres et souvent dans d’autres concerts. Entre musiciens, nous n’avions pas de concurrence et nous allions nous écouter les uns les autres ; cela m’a permis d’enrichir ma technique violonistique mais aussi la direction d’orchestre et la composition avec David Oïstrack ou encore Emil Guilels

R. M : Avez-vous eu des difficultés à quitter l’URSS en 1975 ?
A. M : Quand nous avons décidé de partir d’URSS, ma femme et moi avions une situation sociale assez confortable, mais il n’y existait pas ni démocratie ni liberté individuelle comme nous avions pu les connaître et les apprécier dans les pays de l’Ouest. Quand nous avons fait notre demande d’émigration, nous avons eu l’obligation de démissionner de nos postes respectifs, Marina et moi.
Cela signifiait aussi que nos noms seraient supprimés des registres des orchestres, du Bolchoï pour Marina. En tant que musicien, professeur, chef d’orchestre et compositeur, mon nom ne serait plus mentionné dans les dictionnaires ni dans la plupart des recueils de référence professionnels et artistiques. Mes ouvrages pédagogiques et mes compositions ne seraient plus publiés et mes œuvres ne seraient plus jouées. Heureusement, nous ne sommes pas restés trop longtemps dans cette situation terrible d’apatride, entre le ciel et la terre. En effet cette demande d’émigration nous avait retiré immédiatement notre citoyenneté et nous avions peur que le gouvernement nous pose des problèmes comme cela a été le cas pour certains. En fait tout s’est bien passé car l’Etat soviétique ne voulait pas avoir mauvaise presse à propos de notre départ, mais je ne souhaite pas faire de commentaire sur la situation de cette époque ; je suis un musicien, un musicien libre.

R. M : Votre femme, Marina, violon solo de l’Orchestre national du Bolchoï n’a pas été trop inquiétée quand vous êtes revenus pour des concerts ?
A. M : Nous n’avons pas eu besoin d’attendre la chute du mur pour revenir régulièrement en Russie en tant que solistes ou chef d’orchestre. Marina fut accueillie chaleureusement et a même reçu une médaille récompensant ses représentations alors qu’elle avait été beaucoup critiquée puisqu’elle avait quitté un orchestre d’Etat. Dans le fond, il n’y a pas eu de problème parce que le gouvernement essayait de réparer ses erreurs auprès des artistes partis à l’étranger, en les sollicitant le plus souvent possible.

R. M : Quel impact, à vos yeux, a eu la chute du mur de Berlin ?
A. M : L’activité musicale était vraiment, au plus haut niveau, un élément de propagande ; quand le mur de Berlin est tombé, cette activité a perdu ce rôle capital qui faisait partie du prestige culturel national. Et ce sont par exemple les arts appliqués, la peinture contemporaine et la pop musique qui, surmédiatisés et commercialisés à outrance, ont profité de cette aura internationale qu’avait la musique classique qui était alors l’un des meilleurs ambassadeurs de la gloire nationale soviétique. Mais je ne voudrais pas que cela soit interprété comme un jugement, c’est un changement qui s’est fait, voilà tout.

R. M : Comment avez-vous intégré le monde musical aux Etats-unis ?
A. M : Quand nous sommes arrivés aux Etats-Unis, nous n’avions rien et nous sommes partis de rien, comme d’une page blanche. Nous n’étions pas vraiment connus malgré quelques enregistrements qui étaient parvenus à l’étranger. Le déclencheur qui nous a permis de nous faire mieux connaître a été un article du New York Times mentionnant notre arrivée sur le continent américain. Quelques semaines après sa parution, ma femme Marina a pu travailler avec le New Jersey Symphony. Le jeune chef d’orchestre de l’époque lui a demandé si elle connaissait un soliste car il avait une petite subvention du Huston Symphony ¬- il faut savoir que les subventions aux Etats-Unis peuvent servir à tout, acheter des costumes de concerts, ou bien choisir quelqu’un en plus, et cela représentait environ 15 000 €. Alors Marina lui a fourni un de mes enregistrements et, en une nuit, j’ai été engagé. Nous sommes partis à Huston faire mon premier concert avec le concerto de Paganini et cela a été le début d’une grande série de concerts. J’ai eu beaucoup de chance car de par ma formation, j’avais tous les concertos dans les doigts et dès qu’un musicien annulait un concert pour différente raison, comme Milstein au Canada, c’est moi que l’on appelait. Grâce à cette situation, j’ai été nommé professeur à la Arting School Music et, à partir de 1983, j’ai intégré différentes sociétés de concerts en musique de chambre ou dans toute autre formation. Mais cela a été plus compliqué pour nous sur un autre plan : je ne comprenais pas un mot d’anglais, à l’époque paradoxalement je parlais plutôt bien le français (sourire). Et j’ai pu commencer à me consacrer à la composition comme mon premier concerto pour violon, la symphonie.

R. M : Vous êtes en train d’écrire un opéra, pourriez-vous nous dire quel en est le thème et quelle est votre inspiration ? (œuvre littéraire, livret original)
A. M : En fait, il est terminé et je suis en Europe aussi pour en faire la promotion, le livret est une adaptation d’une pièce de théâtre, écrite par Alexandre Nikolaïevitch Ostrovsky elle même inspirée d’un roman français, c’est assez lyrique d’inspiration littéraire. L’histoire se passe au XVIIe siècle, une jeune fille est abandonnée par un jeune homme, elle constate qu’elle est enceinte, après l’accouchement elle est obligée de confier son enfant, et pense qu’il est mort, mais en fait il ne l’est pas, elle le retrouve et tout finit bien. Tamara est une histoire populaire avec beaucoup de larmes et avec un fond de drame que l’on trouve souvent dans les opéras.

R. M : Avez-vous envisagé des noms de solistes pour les rôles ?
A. M : Oui bien sûr, un enregistrement a eu lieu : c’est le début d’un processus de promotion pour avoir des subventions ou des investissements privés de façon à pouvoir le monter dans de bonnes conditions et en donner plusieurs représentations. Aujourd’hui, les aspects financiers sont de plus en plus difficiles surtout lorsqu’il s’agit de musique contemporaine ; les organisateurs ne voulant pas prendre de risque programment de plus en plus d’œuvres connues ou déjà rentables. (J’envisage donc de donner une version de concert et de présenter cet opéra devant de grandes entreprises qui connaissent mon travail mais pas mon opéra Tamara en plus des masters-class que je peux faire aussi ici)

R. M : A propos de vos master-class, depuis quand vous consacrez-vous à l’enseignement ?
A. M : De toute façon j’étais enseignant avant d’être concertiste, Bien que n’ayant pas été un élève de conservatoire, j’ai suivi aussi des cours de pédagogie à l’Institut Gnessin et lorsque j’ai eu mon diplôme, j’ai eu un poste d’enseignant dans ce même institut. Enseigner a toujours fait partie de ma vie. Le seul élève que j’ai eu qui n’était dans ma classe, c’est mon fils Alexander. Toutefois, je lui donnais des conseils et j’écoutais tout le temps ce qu’il travaillait, c’est aussi en pensant à lui que j’ai écrit un recueil de duos pour enfants et professeurs et, plus tard, une méthode de travail.

R. M : Revenir aux Karellis, qu’est-ce que cela représente pour vous ?
A. M : C’est très important car, comme vous le savez, cela fait maintenant plus de trente ans que je vis aux Etats-Unis. J’ai participé à une grande majorité de Festivals prestigieux dans le monde entier, j’ai moi-même créé deux festivals aux Etats-Unis, mais Cordes et Pics est particulièrement attachant tant par l’environnement splendide des montagnes, le climat vivifiant que par l’organisation très professionnelle et chaleureuse du stage. Il y a une ambiance de travail très sérieuse de la part des étudiants, des professeurs et des organisateurs. Les séances de travail sont planifiées, les élèves bénéficient d’un accompagnateur talentueux comme Roger Sala, et tout contribue à un véritable niveau académique. Et si tout le monde travaille dur, il y a des espaces de détente, d’humour et les étudiants travaillent dans une ambiance familiale, sans jalousie, ni compétition. Je tiens à remercier les présidents des associations qui se démènent depuis maintenant douze ans pour que le stage et le Festival existent : Gilles Chancereul, Président du Festival Cordes et Pics, et Président d’honneur du stage Cordes et Pics. Jean Marc Phillips-Varjabedian, Directeur artistique, Annabelle Avenier (qui est un ange) directrice artistique adjointe, Sylvène Chancereul, Régine Riva pour le Festival, Geneviève Boulla, Présidente du stage Cordes et Pics, ainsi que Anne-Marie Piétri ainsi que Christian Fillet, le directeur Des Balcons de Maurienne à la station Les Karellis et toute son équipe qui nous accueille avec beaucoup de gentillesse. Tout ce monde est très impliqué et intelligent.

R. M : Vous vous produisez à Burgos en Espagne, vous êtes invités en Italie, pensez-vous adopter l’Europe comme continent de villégiature ?
A. M : J’ai la chance d’être invité de plus en plus souvent en Europe, l’année prochaine je vais aussi au Luxembourg, c’est toute la culture européenne qui me plaît, ce petit air désuet et nostalgique est chargé d’émotion.

R. M : Auriez-vous quelque chose à ajouter ?
A. M : Je voudrais évoquer la mémoire de Bathylle Goldstein qui avait eu la gentillesse de nous faire connaître, il y a maintenant dix ans, cette organisation naissante et qui, depuis, a pris une envergure internationale. Cela fait maintenant quatre ou cinq fois que je viens ici et j’aimerais que ce rendez-vous puisse durer plus de deux semaines car sa popularité est croissante. Moi-même j’encourage mes élèves américains, coréens ou turcs à venir profiter de ce stage et écouter les merveilleux artistes qui sont programmés dans le cadre du Festival. Je voudrais juste vous signaler que ce Festival est aussi très important pour notre famille car nous arrivons à passer au moins une semaine entière tous les trois avec ma femme Marina, qui est si heureuse quand nous sommes ici avec mon fils Alexander qui, lui aussi, a un programme de travail très intense dans le monde entier ; c’est un moment rare et précieux. Je ne voudrais pas paraître prétentieux mais j’ai trouvé que mon fils avait joué hier soir de façon exceptionnelle et cela m’a étonné, je ne m’y attendais pas, je sais qu’il joue merveilleusement bien, mais le concert d’hier soir était une vraie performance.

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Crédit photographique: photo © DR

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Albert Markov, l’un des plus grands maîtres du violon, vient depuis quatre ans donner des Master-class au stage de Cordes et Pics dans la vallée de la Maurienne. Rencontre pour ResMusica.

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