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Les pulsions atemporelles du mal

La Scène, Opéra, Opéras

Nice, Opéra. 4-XI- 2008. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, mélodrame en 4 actes, sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après William Shakespeare. Mise en scène : Marcelo Lombardero. Décors : Diego Siliano. Costumes : Luciana Gutman. Eclairages : Horacio Efron. Avec : Alexandru Agache, Macbeth ; Elena Zelenskaya, Lady Macbeth ; Luca Lombardo, Macduff ; Giorgio Giuseppini, Banquo ; Nicolas Gambotti, Malcolm ; Marie-Paule Lavogez, servante de Lady Macbeth ; Wenwei Zhang, le medecin. Orchestre Philharmonique de Nice, Chœur de l’Opéra de Nice (chef de chœur Giuilio Magnani), Direction : Marco Guidarini

Macbeth au Kremlin

«Elle ne tiens pas la note !» Certainement Verdi aurait-il été ravi de cette remarque naïve d’un spectateur de l’opéra de Nice ce mardi soir. Il est de fait assez rare que le défaut de qualité soit la clef de la réussite. Et on peut dire que ce soir presque tout était réussi.

Car mal chanter est à la portée de tout le monde, mais bien chanter mal demande une extrême maîtrise de la voix. Maîtrise qui seule permet de rendre à la perfection le faux. Considérations alambiquées s’il en est et pourtant n’est ce pas exactement ce que souhaitait Verdi ? Toute la composition de Macbeth le suggère, et le compositeur lui-même le souligne. Quand on sait ce qu’il attendait de Lady Macbeth, il peut être insultant de se voir proposer le rôle, comme du reste tous les rôles de la pièce volontairement seconds ! Pour une fois, la voix principale de l’opéra c’est l’orchestre. Et celle-ci était d’une clarté et d’une précision quasi absolue. Mais les secondes voix, celles qui suggèrent à l’orchestre son déploiement, n’étaient pas en reste. Car il fallait une réelle conscience du rôle pour mettre les qualités vocales que l’on connaît par ailleurs à Elena Zelenskaya et à Alexandru Agache, au service des passions hideuses du couple Macbeth. Ces notes non tenues que déplorait notre spectateur niçois, ces voix parfois rauques, ces éclats puissants de Lady Macbeth, mieux que n’importe quelle prouesses vocales, auxquelles Verdi nous habitue d’ordinaire, mettent en relief la laideur qui défigure l’ambition envieuse du couple, deux visages d’un même vice. Haute conception métaphysique du compositeur que l’on retrouve dans les consignes qu’il donne à son librettiste : le mal est laid.

Seule vraie pureté, la voix de l’enfant, court instant angélique au cœur du drame qui s’enfonce en une spirale vicieuse où le crime entraîne le crime et le mensonge, la peur. L’ambiance sombre et chaotique choisie par le metteur en scène Marcello Lombardero, soutenue par un jeu de lumières où domine le rouge et le noir, comme le brasier de l’enfer que rejoindra Macbeth, n’est fait rompue que par l’uniforme blanc de l’enfant, innocence encore épargnée par la destruction du mal. Mal qui ronge qui détruit au point que les voix ne peuvent être belles, que les sorcières sont l’expression la plus avancée de la vulgarité. Dans une mise en scène moderne, où les charges de cavalerie deviennent des bombardements aériens, où les uniformes aux médailles pendantes rappellent un régime tyrannique et totalitaire récent, Macbeth devient la figure atemporelle de l’ambitieux rongé par l’envie, du menteur obnubilé par la terreur d’être découvert, de l’imposteur tétanisé par la peur d’être démasqué. Choix délibéré de Marcello Lombardo d’accentuer le désir du compositeur, le mal et ses effets destructeurs sont montrés sans complaisance, le sang des morts, les exécutions sur scènes, les pendaisons sont le pendant visuel de l’harmonie rompue des voix du mal, tandis que les sorcières mêlent leurs gestes à leurs paroles dans des costumes dépravés. Macbeth version Shakespeare comme le souhaitait Verdi, Verdi version Samuel Becket, une autre vision des Rougon Macquart. Et pourtant au cœur de ce marasme humain, une interprétation de haute volée, un orchestre sans conflit avec la scène, en parfait équilibre.

Un orchestre dont les accords ont su exprimer la poésie avec laquelle Verdi avait souhaité rendre les véritables sentiments des protagonistes. La peur et la fidélité de Baquon, l’oppression d’un peuple, l’angoisse de Macbeth et le remord caché de sa femme. L’orchestre soulignait d’autant plus cette intimité des sentiments que contrairement à l’équilibre dont Verdi s’était rendu maître, les chanteurs ont plus su exprimer par leur voix que par leur jeu, la théâtralité et la poésie de la pièce, exception faite cependant du saisissant ‘pietà, rispetto, amor’ de Macbeth.

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