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Alexander Markov, violoniste

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Etant l’un des interprètes les plus incroyables des 24 Caprices de Paganini, nous avons posé quelques questions à Alexander Markov au Festival de Cordes et Pics. Entre Classique et Hard Rock son cœur balance … Rencontre avec un homme chaleureux et d’une grande générosité. Scoop !

Notre dossier : Cordes et archet

 

ResMusica : Avec des parents violonistes, cela a été une évidence pour vous de jouer du violon, ou avez-vous été attiré par un autre instrument ?
 : C’est un évolution qui pour moi a été naturelle, surtout en grandissant auprès de parents violonistes professionnels, j’ai eu mon premier violon vers l’age de cinq ans et demi, je ne me suis jamais posé la question de jouer un autre instrument.

RM : À quel âge avez-vous su que vous seriez musicien ?
AM : Presque tout de suite. Je n’étais pas très doué à l’école primaire ni secondaire et on me disait souvent que j’avais un cerveau plus apte aux arts qu’aux sciences et aux matières enseignées à l’école. Très vite j’ai voulu être professionnel et c’est ce que j’ai toujours voulu faire dans la vie. Pour mes parents, le violon était très important et, moralement, cet apprentissage a été très sérieux pour moi. Le moindre examen au conservatoire était travaillé, réfléchi et prenait de l’importance au sein de notre famille. C’était un véritable événement et, une fois l’examen passé, mes parents m’emmenaient fêter cela en allant déguster une glace ou bien nous allions dans un endroit inhabituel. Ce n’est pas seulement dans le travail ou la pratique de l’instrument mais aussi dans un état d’esprit de préparation psychologique très professionnel que je vivais ma vie avec le violon.

RM : Y a-t-il un élément prépondérant qui vous guide dans le choix d’une nouvelle partition à préparer pour un programme de concert ?
AM : Il y a de toute façon des œuvres incontournables qui me sont demandées soit par la salle de concert, soit par le chef d’orchestre qui m’appelle pour jouer telle ou telle partition ; comme pour tout soliste. Je m’arrange le plus souvent possible pour proposer des partitions inhabituelles, en plus, car je n’aime pas jouer des œuvres prévisibles, ce qui est malheureusement souvent le cas aujourd’hui. A New York, par exemple, tout le monde interprète les mêmes sonates, les mêmes concertos.
Jouer bien ne suffit plus pour plaire au public et j’aime proposer un programme cohérent jusque dans les bis, que je choisis avec soin.

RM : Quel souvenir gardez-vous du concours Paganini que vous avez remporté ?
AM : Le concours à Gènes reste un grand moment dans ma vie, et il ne s’agit pas seulement d’avoir remporté le premier prix, mais bien du privilège de pouvoir vibrer avec «Il Canone» en concert. Ce concours a été incroyable pour moi.

RM : Qu’avez-vous ressenti comme sensations et comme émotion ?
AM : Ce n’est pas tant le son de l’instrument qui m’a impressionné, mais le symbole que cela représentait pour moi.

RM : Est-ce qu’un livre ou un tableau pourrait transformer votre vision d’une œuvre musicale ?
AM : Non, pas vraiment, mais je peux y puiser une inspiration, et lorsque j’aborde une œuvre j’ai un concept clair de la partition.

RM : Après avoir interprété plusieurs fois la même œuvre gardez-vous l’attrait de la découverte ?
AM : C’est surtout la rencontre du lieu et du public qui m’attire. J’ai l’habitude de jouer aux Etats-unis dans de très grandes salles de 2000 ou 3000 places et quand je viens en Europe ce sont souvent des salles bien plus intimistes. C’est l’atmosphère que je vais adapter de l’œuvre par rapport à la salle. Ce sera l’ajustement de la puissance de mon violon et la manière de faire passer une émotion au plus grand nombre.
Chaque concert est un événement particulier, c’est donc surtout mon adaptation à l’atmosphère qui m’importe pour donner au mieux l’œuvre à faire entendre en ajoutant une couleur, une intensité qui n’est pas uniquement basée sur la puissance du son.

RM : Dans votre apprentissage, quels sont les musiciens qui vous ont le plus impressionné ?
AM : En premier mon père, bien sûr, mais pas seulement parce que c’est mon père : Aussi, parce que c’est un artiste et qu’il a su communiquer avec moi aussi bien en tant que professeur que d’égal à égal en tant que professionnel. Pour moi, c’est Niccoló Paganini le maître absolu et loin devant tous les musiciens du XXe siècle. Comme je le disais, il ne suffit pas seulement de bien jouer. En fait, je n’aime pas entendre ce qui est évident et prévisible. Je suis plus sensible à une inspiration venant d’ailleurs où je peux glaner des éléments qui me permettront d’aller plus loin dans l’introspection de la partition et de l’interprétation.
Dans tous les cas, pour moi, Paganini est un «extraterrestre» pour l’époque autant dans son personnage que dans sa musique. C’est un modèle absolu, depuis mon enfance. Il est un révolutionnaire dans ce XIXe siècle dont le genre principal est romantique. Techniquement, il est novateur, et la gestion de son image est géniale à travers les légendes qui courent sur ses relations aux femmes, le fait qu’il ait vendu son âme au diable … C’est en fait la première rock star de l’époque, c’était quelqu’un de vraiment spécial.

RM : Si vous deviez rencontrer Paganini, Que lui diriez-vous ?
AM : En fait, je ne dirais rien. Simplement, je jouerai pour lui.

RM : Vous jouez beaucoup de Hard Rock, quels sont pour vous les compositeurs anciens qui se rapprochent le plus de ce genre musical ?
AM : Le premier qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est Wagner parce que son approche de la musique est gigantesque, avec des orchestres démesurés pour avoir beaucoup de puissance sonore, il y a beaucoup d’énergie dans sa musique. Même si ma réponse vous surprend, Bach est, lui aussi, très proche. Il me parle au travers des sons que produit son écriture, les tensions qui s’en dégagent … Et surtout encore Paganini, j’ai à la fin de mes concerts classiques des musiciens guitaristes électriques qui travaillent les fameux «Caprices» et me demandent mon avis.

RM : Jouez-vous un violon moderne ? Quel type d’archet vous appréciez ?
AM : J’ai un violon fabriqué par Sergio Peresson, un luthier moderne italien, qui était installé à Philadelphie. Il avait fait un violoncelle pour Jacqueline Dupré et des instruments par exemple pour Yéhudi Menuhin ou Isaac Stern. C’est vraiment un excellent violon. J’ai eu l’occasion de jouer un Guarneri aussi (sans parler du Canone), mais les violons anciens sont souvent capricieux et c’est plutôt le musicien qui doit s’adapter à eux. Ce que j’aime dans mon violon c’est que je le maîtrise parfaitement au niveau de son timbre, de son intensité et de sa puissance sonore. Sinon, pour mes archets, j’aime utiliser mon Tubbs et j’ai aussi un archet de Lamy que mon père m’a offert.

RM : Vous avez composé un opéra rock, pensez-vous écrire des pièces plus conventionnelles ?
AM : Non ! Je n’en vois pas l’intérêt. Mon père le fait et c’est justifié, mais moi je ne vois pas ce que je pourrais apporter. Tout est déjà écrit. Par contre, explorer le violon électrique pour l’amener au plus haut niveau comme Jimmy Hendrix l’a fait pour la guitare ou encore comme Eric Clapton. Là oui, je suis très excité par ça. Le violon électrique, actuellement, est encore sur les traces venues du Jazz avec Stéphane Grappelli et ses élèves ou encore, comme Jean Luc Ponty qui lui a donné une nouvelle place dans le Pop Rock. Alors, justement, je voudrais lui donner une place nouvelle dans le Rock et le Hard Rock par des compositions originales spécifiques et me lancer dans ce créneau qui est encore assez vierge.

RM : Vos parents n’ont pas été étonnés ou surpris de vous voir vous orienter vers ce genre musical ?
AM : Oui et non. Vous savez, quand nous sommes arrivés aux Etats-unis, j’avais 9 ans et c’est le Rock que j’ai tout de suite apprécié et mon père aime bien l’idée d’explorer un genre nouveau non conventionnel. Je joue un violon électrique conçu par James Pennington, c’est un instrument un peu particulier et rare. Aujourd’hui, nous avons réalisé un projet important, l’exécution d’un concerto pour violon électrique, orchestre symphonique avec chœur et mon groupe de Hard Rock. Les musiciens avec qui je travaille sont des stars du Rock qui accompagnent David Bowie, B. Idol, ou Elton Jones et Roger des Who nous a rejoints. Ils n’ont pas à prouver qui ils sont (ce sont les meilleurs de New York …) Ils ont adhéré tout de suite à cette aventure et nous avons donné la première en Turquie, au début de l’année. Nous attendons maintenant des dates aux Etats-unis et en Europe.

RM : Vos master class sont très appréciées, comment voyez vous les choses pour vos élèves vis-à-vis de votre père ?
AM : Je suis bien entendu imprégné de l’école de Yankelevitch et de mon père, mais je recherche, avec mes élèves, un travail qui ne soit pas du tout conventionnel. On constate trop souvent que, dans les écoles comme la Julliard School à New York, les élèves sont formatés. Tous les étudiants apprennent systématiquement le même répertoire, avec la même approche pour toutes les œuvres et ils jouent sur le même schéma technique. Je suis absolument contre ce phénomène. Pour moi, chaque étudiant a sa personnalité et doit la peaufiner et surtout la conserver. C’est ça le travail d’un professeur, l’aider à se mettre en valeur. J’essaie au maximum de ne pas les influencer : il ne faudrait pas qu’ils deviennent des doublures ou qu’ils travaillent mon style qui ne leur ressemblerait pas, chacun est unique.
Dans un premier temps, j’écoute beaucoup mes élèves, je les regarde, je parle avec eux pour déceler en eux leurs plus grandes qualités et aussi leurs faiblesses. La plupart du temps, ils ne savent pas qui ils sont musicalement, et sans intervenir tout de suite techniquement je travaille avec eux sur ce qu’il y a de mieux à exploiter dans leur personnalité pour leur jeu artistique et musical. Très souvent, les problèmes techniques qu’ils avaient se débloquent aussi dans cette phase de travail, qui n’est plus uniquement axé sur la gymnastique performante comme en sport. Alors, quand tout est bien analysé dans l’œuvre que nous travaillons et qu’il y est à l’aise, j’estime que mon travail est terminé et je m’éclipse car je ne suis plus utile, mais je suis satisfait du travail accompli.

RM : Proposez-vous à vos élèves d’écouter du Hard Rock pour les débrider ou les sortir du carcan strict du classique ?
AM : C’est une question dangereuse, (sourires) je me contrôle souvent durant mes master classes afin de ne pas les influencer car je suis là pour les aider énormément. Mais il est vrai que ce genre musical m’a personnellement beaucoup aidé, le Rock et le Hard Rock m’ont permis de développer une vision du classique totalement nouvelle et, curieusement, cela a été bénéfique au-delà de ce que je pensais. Dans le classique même en ayant eu les meilleurs professeurs et reçu les conseils des plus grands violonistes, l’espace d’interprétation libre et personnelle est très restreint. Le cerveau est tellement concentré sur les difficultés techniques et sur le style musical du compositeur qu’il ne reste plus trop de place pour une liberté d’interprétation. En revanche, dans le Rock on peut être plus libre. La collaboration avec d’autres musiciens est possible dans la composition, les arrangements, avec une exploration sans limites de nouveaux sons et de nouveaux rythmes, tout devient neuf.
Quand j’ai commencé dans le Hard Rock, mon son était épouvantable car je n’avais pas encore suffisamment développé mon esprit en ce sens. J’ai commencé à jouer du Paganini, j’avais 9 ans, et cela me semblait vraiment facile. Quand j’ai découvert le Rock, vers l’age de 15 ans, je jouais dans le même espace temps le fameux concerto de Brahms. J’écoutais les enregistrements de Heifetz, Oïstrakh ou ceux de mon père qui m’avaient beaucoup séduit et influencé…Et je trouvais le Rock extrêmement difficile ! Je n’y arrivais pas et cela a été un réel défi pour moi-même. Avec l’écoute du Rock, j’ai pris une certaine distance qui m’a permis, quand je reprenais mon travail classique, d’avoir plus d’objectivité et cela m’a permis de me dépasser. Le Rock et le Hard m’ont ouvert l’esprit en me permettant de trouver mon interprétation personnelle.

RM : Avez-vous souvent la possibilité de jouer avec vos parents ? Ou bien cela reste-t-il exceptionnel ?
AM : Rien n’est fixé dans le temps ; parfois des organisateurs de concerts nous appellent pour que notre famille se produise sur scène d’autant que mon père est aussi altiste et nous nous retrouvons de temps en temps dans un même concert pour un solo. Pour nous, en fait, c’est naturel ; après, cela dépend des événements et des opportunités ici ou là …

RM : Vous voudriez ajouter quelques choses à cet entretien ?
AM : J’adore ce festival. Je parcours le monde entier mais ici je me retrouve un peu dans un cocon. Avec Gilles, Jean-Marc, Annabelle, mes parents et tous les autres. Je me souviens de la première fois quand Bathylle nous a invités. Malheureusement, sa disparition tragique a été un choc, mais au fur et à mesure, ceux qui sont là honorent sa volonté de faire un grand festival. Le stage s’affirme et le festival gagne en notoriété, les auditeurs et les spectateurs sont de plus en plus nombreux et chaque été est un moment privilégié pour moi.

RM : Savez-vous déjà ce que vous jouerez pour la saison 2009 au Festival de Cordes et Pics ?
AM : Non, pas du tout. Je suis un homme secret, mais … Préparez vous !

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