Charles Münch, dans la plus pure tradition romantique

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Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour violoncelle en la mineur op. 129 ; Symphonie n°4 en ré mineur op. 120. Johannes Brahms (1833-1897) : Ouverture pour une Fête Académique op. 80 ; Concerto pour piano nº1 en ré mineur op. 15 ; Double concerto pour violon et violoncelle en la mineur op. 102 ; Symphonie n°2 en ré majeur op. 73. Antonín Dvořák (1841-1904) : Symphonie n°9 en mi mineur « du Nouveau Monde » op. 95. Richard Strauss (1864-1949) : Don Juan op. 20 ; Tod und Verklärung op. 24 ; Ein Heldenleben op. 40 ; Divertimento pour orchestre de chambre d’après Couperin op. 86 ; Quatre Lieder avec orchestre. Rudolf Serkin, piano ; Richard Burgin, violon ; Zino Francescatti, violon ; Pierre Fournier, violoncelle ; Samuel Mayes, violoncelle ; Irmgard Seefried, soprano. Boston Symphony Orchestra, direction : Charles Munch. 5 CD West Hill Radio Archives WHRA~6017. Code barre : 4015023160170. Enregistré du 6 octobre 1951 au 6 décembre 1957 à Boston. Notices bilingues (français, anglais) excellentes. Durée : 73’31, 71’51, 57’16, 57’57, 78’32.

 

Après un programme entièrement dévolu à Beethoven, West Hill Radio Archives nous offre cette fois, toujours avec à la tête du , une série d’enregistrements de concerts s’étalant d’octobre 1951 à décembre 1957, et consacré essentiellement à des compositeurs romantiques et post-romantique allemands : , et  ; la Symphonie n°9 « du Nouveau Monde » du Tchèque tant admiré et soutenu par Brahms, complète ce magnifique panorama de la musique européenne.

Un rapide coup d’œil au catalogue RCA révèle la présence d’enregistrements studio d’œuvres de Bach, Beethoven, Brahms, Bruch, Händel, Haydn, Mahler, Mendelssohn, Mozart, Schubert, Schumann, et Wagner sous la direction de Münch ; si est relativement bien représenté dans cette discographie, comme nous le verrons par après, ce n’est hélas pas le cas pour , Richard Strauss et même  : de Schumann, Münch et le BSO n’ont gravé que les Ouvertures Genoveva (1951) et Manfred (1959) ainsi que la Symphonie n°1 « Le Printemps » (1951, 1959) ; de Strauss, Don Quichotte (1953), avec Gregor Piatigorsky au violoncelle, et Till Eulenspiegels lustige Streiche (1961) ; enfin de Dvořák, le Concerto pour violoncelle (1960), toujours avec Piatigorsky en soliste, et la Symphonie n°8 (1961). Il faut bien constater que, concernant Richard Strauss, Münch avait un concurrent de taille en la personne de Fritz Reiner qui était considéré, à juste titre, comme grand spécialiste de la musique du compositeur bavarois, et dont les gravures chez RCA Victor ont toujours fait autorité ; par conséquent la firme américaine n’avait probablement pas l’intention de réenregistrer le répertoire straussien sous la baguette de Münch.

Aussi ces enregistrements de concerts sont particulièrement précieux, et cela d’autant plus qu’ils associent au chef alsacien de merveilleux solistes à qui les contrats d’exclusivité du moment n’auraient jamais permis d’enregistrer en sa compagnie : et Rudolf Serkin étaient artistes CBS, tandis que et étaient sous contrat Deutsche Grammophon.

Johannes Brahms semble avoir particulièrement bien convenu à la personnalité de Münch qui a su en exalter avec totale maîtrise la puissance et la nervosité fervente, tout autant que la tendresse et la rêverie. Est-il d’ailleurs nécessaire de rappeler que la Symphonie n°1 faisait partie des premières œuvres enregistrées pour EMI par Münch et l’Orchestre de Paris nouvellement formé, et que c’était la seule œuvre germanique à avoir cet honneur. Avec l’admirable Boston Symphony, notre chef nous a légué quelques brillantes gravures studio pour RCA Victor : l’Ouverture Tragique (1955), les Symphonies n°1 (1956), n°2 (1955) et n°4 (1950, 1958), les Concertos pour piano n°1 (1958) et n°2 (1952), respectivement avec et Artur Rubinstein en solistes. Quels que soient les incontestables mérites de ces enregistrements, il semble que Münch et son orchestre se soient surpassés dans ce Concerto n°1 en la présence de cet incomparable et sublime musicien qu’était Rudolf Serkin (1903-1991) : pétri de musique de chambre grâce à son beau-père, le violoniste Adolf Busch, la musique romantique allemande semble avoir été le pain quotidien de ce merveilleux poète du piano, et ses enregistrements chambristes ou concertants de Beethoven, Brahms, Mendelssohn et Schumann, notamment en compagnie d’Eugene Ormandy ou de George Szell, sont la gloire éternelle du disque. L’auteur de ces lignes avoue avoir été totalement conquis par cette extraordinaire exécution du 20 janvier 1956, le public ne s’y étant d’ailleurs pas trompé en accordant aux musiciens une ovation sans pareille.

On sera tout aussi enthousiaste à l’audition du Double Concerto de Brahms (13 et 14 avril 1956) mettant en valeur (1902-1991) et Samuel Mayes (1917-1990, violoncelliste principal du BSO de 1948 à 1965), deux admirables musiciens à la justesse d’intonation parfaite ; la sonorité vibrante et chaleureuse de Francescatti s’allie idéalement à celle de Mayes pour donner l’impression d’un instrument unique, et le commentaire orchestral de Münch soutient les solistes avec une attention de tous les instants. L’exécution de la Symphonie n°2 (30 septembre 1955) que l’on comparera avec intérêt à la version studio RCA Victor confirme l’aisance de Charles Münch dans l’univers brahmsien : la mise en place est impeccable, témoin les attaques précises des vents dans le premier mouvement, particulièrement délicates à réaliser ; on a souvent considéré, de manière un peu réductrice, cette Symphonie n°2 comme la Pastorale de Brahms, ce qui n’empêche nullement Münch d’accentuer son caractère dramatique sous-jacent par une mise en évidence des cuivres et des timbales dans le premier mouvement où par ailleurs la reprise de l’exposition est omise. On appréciera enfin de pouvoir disposer de l’Ouverture pour une Fête Académique (6 décembre 1957) jamais gravée en studio par Münch, et où l’on retrouve toute la générosité chaleureuse et la précision qui caractérisent ses interprétations.

En décembre 1943, Serge Koussevitzky dirigeait le BSO dans le Concerto pour violoncelle de Robert Schumann avec le légendaire Gregor Piatigorsky en soliste ; le 6 décembre 1957, c’était au tour du violoncelliste français (1906-1986), musicien fin et racé dont le jeu frôlait constamment la perfection, de l’interpréter. Sa sonorité pleine et chaude qui lui était si particulière convenait idéalement à l’œuvre de Schumann dans laquelle Münch fait preuve d’un engagement comparable à celui du soliste. Aussi n’est-il pas étonnant de trouver notre chef également à l’aise dans la Symphonie n°4 (26 octobre 1956) : son style subtilement flexible s’épanouit en un lyrisme contrôlé par une fermeté rythmique sans aucune rigidité, et parfois teinté de mystère, notamment dans l’introduction du Finale. Il est toutefois dommage que le chef omette un maximum de reprises, ce qui, en une exécution de moins de 25 minutes, dénature quelque peu la structure, les proportions et dimensions de ce chef-d’œuvre.

Brahms et Schumann éprouvèrent une profonde et intime amitié réciproque dont le Concerto pour piano n°1 est un témoignage évident. De plus, Brahms et Dvořák se vouèrent une admiration également réciproque, et il est bien connu que le premier aida grandement les débuts du second ; aussi de nombreux chefs d’orchestre, surtout germaniques, exécutent la musique d’Antonín Dvořák comme si elle était d’essence allemande et d’un épigone de Brahms. C’est évidemment un piège grossier dans lequel Charles Münch se garde bien de tomber. À l’audition de son interprétation de la Symphonie « du Nouveau Monde », il est clair que son inspiration tend vers celle des grands chefs tchèques tels que Václav Talich, Karel Šejna, Karel Ančerl, Václav Smetáček ou Václav Neumann, et que, comme eux, il met en évidence la profonde nostalgie d’un expatrié (comme Münch) envers son pays natal ainsi que la grandeur de l’âme slave. Tout comme ces chefs tchèques, Münch omet la reprise du premier mouvement de cette Symphonie.

La double culture franco-germanique de Charles Münch constitue un remarquable atout dans son interprétation des œuvres de Richard Strauss : la clarté du contrepoint et du chromatisme, la précision obtenues dans les partitions du maître bavarois sont particulièrement saisissantes, depuis Don Juan qui ouvre la série de ses poèmes symphoniques jusqu’à Une Vie de Héros qui la clôt dix ans plus tard. En cette dernière œuvre, Münch est impérial dans la transparence et le raffinement des textures sonores, et une nouvelle caractéristique de sa personnalité se fait jour : son sens aigu de l’humour auquel il laisse libre cours dès la deuxième partie de l’ouvrage, où les Adversaires du Héros sont cruellement caricaturés par les interventions persiflantes des bois, évoquant irrésistiblement les critiques pédantes et les mesquineries auxquelles Strauss devait faire face quotidiennement dans l’exercice de son métier. D’autre part la tendresse n’est pas absente dans la Compagne du Héros, l’épisode capricieux et charmant du violon solo (en l’occurrence superbement exécuté ce 15 février 1957 par Richard Burgin (1892-1981), Concertmaster du BSO de (1920 à 1962), où le compositeur a voulu synthétiser le caractère de sa jeune femme. C’est également l’intimité et la tendresse qui caractérisent ces quatre Lieder avec orchestre où l’on retrouve avec le plus grand plaisir, ce 12 novembre 1954, la voix limpide et rayonnante d’ (1919-1988), cet admirable soprano allemand qui en son temps émerveilla le monde musical et enchanta le compositeur lui-même.

Enfin, avec le Divertimento, suite pour petit orchestre d’après des pièces pour clavier de , la boucle est bouclée, puisque cet hommage du musicien allemand Richard Strauss au musicien baroque français a du séduire à coup sûr l’Alsacien Charles Münch qui nous en offre, ce 26 juillet 1953, une vision toute de raffinement délicat et d’élégance gracieuse, véritable kaléidoscope de couleurs chatoyantes résultant de la rencontre magique des XVIIe et XVIIIe siècles avec notre époque.

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