Karel Ančerl, grand défenseur de la musique moderne tchèque

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« Karel Ančerl Gold Edition » – Volume 43 : Benjamin Britten (1913-1976) : The Young Person’s Guide to the Orchestra (Variations et Fugue sur un Thème de Purcell) op. 34. Ilja Hurník (né en 1922) : Les Quatre Saisons, suite de chambre ; Ondráš, musique de ballet. Václav Dobiáš (1909-1978) : Construis ta Patrie, tu renforceras la Paix, cantate. Jan Kapr (1914-1988) : Au Pays des Soviets, cantate pour baryton, chœur et orchestre. Julius Kalaš (1902-1967) : Le Rossignol et la Rose, conte symphonique op. 81. Viktor Kalabis (1923-2006) : Concerto pour violon et orchestre n°1 op. 17. Jan Seidel (1908-1998) : Concerto pour hautbois et orchestre n°2. Ivan Jirko (1926-1978) : Concerto pour piano et orchestre n°3 en sol majeur. Petr Eben (1929-2007) : Concerto pour piano et orchestre. Pavel Bořkovec (1894-1972) : Symphonie n°2 pour grand orchestre. Eric Schilling, narrateur (Britten). Václav Snítil, violon ; František Čech, piccolo ; Géza Novák, flûte ; Josef Shejbal, hautbois ; Alois Rybín, clarinette ; Jiří Horák, trompette ; Miroslav Štefek, cor ; Bedřich Dobrodinský, harpe ; Zdeněk Jílek, piano ; Viktorie Švihlíková, piano ; František Rauch, piano ; Jaroslav Šťastný, percussion. Quatuor à cordes Vlach. Jan Soumar, baryton. Chœur d’enfants Jan Kühn ; Chœur Philharmonique de Prague ; Chœur de la Radio de Prague. Orchestre Philharmonique Tchèque, direction : Karel Ančerl. 4 CD Supraphon SU3944-2. Code barre : 099925394424. Enregistré à Prague, à la Salle Dvořák du Rudolfinum en mai et juin 1951, février 1956, avril 1957, mai 1958, septembre 1960, novembre 1961, mars 1962, janvier et février 1963, et au Studio Domovina en novembre 1954 et décembre 1956. ADD [mono & stéréo]. Notices quadrilingues (anglais, allemand, français, tchèque) excellentes. Durée : 72’57, 60’08, 68’50, 57’21.

 

On croyait la «Karel Ančerl Gold Edition» achevée en 2005 avec le Volume 42 consacré à des œuvres de Franz Liszt, Lubor Bárta et Dimitri Chostakovitch. Eh bien, non. Le véritable point final est ce n°43 qui vient de paraître à l’occasion du centenaire de la naissance de l’illustre chef d’orchestre, et cet album est un peu particulier en ce sens que contrairement aux autres, il contient pas moins de quatre disques entièrement consacrés à des compositeurs du XXe siècle, tous Tchèques, à une exception près en tout début de coffret, l’Anglais (1913-1976) et sa célèbre Présentation de l’Orchestre à une Jeune Personne (1946), avec récitant en anglais. Et d’emblée quelle œuvre serait d’ailleurs plus appropriée que celle-là pour exalter les qualités exceptionnelles de la Philharmonie Tchèque des années 50 – 60 dans son ensemble, et de chacun de ses incomparables instrumentistes en particulier ?

Évidemment, c’est surtout dans le répertoire slave que s’est distingué, et bien sûr tout particulièrement vis-à-vis des compositeurs tchèques qui lui étaient contemporains et redevables de tant de créations, que ce soit en concert ou au disque. Quels qu’étaient les divers styles de ces musiciens, le grand chef d’orchestre s’y sentait comme un poisson dans l’eau, et ses nombreuses gravures en témoignent de façon éloquente et péremptoire. Si son prédécesseur fut le défenseur sur disque d’un nombre limité de compositeurs tchèques du XXe siècle (Josef Suk, , Leoš Janáček), peut s’enorgueillir d’avoir porté sur la scène internationale plusieurs noms dont les enregistrements restent toujours actuellement uniques, dans tous les sens du terme, et par là-même, particulièrement précieux. Il est donc heureux d’en retrouver ici une excellente sélection représentative sur CD, définitivement préservée pour la postérité. Passons ainsi en revue, par ordre de date de naissance, ces noms qui finalement sont peu connus en nos contrées.

(1894-1972), le doyen de la série, est une personnalité fort attachante. Disciple de Josef Suk et imprégné de l’héritage post-romantique, il a rapidement adhéré aux courants modernes de la musique, influencé notamment par Honegger et Hindemith, desquels il a su construire un langage personnel à la générosité lyrique d’une inspiration souvent profonde. On regrettait vraiment ne pas voir sa magnifique Symphonie n°2 pour grand orchestre (1955) rééditée parmi les 42 premiers volumes de la «Karel Ančerl Gold Edition», vu qu’elle fut écrite pour le 60e anniversaire de la Philharmonie Tchèque : c’est maintenant chose faite dans cette ultime parution, et de manière technique irréprochable. Signalons qu’il existe sous le Volume 30 de cette même édition (SU3690-2) son Concerto pour piano et orchestre n°2 (1950), œuvre tout aussi attachante que sa Symphonie n°2.

(1902-1967) est peut-être le moins connu de tous, sans doute parce qu’il est l’auteur de musiques de film et de plusieurs opérettes tchèques, et qu’il a participé à plusieurs spectacles parodiques, le tout difficilement exportables. L’œuvre symphonique de ce musicien raffiné n’est guère vaste, mais son Conte symphonique Le Rossignol et la Rose (1956) d’après une histoire d’Oscar Wilde, s’en détache, sorte de rhapsodie pour flûte et orchestre d’un lyrisme subtil évoquant l’un de ses maîtres, Josef Suk.

(1908-1998), élève d’Alois Hába et de Josef Bohuslav Fœrster, assimila toutes les ressources du chant choral. Sa musique de concert comprend deux Concertos pour hautbois dont le n°2 (1955), inspiré de chants populaires et à caractère pastoral parfaitement adapté à l’instrument, n’exclut pas une atmosphère de danse enjouée et espiègle en son Finale Allegro vivace.

Nous nous sommes déjà intéressés à (1909-1978) à l’occasion de la réédition de sa Symphonie n°2 (1957). De lui et de (1914-1988), il nous est donné d’entendre respectivement Construis ta Patrie, tu renforceras la Paix (1947) et Au Pays des Soviets (1950), deux Cantates glorifiant le réalisme socialiste du régime communiste «grand guide» de la nation, œuvres de deux musiciens dont la sincérité ne peut être mise en doute, plongés qu’ils étaient dans la triste et absurde idéologie stalinienne heureusement devenue depuis obsolète. L’auteur des excellentes notes, Jaromír Havlík, est plutôt radical en affirmant que «ces deux Cantates ne figureront probablement plus jamais sur les programmes de concert». Et pourquoi pas ? Témoignages d’une époque pas si lointaine, elles sont certainement habilement et sincèrement écrites, avec des qualités propres à chacun de leur auteur, et les chœurs sont superbes, même si les nombreux unissons (sous-entendu «retenez facilement la mélodie») peuvent agacer. Les autres compositeurs figurant dans ce coffret, , , et , ont apparemment échappé à l’idéologie du réalisme socialiste.

(né en 1922) fut le dernier élève de  ; brillant pianiste, ce virtuose fut également l’un des meilleurs compositeurs de sa génération, à la personnalité bien affirmée, dont l’œuvre dénote une harmonieuse alliance du style préclassique et de l’impressionnisme français, témoins sa délicieuse Suite en dix-huit parties Les Quatre Saisons (1952) pour orchestre de chambre, ainsi que son Ballet Ondráš (1951) relatif aux agissements d’un brigand populaire au début du 18e siècle, œuvre dans laquelle Hurník utilise un cymbalum, et où l’influence de Stravinsky n’est pas absente.

(1923-2006), (1926-1978) et (1929-2007) sont représentés ici chacun par un de leurs concertos, respectivement le Concerto pour violon n°1 op. 17 (1959), le Concerto pour piano n°3 en sol majeur (1958) et le Concerto pour piano de 1961. dans le Concerto pour violon n°1, Viktor Kalabis utilise pour la première fois la technique des douze sons, donnant à l’œuvre une expression plutôt sombre, bien que n’étant en aucun cas atonale. Le Concerto pour piano n°3 rapproche Ivan Jirko non seulement de son modèle Sergueï Prokofiev, mais aussi du style pianistique de son professeur , et cette synthèse aboutit à une œuvre spontanée et relativement simple. Enfin, le Concerto pour piano de Petr Eben nous rappelle que son auteur, également élève de Bořkovec, était au départ un excellent pianiste et un remarquable organiste duquel il subsiste de nombreux témoignages sur disque ; son Concerto, construit avec rigueur et inventivité, est dédié à František Rauch qui le créa sous la direction de Karel Ančerl le 21 mars 1962, tous deux en étant d’ailleurs les interprètes inspirés dans cet enregistrement réalisé un an plus tard.

Pour toutes ces merveilleuses découvertes et leur interprétation hors pair, notre entière reconnaissance au grand Karel Ančerl !

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